DEUXIÈME PARTIE. — II. lxxxiij
l'avoir envoyé de Paris à la Flèche , on le relègue de ce collège important dans l'obscur collège d'Hesdin en Artois ; de là il passe à Amiens, et d'Amiens à Rouen. Pour être juste, il faut dire que sa circonspection n'était pas toujours très-grande , et qu'il dissimulait assez mal le sentiment des injustices dont on l'accablait. Ainsi, d'après les trois lettres écrites à Malebranche qu'on vient de lire, il semble que, dans les premiers mois de l'année 1707, il était assez tranquille à la Flèche. Tout à coup il apprend que, parmi les membres du conseil du père provincial, qui, en 1706 , avaient été d'avis 1 de l'envoyer de Paris à la Flèche , se trouvait un homme qui lui avait autrefois témoigné beaucoup d'amitié et qui , dans celte occasion , se serait tourné contre lui. André s'anime à cette idée et lui écrit pour lui demander une explication. Ce père jésuite, si sévère envers André, s'appelait Hervé Guymond, homme alors considérable dans sa compagnie , et qui joignait à des vertus réelles très-peu de lumières et un zèle outré 2.
1 D'après la constitution de la société, comme il y avait à Rome, auprès du général, des représentants des diverses nations sous le nom d'«ssistants, de même, au centre de chaque province, il y avait auprès du père provincial des conseillers, consultores, dont il devait prendre l'avis dans toute question importante. Regulœ societatis Jesu,Romœ, in Collegio 'ejusdem societatis, 1582, p. 27. «Régulée trovincialis. Consultores quatuor habebit a générait designatos in Us locis ubi frequenlius residet,
quoad fieri poterit , curn quibus res graviores communicabit quorum
imus ab eodem generali constitutus erit ejus admonitor et socius. »
2 Extrait des manuscrits de M. de Quens. « Le P. Guimon (sic), d'Orléans, avoit été le maître des novices du P. André, qui en parloit avec
grande estime d'une singulière piété; très-austère dans sa vie; il en
perdit le bout du nez , n'ayant pas voulu se chauffer dans un hiver trèsrude.... avoit professé la théologie à Paris ; penchoit vers le thomisme , persuadé que, dans l'autre système, on donnoit trop à la prévision et trop peu à la prémotion , ce qui ne plut pas trop à la compagnie : on
lxxxiv INTRODUCTION.
« J'ai su depuis peu. lui écrit André, que le procès qu'on me fit Tannée dernière avoit passé à la consulte de la province , et que votre révérence a été un des juges qui m'ont condamné. Tandis que je n'en ai eu que des soupçons, je me suis tu, quelque bien fondés qu'ils me parussent; maintenant que j'en ai des preuves certaines, je vous prie , mon révérend père , de me tirer de peine sur une chose que l'on ne m'a jamais voulu bien éclaircir. De quoi est-ce que j'ai été accusé, et sur quoi m'avez-vous condamné? Il est assez étrange que j'aie été si rigoureusement puni, et que je ne sache pas encore pourquoi ; cependant il n'est rien de plus vrai. Je ne sçai pas encore les accusations qui ont été formées contre ma doctrine; je sçai seulement, en général, que l'on m'a fait un grand crime d'un peu de bonne opinion que j'ai toujours eue de M. Descartes et du P. Malebranche; mais, comme je ne crois pas que ce soit là une hérésie ni une nouveauté dangereuse , je ne crois pas non plus que ce soit la seule cause de mon exil. On peut estimer ces auteurs sans suivre leurs opinions. Je ne crois pas qu'il y ait en France un homme assez stupide pour ne point convenir qu'il s'y en trouve de fort raisonnables. D'ailleurs , mon révérend père , mes accusateurs sont trop habiles pour m' avoir accusé seulement en général , et mes juges trop équitables pour m'avoir condamné sur une accusation si peu sensée. Sans doute on aura marqué en détail mes erreurs , cité mes propositions et cité contre moi les faits les plus circonstanciés; c'est ce que la charité m'oblige de croire : mais, mon révérend père , au
lui ôta la régence de théologie. Envoyé à Nantes , il y fut de grande édification dans les retraites appelé à Caen par M. de Nesmond, évêque,
il rétablit le calme dans une communauté de religieuses qui avoit
éprouvé quelques troubles par rapport à leurs directeurs étant
vieux, à la Flèche, à l'hôtel des invalides, fait un voyage à pied, et s'asseoit dans le chemin sans pouvoir marcher. Un homme charitable le rapporte sur ses épaules avec grande peine : Eh! mon père , lui dit-il » ne vaudroit-il pas bien mieux vous faire porter par une bète que par un homme ? »