TROISIÈME PARTIE
fausses idées qu'ils ont de leur grandeur, de leur noblesse et do leurs richesses. Au lieu de les considérer comme des choses entièrement étrangères à leur être, qui n'empêchent pas qu'ils ne soient parfaitement égaux a tout le reste des hommes, selon Tame et selon le corps, et qui n'empêchent pas qu'ils n'aient le jugement aussi faible et aussi capable de se tromper que celui de tous les autres, ils incorporent en quelque manière dans leur essence toutes ces qualités de grand, de noble, de riche, de maître, de seigneur, de prince ; ils en grossissent leur idée, et ne se représentent jamais à eux-mêmes sans tous leurs titres, tout leur attirail et tout leur train.
Ils s'accoutument à se regarder dès leur enfance comme une espèce séparée des autres hommes ; leur imagination ne les mêle jamais dans la foule du genre humain; ils sont toujours comtes ou ducs à leurs yeux et jamais simplement hommes; ainsi, ils se taillent une âme et un jugement selon la mesure de leur fortune, et ne se croient pas moins au-dessus des autres par leur esprit qu'ils le sont par leur condition et par leur fortune.
La sottise de l'esprit humain est telle qu'il n'y a rien qui ne lui
serve à grandir l'idée qu'il a de lui-même. Une belle maison, un
habit magnifique, une grande barbe, font qu'il s'en croit plus
habile, et, si l'on y prend garde, il s'estime davantage à cheval
ou en carrosse qu'à pied. Il est facile de persuader à tout le monde
qu'il n'y a rien de plus ridicule que ces jugements ; mais il est
très (lilïicile de se garantir entièrement de l'impression secrète
ue toutes ces choses extérieures font dans l'esprit. Tout ce qu'on
3eut faire est de s'accoutumer, autant qu'on le peut, à ne donner
aucune autorité à lotîtes les qualités qui ne peuvent en rien con-
ribuer à trouver la vérité, et de n'en donner à celles mêmes qui
y contribuent qu'autant qu'elles y contribuent effectivement. L'âge,
a science, l'étude, l'expérience, Tesprit, la vivacité, la retenue,
'exactitude, le travail, servent pour trouver la vérité des choses
achées, et ainsi ces qualités méritent qu'on y ait égard ; mais il
aut pourtant les peser avec soin, et ensuite en faire comparaison
ivec les raisons contraires, car de chacune de ces choses en par-
iculier on ne conclut rien de certain, puisqu'il y a des opinions
rès fausses qui ont été approuvées par des personnes de fort bon
spiritet qui avaient une grande partie de ces qualités.
VIII. Il y a encore quelque chose de plus trompeur dans les suririses qui naissent de la lumière, car on est porté naturellement à
croire qu'un homme a raison, lorsqu'il parle avec grâce, avec lac il iîo, avec gravité, avec modération et avec douceur, et à croire, au contraire, qu'un homme a tort, lorsqu'il parle désagréablement, ou qu'il fait paraître de l'emportement, de l'aigreur, de la présomption dans ses actions et dans ses paroles.
Cependant, si l'on ne juge du fond des choses que par ces manières extérieures et sensibles, il est impossible qu'on n'y soit souvent trompé. Car il y a des gens qui débitent gravement et modestement des sottises ; et d'autres , au contraire , qui , étant d'un naturel prompt, ou qui , étant même possédés de quelque passion qui paraît dans leur visage et dans leurs paroles, ne laissent pas d'avoir la vérité de leur côté. Il y a des esprits fort médiocres et très superficiels, qui, pour avoir été nourris à la cour, où l'on étudie et où l'on pratique mieux Fart de plaire que partout ailleurs , ont des manières fort agréables , sous lesquelles ils font passer beaucoup de faux jugements; il y en a d'autres , au con-| traire, qui, n'ayant aucun extérieur, ne laissent pas d'avoir l'esprit! grand et solide dans le fond. Il y en a qui parlent mieux qu'ils n» pensent, et d'autres qui pensent mieux qu'ils ne parlent. Ainsi, la raison veut que ceux qui en sont capables n'en jugent point par ces choses extérieures , et qu'ils ne laissent pas de se rendre à la vérité, non-seulement lorsqu'elle est proposée avec ces manière^ choquantes et désagréables, mais lors même qu'elle est mêlée avecquantité de faussetés : car une même personne peut dire vrai en une chose et faux dans une autre, avoir raison en ce point et tort en celui-là.
Il faut donc considérer chaque chose séparément, c'est-à-dire qu'il faut juger de la manière par la manière , et du fond par le fond, et non du fond par la manière , ni de la manière par le fond. Une personne a tort de parler avec colère^ et elle a raison de dire vrai; et, au contraire, une autre a raison de parler sagement et civilement, et elle a tort d'avancer des faussetés.
Mais , comme il est raisonnable d'être sur ses gardes , pour m pas conclure qu'une. chose est vraie ou fausse, parce qu'elle esl[ proposée de telle ou telle façon, il est juste aussi que ceux qui désirent persuader les autres de quelque vérité qu'ils ont reconnu(| s'étudient à la revêtir des manières favorables qui sont propres i\ la faire approuver , et à éviter les manières odieuses qui ne son j capables que d'en éloigner les hommes.
Ils doivent se souvenir que, quand il s'agit d'entrer dans l'espri 1 du monde , c'est peu de chose que d'avoir raison ; et que c'est ui
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grand mal de n'avoir que raison, et de n'avoir pas ce qui est nécessaire pour faire goûter la raison.
S'ils honorent sérieusement la vérité, ils ne doivent pas la déshonorer, en la couvrant des marques delà fausseté et du mensonge ;.et, s'ils l'aiment sincèrement, ils ne doivent pas attirer sur elle la haine et l'aversion des hommes par la manière choquante dont ils la proposent. C'est le plus grand précepte de la rhétorique, qui est d'autant plus utile, qu'il sert à régler l'àme aussi bien que les paroles; car, encore que ce soient deux choses différentes d'avoir tort dans la manière et d'avoir tort dans le fond, néanmoins les fautes de la manière sont souvent plus grandes et plus considérables que celles du fond.
En effet , toutes ces manières fières, présomptueuses , aigres , opiniâtres, emportées, viennent toujours de quelque dérèglement d'esprit, qui est souvent plus considérable que le défaut d'intelligence et de lumière que l'on reprend dans les autres; et même il est toujours injuste de vouloir persuader les hommes de cette sorte : car il est bien juste que l'on se rende à la vérité, quand on la connaît ; mais il est injuste qu'on exige des autres qu'ils tiennent pour vrai tout ce que l'on croit, et qu'ils défèrent à notre seule autorité ; et c'est néanmoins ce que l'on fait en proposant la vérité avec ces manières choquantes : car l'air du discours entre ordinairement dans l'esprit avec les raisons, l'esprit étant plus prompt pour apercevoir cet air , qu'il ne l'est pour comprendre la solidité des preuve-;, qui souvent ne se comprennent point du tout. Or, l'air du discours étant ainsi séparé des preuves, ne marque que l'autoi ité que celui qui parle s'attribue ; de sorte que s'il est aigre et impérieux, il rebute nécessairement l'esprit des autres, parce qu'il paraît qu'on veut emporter par autorité, et par une espèce de tyrannie, ce qu'on ne doit obtenir que par la persuasion et par la raison.
Cette injustice est encore plus grande, s'il arrive qu'on emploie ces manières choquantes pour combattre des opinions communes et reçues ; car la raison d'un particulier peut bien être préférée à celle de plusieurs , lorsqu'elle est plus vraie : mais un particulier ne doit jamais prétendre que son autorité doive prévaloir à celle de tous les autres.
Ainsi, non-seulement la modestie et la prudence, mais la justice même oblige de prendre un air rabaissé quand on combat des opinions communes, ou une autorité affermie, parce qu'autrement on ne peut éviter cette injustice, d'opposer l'autorité d'un particulier
in LOGIQUE.
à une autorité, ou publique, ou plus grande et plus établie. On ne peut témoigner trop de modération, quand il s'agit de troubler la possession d'une opinion reçue, ou d'une créance acquise depuis longtemps. Ce qui est si vrai , que saint Augustin l'étend même aux vérités de la religion, ayant donné cette excellente règle à tous ceux qui sont obligés d'instruire les autres.
« Voici de quelle sorte, dit-il, les catholiques sages et religieux « enseignent ce qu'ils doivent enseigner aux autres. Si ce sont des « choses communes et autorisées , ils les proposent d'une manière « pleine d'assurance, et qui ne témoigne aucun doute, en l'accom- « pagnant de toute la douceur qui leur est possible ; mais si ce sont « des choses extraordinaires , quoiqu'ils en reconnaissent très « clairement la vérité, ils les proposent plutôt comme des doutes et « comme des questions à examiner, que comme des dogmes et des « décisions arrêtées, pour s'accommoder en cela à la faiblesse de « ceux qui les écoutent. » Que si une vérité est si haute qu'elle surpasse les forces de ceux à qui l'on parle, ils aiment mieux la retenir pour quelque temps, pour leur donner lieu de croître et de s'en rendre capables, que de la leur découvrir en cet état de faiblesse, où elle ne ferait que les accabler.
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