QUATRIEME PARTIE
La piété n'oblige pas un homme de bon sens de croire tous les miracles rapportés dans la Légende dorée, ou dans Métaphraste, parce que ces auteurs sont remplis de tant de fables qu'il n'y a pas sujet de s'assurer de rien sur leur témoignage seul, comme le cardinal Bellarmin n'a pas fait difficulté de l'avouer du dernier.
Mais je soutiens que tout homme de bon sens, quand il n'aurait point de piété, doit reconnaître pour véritables les miracles que saint Augustin raconte dans ses Confessions ou dans la Giîé de Dieu être arrivés devant ses yeux, ou dont il témoigne avoir été très particulièrement informé par les personnes mêmes à qui les choses étaient arrivées, comme d'un aveugle guéri à Milan en présence de tout le peuple, par l'attouchement des reliques de saint Gervais et de saint Protais, qu'il rapporte dans ses Confessions, et dont il dit, dans le xxir livre de la Cité de Dieu, chapitre viii : Miraculum quod Mcdiolani factum est cùm illic esscmus, quando illuminatus est cœcus, ad multorum notitiam potiiit pervenire; quia et grandis est civitas, et ibi erat tune Imperator, et immenso populo teste res gesta est, concurrente ad corpora martijrum Gervasii et Protasii;
D'une femme guérie en Afrique par des fleurs qui avaient touché aux reliques de saint Etienne, comme il le témoigne au même lieu;
D'une dame de qualité, guérie d'un cancer jugé incurable, par le signe de la croix qu'elle y fit faire par une nouvelle baptisée, selon la révélation qu'elle en avait eue;
D'un enfant mort sans baptême, dont la mère obtint la résurrection par les prières qu'elle en fit à saint Etienne, en lui disant, avec une grande foi : Saint martyr, rendez-moi mon fils. Vous savez que je ne demande sa vie qu'afin qu'il ne soit pas éternellement séparé de Dieu. Ce que ce saint rapporte comme une chose dont il était très assuré, dans un sermon qu'il fit à son peuple, sur le sujet d'un autre miracle très insigne qui venait d'arriver en ce moment-là même dans Téglise où il prêchait, lequel il décrit fort au long dans cet endroit de la Cité de Dieu.
Il dit que sept frères et trois sœurs, d'une honnête famille do Césarée en Cappadoce, ayant été maudits par leur mère pour une injure qu'ils lui avaient faite. Dieu les avait punis de cette peine, qu'ils étaient continuellement agités, et dans le sommeil même, par un horrible tremblement de tout le corps, ce qui était si difforme, que, ne pouvant plus souiïrir la vue des personnes de leur connaissance, il^ avaient tous quitté leur pays pour s'en aller
de divers côtés, et qu'ainsi l'un de ces frères, appelé Paul, et l'une de ses sœurs, appelée Palladie, étaient venus à Hippone, et s'étant fait remarquer par toute la ville, on avait appris d'eux la cause de leur malheur; que le propre jour de Pâques, le frère, priant Dieu devant les barreaux de la chapelle de Saint-Étienne, tomba tout d'un coup dans un assoupissement pendant lequel on s'aperçut qu'il ne tremblait plus; et s'étant réveillé parfaitement sain, il se fit dans l'église un grand bruit du peuple, qui louait Dieu de ce miracle et qui courait à saint Augustin, lequel se préparait à dire la messe, pour l'avertir de ce qui s'était passé.
« Après, dit-il, que les cris de réjouissance furent passés et q:.ie « l'Écriture sainte eut été lue, je leur dis peu de chose sur la fête « et sur ce grand sujet de joie, parce que j'aimai mieux leur laisser, « non pas entendre, mais considérer l'éloquence de Dieu dans cet « ouvrage divin. Je menai ensuite chez moi le frère qui avait été « guéri ; je lui fis conter toute son histoire, je l'obligeai de l'écrire, « et le lendemain je promis au peuple que je la lui ferais réciter « le jour d'après. Ainsi le troisième jour d'après Pâques, ayant « fait mettre le frère et la sœur sur les degrés du jubé, afin que « tout le peuple pût voir dans la sœur, qui avait encore cet hor- « rible tremblement, de quel mal le frère avait été délivré par la « bonté de Dieu ; je fis lire le récit de leur histoire devant le peuple, « et je les laissai aller. Je commençai alors à prêcher sur ce « sujet {on a le sermon^ qui estle 323"), et tout d'un coup, lorsque « je parlais encore, un grand cri de joie s'élève du côté de la « chapelle, et on m'amène la sœur, qui, étant sortie de devant « moi, y était allée et y avait été parfaitement guérie en la même « manière que son frère; ce qui causa une telle joie parmi le « peuple, qu'à peine pouvait-on supporter le bruit qu'ils faisaient. » J'ai voulu rapporter toutes les particularités de ce miracle pour convaincre les plus incrédules qu'il y aurait de la folie à le révoquer en doute, aussi bien que tant d'autres que ce saint raconte au même endroit; car, supposé que les choses soient arrivées comme il le rapporte, il n'y a point de personnes raisonnables qui n'y doivent reconnaître le doigt de Dieu, et ainsi tout ce qui resterait à l'incrédulité serait de douter du témoignage même de saint Augustin, de s'imaginer qu'il a altéré la vérité pour autoriser la religion chrétienne dans l'esprit des païens ; or, c'est ce qui ne peut se dire avec la moindre couleur :
Premièrement, parce qu'il n'est point vraisemblable qu'un homme judicieux eût voulu mentir en des choses si publiques, où