SUR LA NATURE DES IDÉES
son origine : quoi de plus simple que l'unité nombrante, qui est essentiellement indivisible? Aimons-nous le grand? considérons la même progression dans son dernier terme , qui est essentiellement infini. Aimons-nous à voir comment le plus petit peut s'élever au plus grand par des progrès insensibles? considérons la manière dont tous les nombres se forment successivement les uns des autres , par la seule addition de l'unité I , d'abord à elle-même pour former le 2 . au second pour former le troisième 3 , etc. ; je ne dis pas jusqu'à la fin , mais jusqu'à l'infini complet, qui les renferme tous.
C'est l'objet de l'arithmétique , la première de nos sciences démonstratives , la seule qui se démontre par elle-même , sans rien emprunter d'ailleurs , et sans laquelle on ne peut rien démontrer dans toutes les autres parties des mathématiques. Venons à la seconde.
Quel est l'objet de la géométrie ? Tout le monde sait en général que son dessein est de nous apprendre l'art de mesurer des lignes, des angles, des figures; mais pour découvrir les règles de cet art, quels sont les objets que nous considérons? Il est évident que ce ne sont ni les lignes, ni les angles , ni les figures que nous traçons sur le papier ou sur le terrain. Nous ne les y traçons que sur les idées que nous en avions déjà dans l'esprit, c'est-à-dire sur des modèles que nos figures les plus parfaites ne peuvent représenter que très-imparfaitement.
Car, Messieurs , prenons-y garde ; que voyons-nous , par exemple, dans l'idée de la ligne droite? Une simple et pure longueur, laquelle par conséquent ne peut avoir pour extrémités que des points mathématiques indivisibles, et cependant aussi réels que les lignes dont ils sont les extrémités.
Que voyons-nous dans l'idée de l'angle rectiligne? Un espace compris entre deux lignes droites, qui se joignent dans un même point , espace par conséquent terminé de ce côté-là , mais indéterminé du côté de son ouverture.
Enfin, que voyons-nous dans l'idée d'une figure? Un espace terminé en tout sens, ou par une seule et même ligne courbe, comme le cercle, ou par plusieurs lignes droites, comme un triangle carré, le pentagone, l'hexagone , etc. , jusqu'à l'infini , que nous voyons partout en perspective dans la géométrie comme dans l'arithmétique.
En sera-t-il de même dans la morale? y verrons-nous encore quelque espèce d'infini? mais quoi! la science du cœur aurait-elle un objet moins étendu que les sciences de l'esprit ? j'en appelle à l'esprit même.
Quel est l'objet de la morale ? ordre , loi , règle de mœurs , sagesse, équité, justice universelle envers Dieu et envers les hommes. Ne sont-ce point là des idées aussi communes dans le monde que celles des nombres ou des figures géométriques ; tout aussi lumineuses , quand il nous plaît de nous y rendre attentifs, mais incomparablement plus intéressantes , et par la nature des vérités qu'elles nous enseignent, et par le ton qu'elles prennent pour nous les enseigner? Ce ne sont pas seulement des belles théories qu'elles proposent à notre curiosité; ce sont des commandements dont elles nous demandent la pratique ; l'idée de l'ordre : que tout soit ordonné dans vos affections ; l'idée de la loi : que tout soit légitime dans vos actions ; l'idée de la règle de mœurs : que tous vos désirs soient dirigés à une fin digne d'une àme faite à l'image de Dieu; les idées de sagesse, d'équité, de justice : que tous vos procédés y soient conformes , comme à votre modèle indispensable.
C'est le caractère distinctif des vérités morales. Elles nous parlent en souveraines qui veulent être obéies. Aimables et pleines d'attraits, quand nous les aimons; délectables, quand nous les suivons ; sévères et menaçantes , quand nous leur résistons; vindicatives même, si j'ose ainsi m5 exprimer, par les remords , par les terreurs dont elles nous agitent , (xiiand nous ne voulons céder ni à leurs attraits, ni à leurs menaces. En un mot ) nous n'avons point d'idées qui pren-