‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 137 sur 214 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

L'on conclura, par cette raison, que quand Caligula fit son cheval consul, il fallait bien que l'on entendît les ordres qu'il donnait dans l'exercice de cette charge ; mais on aurait tort d'accuser Montaigne de cette mauvaise conséquence : son dessein n'était pas de parler raisonnablement, mais de faire un amas confus de tout ce qu'on peut dire contre les hommes ; ce qui est néanmoins un vice très contraire à la justesse de l'esprit et à la sincérité d'un homme de bien.

Qui pourrait de même souffrir cet autre raisonnement du même auteur sur le sujet des augures que les païens tiraient du vol des oiseaux , et dont les plus sages d'entre eux se sont moqués. « De « toutes les prédictions du temps passé, dit-il, les plus anciennes « et les plus certaines étaient celles qui se tiraient du vol des « oiseaux : nous n'avons rien de pareil ni de si admirable ; cette « règle , cet ordre du branler de leur aile , par lequel on tire des « conséquences des choses à venir , il faut bien qu'il soit conduit « par quelque excellent moyen à une si noble opération : car c'est « prêter à la lettre que d'attribuer ce grand effet à quelque ordon- « nance naturelle, sans l'intelligence, le consentement et le discours « de celui qui le produit, et c'est une opinion évidemment fausse. »

N'est-ce pas une chose assez plaisante que de voir un homme qui ne tient rien d'évidemment vrai ni d'évidemment faux , dans un traité fait exprès pour établir le pyrrhonisme et pour détruire l'évidence de la certitude , nous débiter sérieusement ces rêveries conmie des vérités certaines , et traiter l'opinion contraire d'évidemment fausse? Mais il se moque de nous quand il parle de la sorte , il est inexcusable de se jouer ainsi de ses lecteurs , en leur disant des choses qu'il ne croit pas, et que l'on ne peut pas croire sans folie.

Il était sans doute aussi bon philosophe que Virgile, qui n'attribue pas même à une intelligence qui soit dans les oiseaux les changements réglés qu'on voit dans leurs mouvements selon la diversité de l'air, dont on peut tirer quelque conjecture pour la pluie et le beau temps, comme l'on peut voir dans ces vers admirables des Géorgiques :

Ilaud equidem credo quia sit divinHùs illis Ingeuiitm, aut rennn fato prndeniia major: Verùm nbi tcmpestas et cœli vwbilis himior Muiavére vias, et Jupiter humidiis Àus(ns Densat, erant quœ rara modo, et quœ densa, reUnal, Vertunlur spccics animonan, cl peclora motus

2f)i LOGIQUE.

Nunc hos iiunc alios, diim nubila ventus ayebat, Concipiunt : hinc ille aviiim concentus in agris, El lœtœ pecudes, et ovantes guliure corvi.

Mais ces égarements étant involontaires , il ne faut qu'avoir un peu de bonne foi pour les éviter : les plus communs et les plus dangereux sont ceux que l'on ne reconnaît pas, parce que l'engagement où l'on est entré de défendre un sentiment trouble la vue de l'esprit , et lui fait prendre pour vrai tout ce qui sert à sa fin ; et l'unique remède qu'on peut y apporter est de n'avoir pour fin quo la vérité, et d'examiner avec tant de soin les raisonnements, que l'engagement même ne puisse pas nous trompet*.

Des faux raisonnements qui naissent des objets mêmes.

On a déjà remarqué qu'il ne fallait pas séparer les causes intérieures de nos erreurs de celles qui se tirent des objets, que l'on peut appeler extérieures , parce que la fausse apparence de ces objets ne serait pas capable de nous jeter dans l'erreur , si la volonté ne poussait l'esprit à former un jugement précipité, lorsqu'il n'est pas encore suffisamment éclairé.

Mais, parce qu'elle ne peut aussi exercer cet empire sur l'entendement dans les choses entièrement évidentes , il est visible que l'obscurité des objets y contribue beaucoup , et même il y a souvent des rencontres où la passion qui porte à mal raisonner est assez imperceptible, et c'est pourquoi il est utile de considérer séparément ces illusions , qui naissent principalement des choses mêmes.

I. C'est une opinion fausse et impie, que la vérité soit tellement semblable au mensonge, et la vertu au vice, qu'il soit impossible de les discerner ; mais il est vrai que dans la plupart des choses il y a un mélange d'erreur et de vérité, de vice et de vertu, de perfection et d'imperfection, et que ce mélange est utie des plus ordinaires sources des faux jugements des hommes.

Car c'est par ce mélange trompeur que les bonnes qualités des personnes qu'on estime font approuver leurs défauts , et que les défauts de ceux qu'on n'estime pas font condamner ce qu'ils ont de b n, parce que l'on ne considère pas que les personnes les plus imparfaites ne le sont pas en tout, et que Dieu laisse aux plus vertueuses des imperfections qui , étant des restes de l'infirmité humaine, ne doivent pas être l'objet de notre imitation ni de notre ctjlune.

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La raison en est que les hommes ne considèrent guère les choses on détail ; ils ne jugent que selon leur j)lus forte impression, et ne sentent que ce qui les frappe davantage : ainsi lorsqu'ils aperçoivent dans un discours beaucoup de vérités, ils ne remarquent pas les erreurs qui y sont mêlées ; et, au contraire, s'il y a des vérités mêlées parmi beaucoup d'erreurs, ils ne font attention qu'aux erreurs; le fort emportant le faible, et l'impression la plus vive étouffant celle qui est plus obscure.

Cependant il y a une injustice manifeste à juger de cette sorte : il ne peut y avoir de juste raison de rejeter la raison , et la vérité n'en est pas moins vérité pour être mêlée avec le mensonge : elle r/appartient jamais aux hommes , quoique ce soient les hommes qui la proposent ; ainsi , encore que les hommes , par leurs mensonges , méritent qu'on les condamne , les vérités qu'ils avancent ne méritent pas d'être condamnées.

C'est pourquoi la justice et la raison demandent que, dans toutes les choses qui sont ainsi mêlées de bien et de mal , on en fasse le discernement, et c'est particulièrement dans cette sé[)aration judicieuse que paraît l'exactitude de l'esprit : c'est par là que les Pères de l'Église ont tiré des livres des païens des choses excellentes pour les mœurs , et que saint Augustin n'a pas fait de difficulté d'emprunter d'un hérétique donatiste sept règles pour l'inlelligence de l'Écriture.

C'est à quoi la raison nous oblige lorsque Ton ])eut faire cette distinction; mais parce que l'on n'a pas toujours le temps d'examiner en détail ce qu'il y a de bien et de mal dans chaque chose, il est juste en ces rencontres de leur donner le nom ({u'elles méritent selon leur plus considérable partie : ainsi, l'on doit dire qu'un honmie est bon philosophe lorscju'il raisonne ordinairement bien, et qu'un livre est bon lorsqu'il y a notablement plus de bien (pie de mal.

Et c'est encore en quoi les hommes se trompent beaucoup , que dans ces jugements généraux; car ils n'estiment et ne blâment souvent les choses que selon ce qu'elles ont de moins considérable , leur peu de lumière faisant qu'ils ne ])énètrent pas ce qui est le principal , lorsque ce n'est i)as le plus sensible.

Ainsi, quoique ceux qui sont intelligents dans la peinture estiment inliniment plus le dessin que le coloris ou la délicatesse du pinceau , néanmoins les ignorants sont plus touchés d'un tableau dont les couleurs sont vives et éclatantes que d'un autre plus sombre, (jui seiait admirable po'i le dessin.

Il faut pourtant avouer que les faux jugements ne sont pas si ordinaires dans les arts, parce que ceux qui n'y savent rien s'en rapportent plus aisément aux sentiments de ceux qui y sont habiles ; mais ils sont bien fréquents dans les choses qui sont de la juridiction du peuple, et dont le monde prend la liberté de juger, comme l'éloquence.

On appelle, par exemple, un prédicateur éloquent , lorsque ses périodes sont bien justes, et qu'il ne dit point de mauvais mots ; et, sur ce fondement, Vaugelas dit en un endroit qu'un mauvais mot fait plus de tort à un prédicateur ou à un avocat qu'unmauvais raisonnement. On doit croire que c'est une vérité de fait qu'il rapporte, et non un sentiment qu'il autorise ; et il est vrai qu'il se trouve des personnes qui jugent de cette sorte, mais il est vrai aussi qu'il n'y a rien de moins raisonnable que ces jugements ; car la pureté du langage, le nombre des figures, sont tout au plus dans l'éloquence ce que le coloris est dans la peinture, c'est-à-dire que ce n'en est que la partie la plus basse et la plus matérielle ; mais la principale consiste à concevoir fortement les choses , et à les exprimer en sorte qu'on en porte dans l'esprit des auditeurs une image vive et lumineuse, qui ne présente pas seulement ces choses toutes nues, mais aussi les mouvements avec lesquels on les conçoit ; et c'est ce qui peut se rencontrer en des personnes peu exactes dans la langue et peu justes dans le nombre , et qui se rencontre même rarement dans ceux qui s'appliquent trop aux mots et aux embellissements , parce que cette vue les détourne des choses , et affaiblit la vigueur de leurs pensées , comme les peintres remarquent que ceux qui excellent dans le coloris n'excellent pas ordinairement dans le dessin ; l'esprit n'étant pas capable de cette double application, et l'une nuisant à l'autre.

On peut dire généralement que l'on n'estime dans le monde la plupart des choses que par l'extérieur ; parce qu'il ne se trouve presque personne qui en pénètre l'intérieur et le fond : tout se juge sur l'étiquette , et malheur à ceux qui ne l'ont pas favorable ! Il est habile , intelligent , solide , tant que vous voudrez ; mais il ne parle pas facilement, et ne se démêle pas bien d'un compliment : qu'il se résolve à être peu estimé toute sa vie du commun du monde, et à voir qu'on lui préfère une infinité de petits esprits. Ce n'est pas un grand mal que de n'avoir pas la réputation qu'on mérite ; mais c'en est un considérable de suivre ces faux jugements , et de ne regarder les choses que par l'écorce ; et c'est ce qu'on doit tâcher d'éviter.

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