I. Commissaire des guerres
Courier. III. l3
9b LETTRES INEDITES
Elle fut assurément des moins tragiques pour nous, mais elle fit du bruit, à cause du miracle dont on t'a parlé.
Après avoir saccagé, sans savoir pourquoi, la jolie ville de Corigliano, nous venions (non pas moi, j'étais avec Verdier; mais j'arrivai trois jours après\ nos gens montaient vers Cassano, le long d'un petit fleuve ou torrent qu'on appelle encore le Sibarij qui ne traverse plus Sibaris, mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse marchait en tête, fort délabré, comme tout le reste, commandé par Muller, car Clavel a été tué à Sainte- Euphémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge, nous prennent pour des Anglais. Cela est arrivé souvent'. Ils sortent, viennent à nous, nous embrassent, nous félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de Français, ces voleurs, ces excommuniés. On nous parla, ma foi, sans flatterie cette fois-là. Ils nous'^acontaient nos sottises, et nous disaient de nous pis encore que nous ne méritions. Chacun maudissait les soldats de maestro Pt'ppc, chacun se vantait d'en avoir tué; avec leur pantomime, joignant le geste au mot : Tcn ai poignarde six, j'en ai fusillé dix. Un disait avoir tué Verdier; un autre m'^.vait tué, moi. Ceci est
I . En particulier à Marcellinara, le soir du combat de Maida.
vraiment curieux. Portier, lieutenant du train (je ne sais si tu le connais), voit dans les mains de l'un d'eux ses propres pistolets, qu'il m'avait prêtés et qu'on me prit quand je fus dépouillé. Il saute dessus : « A qui sont ces pistolets?» L'autre (tu sais leur stylc; : « Monsieur, ils sont à vous. » Il ne croyait pas dire si vrai. « Mais de qui les avez-vous eus? — D'un officier français que j'ai tué. » Alors, moi et Verdier, on nous crut bien morts tous deux, et quand nous arrivâmes, trois jours après, on était déjà en train de ne plus penser à nous.
Tu vois comme ils se recommandaient et arrangeaient leur affaire. On reçut ainsi toutes leurs confidences, et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux à bout touchant. On en tua beaucoup. On en prit cinquante-deux, et le soir on les fusilla sur la place de Cassano. Mais un trait à noter de la rage de parti, c'est qu'ils furent expédiés par leurs compatriotes, par les Calabrais nos amis, les bons Calabrais de Joseph, qui demandèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir, car nous étions las du massacre de Corigliano. Voilà les fêtes de Sibaris : tu peux garantir à tout venant l'exactitude de ce récit. Le miracle fameux fut que peu de jours après, dans un village voisin, on égorgea de nos gens cinquante-deux, ni plus ni moins, qui pillaient sans penser à mal.
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La Madone, comme tu peux croire, eut part à cette bonne affaire, dont les récits furent embellis et propagés à la gloire de la santa fede.
La scène de Marcellinara est du même genre. Nous fûmes pris pour des Anglais, et, comme tels, reçus dans la ville. Arrivés sur la place, la foule nous entourait. Un homme chez lequel avait logé Reynier le reconnaît et veut s'enfuir. Rejnier fait signe qu'on l'arrête : on le tue. La troupe tire toute à la fois : en dix minutes la place fut couverte de morts. Nous trouvâmes là six canonniers du régiment, dans un cachot, demi-morts de faim, entièrement nus. On les gardait pour un petit auto-da-fc qui devait avoir lieu le lendemain.
L'aventure du grand amiral est sans doute merveilleuse : on ne peut l'échapper plus belle; cependant nous t'en citerions qui n'en doivent guère à celle-là. Il n'y a pas encore quinze jours que nous décrochâmes un de nos hommes mal pendu et mal poignardé, qui mange et boit maintenant comme toi. On tue tant, on est si pressé, qu'on ne fait les choses qu'à moitié. Tout cela n'est rien au prix de l'histoire de Mingrelot : tu dois la savoir, puisqu'il est à Naples; il t'aura pu conter aussi ce qui arriva à Maréchal, de son régiment, fusillé deux fois et vivant.
Mcry, l'aide de camp de Saint-Cyr, n'a pas été si heureux : il est mort. Il fut blessé à la cuisse
ECRITES DE FRANCE ET D ITALIE lOI
dans une embuscade, et achevé par les chirurgiens à Castro- Villari. Alquier et Lejeune, chef de bataillon du même régiment, ont péri à Scigliano. Gastelet fut tué à Sainte-Euphémie. Compère ' a un bras coupé et une jambe qui ne vaut guère mieux.
Pour moi, je n'ai garde de me plaindre. J'ai perdu plus que tous les autres en chevaux et en effets; mais ma peau est entière et j'ai le compte de mes membres. Je me suis vu quelquefois assez mal à mon aise, mais plus souvent j'ai eu du bon. Presque toujours bien avec le patron-, ma disgrâce a duré autant que sa prospérité, ce que durent les roses. Avant tout ceci on n'eût daigné abaisser un regard jusqu'à moi : l'infortune l'humanise, et nous voilà de nouveau bons amis.
Les gens qui ne réfléchissent point, à la tête desquels tu peux me mettre, trouvent encore ici de bons moments : on y mange, on y boit, parmi toutes ces diableries; on y fait l'amour comme ailleurs, et mieux, car on ne fait que cela. Le pays fournit en abondance de quoi satisfaire tous les appétits : poil et plume, chair et poisson; du vin plusqu'on n'en peut boire (et quel vin !),des femmes plus qu'on n'en veut. Elles sont noires dans la