CHAPITRE XVI
Du jugement que l'on doit faire des accidents futurs.
Ces règles, qui servent à juger des faits passés, peuvent facilement s'appliquer aux faits à venir : car, tomme l'on doit croire probablement qu'un fait est arrivé, lorsque les circonstances certaines que l'on connaît sont ordinairement jointes avec ce 'ait, on doit croire aussi probablement qu'il arrivera , lorsque les circonstances présentes sont telles, qu'elles sont ordinairement suivies d'un tel effet. C'est ainsi que les médecins j)euvent juger du bon ou du mauvais succès des maladies, les capitaines, des événements futurs d'une guerre, et que l'on juge dans le monde de la plupart des a (Ta ires contingentes.
Mais, à l'égard des accidents où l'on a quelque part, et que Ton peut, ou procurer ou empocher en quelque sorte par ses soins, en -s'y exposant ou en les évitant, il arrive à bien des gens de tomber dans une illusion qui est d'autant plus trompeuse qu'elle leur paratt plus raisonnable. C'est qu'ils ne regardent que la grandeur et la conséquence de l'avantage qu'ils souhaitent, ou de l'inconvénient qu'ils craignent , sans considérer en a-icune sorte
l'apparence et la probabilité qu'il y a que cet avantage ou cet
inconvénient arrive, ou n'arrive pas.
Ainsi, lorsque c'est quelque grand mal qu'ils appréhendent, comme la perte de la vie ou de tout leur bien, ils croient qu'il est de la prudence de ne négliger aucune précaution pour s'en garantir ; et si c'est quelque grand bien , comme le gain de cent mille écus , ils croient que c'est agir sagement que de tâcher de l'obtenir si le hasard en coûte peu , quelque peu d'apparence qu'il y ait qu'on y réussisse.
C'est par un raisonnement de cette sorte qu'une princesse ayant ouï dire que des personnes avaient été accablées par la chute d\m plancher, ne voulait jamais ensuite entrer dans une maison, sans l'avoir fait visiter auparavant ; et elle était tellement persuadée qu'elle avait raison, qu'il lui semblait que tous ceux qui agissaient autrement étaient imprudents.
C'est aussi l'apparence de cette raison qui engage diverses personnes en des précautions incommodes et excessives pour conserver leur santé. C'est ce qui en rend d'autres défiantes jusqu'à l'excès dans les plus petites choses , parce qu'ayant été quelquefois trompées, elles s'imaginent qu'elles le seront de même dans toutes les autres affaires : c'est ce qui attire tant de gens aux loteries : gagner, disent-ils, vingt mille écus pour un écu , n'est-ce pas une chose bien avantageuse ? Chacun croit être cet heureux à qui le gros lot arrivera ; et personne ne fait réflexion que s'il est, par exemple , de vingt mille écus, il sera peut-être trente mille fois plus probable pour chaque particulier qu'il ne l'obtiendra pas, que non pas qu'il l'obtiendra.
Le défaut de ces raisonnements est que , pour juger de ce que l'on doit faire pour obtenir un bien, ou pour éviter un mal, il ne faut pas seulement considérer le bien et le mal en soi, mais aussi la probabilité qu'il arrive ou n'arrive pas , et regarder géométriquement la proportion que toutes ces choses ont ensemble ; ce qui peut être éclairci par cet exemple*^.
Il y a des jeux ou dix personnes mettant chacune un écu, il n'y en a qu'une qui gagne le tout, et toutes les autres perdent ; ainsi chacun des joueurs n'est au hasard que de perdre un écu, et peut en gagner neuf. Si l'on ne considérait que le gain et la perte en soi, il semblerait que tous y ont de l'avantage; mais il faut de plus considérer que si chacun peut gagner neuf écus , et n'est au hasard que d'en perdre un, il est aussi neuf fois plus probable , à l'égard de chacun, (|u'il perdra son écu et ne gagnera pas les neuf.