‹ Œuvres philosophiques d'ArnauldChapitre 196 sur 214 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Autre variation de cet auteur, qui dit tantôt qu'on voit Dieu en voyant les créatures en Dieu, et tantôt qu'on ne le voit point, mais seulement les créatures. \

Une autre variation de cet auteur, que j'ai touchée en passant, mais que je n'ai pas assez fait considérer, est qu'il dit tantôt que l'on voit Dieu en voyant en lui les choses matérielles, et tantôt qu'on ne le voit pas, mais seulement les choses matérielles.

Il dit qu'on le voit en la p. 20. Et il prétend même que Dieu n'a pu faire autrement, par ce raisonnement étrange, qu'il appelle une démonstration : « La dernière preuve, dit-il, qui sera peut- « être une démonstration pour ceux qui sont accoutumés aux rai- « sonnements abstraits est celle-ci : Il est impossible que Dieu ait « d'autre fin principale de ses actions que lui-même : il est donc « nécessaire que non-seulement notre amour naturel, je veux dire «« le mouvement qu'il produit dans notre esprit, tende vers lui ; « mais encore que la connaissance, et que la lumière qu'il lui « donne nous fasse connaître quelque chose qui soit en lui ; car « tout ce qui vient de Dieu ne peut être que pour Dieu. Si Dieu « faisait un esprit, et lui donnait pour idée ou pour objet immédiat « de sa connaissance le soleil, Dieu ferait, ce me semble, cet esprit, « et l'idée de cet esprit pour le soleil et non pas pour lui. Dieu ne « peut donc faire un esprit pour connaître ses ouvrages, si ce n'est « que cet esprit voit en quelque façon Dieu en voyant ses ouvrages. « De sorte que l'on peut dire que si nous ne voyions Dieu en quel- « que manière, nous ne verrions aucune chose. »

J'ai appelé ce raisonnement étrange, parce qu'il l'est en effet, et que c'est un pur sophisme, bien loin d'être une démonstration. Carj cet auteur prétend que notre âme se connaît elle-même sans S' voir en Dieu, et sans rien voir qui soit en Dieu en se connaissant.! Or cela ne donne pas lieu de dire que notre àme soit pour elle même, et non pas pour Dieu. Encore donc que notre esprit eût soleil pour objet iuiniédiat do sa connaissance, on no pourrait pai

ET DES FAUSSES IDÉES. ni

dire pour cela que notre esprit fût pour le soleil et non pas pour Dieu. Et en effet, il n'y a aucune liaison de cette conséquence à l'antécédent. Car d'une part ce n'est pas tant ce que je fais au regard des choses purement naturelles, que la fin pour laquelle je les dois faire, autant que je puis, qui doit marquer que j'ai été créé pour Dieu ; et de l'autre c'est par ma volonté, et non par mon esprit que je me dois rapporter à ma dernière fin. Tout ce que Ton peut donc dire au regard de la connaissance que j'ai du soleil est, que pour satisfaire pleinement à l'institution de ma nature, je no dois pas voir le soleil seulement pour le voir et pour y cherclior ma propre satisfaction, parce que ce serait alors qu'il pourrait sembler que j'aurais été fait pour le soleil, mais que je dois rapporter à Dieu la connaissance que j'ai du soleil, en le louant de ses ouvrages, et lui rendant grâce de l'utilité que j'en reçois. Voilà ce que l'on peut raisonnablement conclure à cet égard de la maxime générale : Que Dieu nous a faits pour lui. Mais je ne sais qui sont ces esprits accoutumés aux raisonnements abstraits, qui trouveront qu'on en doit conclure, que si Dieu ne nous faisait connaître quelque chose qui est en lui, en nous faisant voir le soleil, il semblerait qu'il aurait fait notre esprit pour le soleil et non pas pour lui. Quoi qu'il en soit, il paraît par cette prétendue démonstration, bonne ou mauvaise, que son sentiment est « que tout ce qui vient « de Dieu ne pouvant être que pour Dieu, il ne peut faire un esprit « pour connaître ses ouvrages, si ce n'est que notre esprit voit en « quelque façon Dieu, en voyant ses ouvrages. »

Et en la p. 200 : « Puisque Dieu peut faire voir aux esprits toutes « choses, en voulant simplement qu'ils voient ce qui est au milieu « d'eux-mêmes, c'est-à-dire ce qu'il y a dans lui-même qui a rap- ■ port à ces choses et qui les représente , il n'y a pas d'apparence « qu'il le fasse autrement. » Et un peu plus bas : « Nous voyons « tous les êtres créés, à cause que Dieu veut que ce qui est en lui « qui les représente, nous soit découvert : » or ce qui est en Dieu qui représente les êtres créés, est Dieu même : cela ne peut donc nous être découvert que nous ne voyions Dieu : donc nous voyons Dieu en voyant les êtres créés.

Et en la p. 202 : « Nous ne disons pas que nous voyons Dieu en « voyant les vérités, mais en voyant les idées de ces vérités. » Il prétend donc qu'on voit Dieu en voyant l'idée du soleil et l'idée de la terre, mais non pas précisément en voyant cette vérité que le soleil est plus grand que la terre. Et un peu plus bas : Selon notre s^ntimmi nous vovo.nïj Dieu, lorstnie nous cuijoas des vérités cicr^

nelles : non que ces vérités soient Dieu, mais parce que les idées, dont ces vérités dépendent, sont en Dieu. Il soutient donc encore que, lorsque nous disons que tout carré est la moitié du carré de la diagonale, nous voyons Dieu; parce que nous ne saurions assurer cela, sans que notre esprit voie ces deux carrés, et qu'il ne saurait voir ces deux carrés qu'en voyant Dieu.

Et dans la p. 203 : « Nous croyons aussi que l'on connaît en Dieu « les choses changeantes et corruptibles, quoique saint Augustin « ne parle que des choses immuables et incorruptibles : parce qu'il « n'est pas nécessaire pour cela de mettre quelque imperfection en « Dieu : puisqu'il suffit, comme nous avons déjà dit, que Dieu nous « fasse voir ce qu'il y a dans lui qui a rapport à ces choses. » Or, ce qu'il y a dans Dieu qui a rapport aux choses changeantes et corruptibles est Dieu même : Nous ne saurions donc voir les choses changeantes et corruptibles que nous ne voyions Dieu.

Cependant , dans la page 200 , il semble dire tout le contraire après le premier des deux passages de cette même page que j'ai, rapportés, et immédiatement avant le dernier. Car, afin qu'on ne pût pas conclure que nous voyons l'essence de Dieu de ce que nous voyons toutes choses en Dieu, il dit « qu'on ne voit pas tant les « idées des choses, que les choses mêmes que les idées représen- « tent; et que, lorsqu'on voit un carré, par exemple, on ne dit pas « que l'on voit l'idée de ce carré qui est unie à l'esprit, mais seu- « lement le carré , qui est au dehors. »

Et dans les avertissements , page 549 , s'étant proposé cette objection, prise de saint Jean, I, 18 : « Que personne n'a jamais « vu Dieu, je réponds, dit-il , que ce n'est pas proprement voir « Dieu que voir en lui les créatures ; ce n'est pas voir l'essence « des créatures dans sa substance ; comme ce n'est pas voir un « miroir que d'y voir seulement les objets qu'il représente. »

Mais il faut remarquer que ce n'est que par nécessité , et pour s'échapper d'une objection qai l'incommode , qu'il parle de cette dernière sorte, c'est-à-dire qu'il semble nier que nous voyons Dieu en voyant les créatures. Car partout ailleurs il fait entendre que nous le voyons , et il est impossible qu'il puisse parler autrement en suivant ses principes. La comparaison qu'il apporte d'un miroir est très défectueuse, et ne prouve nullement que Ton puisse dire, selon sa doctrine , qu'en voyant les choses en Dieu , ce n'est point Dieu que nous voyons, mais seulement les créatures. Car un miroir n'a rien en soi qui représente les objets , mais il en renvoie seulement les images; selon la philosophie commune, ou, selon celle

de M. Descartes, il fait seulement que les globules qui rejaillissent de notre visage , ayant rencontré la surface polie du miroir, sont derechef poussés vers nos yeux. Or, ce n'est point en cette manière que nous voyons les choses en Dieu; mais il veut que ce soit parce que Dieu nous découvre ce qui est en lui qui représente les êtres créés. C'est en ces propres termes qu'il s'explique en la page 199 : « L'esprit, dit-il, peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu, supposé « que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu'il y a dans lai qui les t représente. Or, voici les raisons qui semblent prouver qu'il le « veut. » Il prétend donc que nous voyons les choses en Dieu, non comme dans un miroir, mais comme dans un tableau, qui nous représente les choses que nous ne pouvons voir par elles-mêmes, parce qu'elles ne nous sont pas présentes. Car c'est la raison qu'il donne partout de la nécessité que nous avons de voir les choses matérielles en Dieu , parce qu'elles ne peuvent être présentes à notre esprit ; au lieu que Dieu , qui les représente , y est intimement uni. Or, il est inconcevable qu'on puisse voir par un tableau les choses qu'il représente , sans voir le tableau : il ne peut donc pas dire , en parlant sincèrement et en demeurant dans les principes de sa philosophie des idées, qu'en voyant les choses en Dieu, ce n'est pas Dieu proprement que nous voyons, mais seulement les créatures.

On Ten peut convaincre par des arguments en forme, qui seront de véritables démonstrations.

On ne peut pas dire que nous ne voyons pas proprement ce qui est l'objet immédiat de notre esprit.

Or, quand nous voyons les créatures, c'est Dieu intimement uni à notre âme, qui est l'objet immédiat de notre esprit.

On ne peut donc pas dire qu'en voyant les créatures , ce n'est pas Dieu proprement que nous voyons , mais seulement les créatures.

La mineure , qui est la seule à prouver , est de lui en divers endroits. Et c'est le fondement de toute sa philosophie des idées. En la page 188, il dit on général « que notre âme n'aperçoit point « les objets qui sont hors de nous par oux-momos; mais quel'o^- <ijet immédiat do notre esprit, lorsqu'il voit le soleil, par exemple, « n'est pas le soleil, mais (|uelque chose qui est intimement uni à « notre Ame. » Et dans la page 199 , où il entreprend de prouver que nous voilons toutes choses en Dieu^ il détermine que ce quelque chose intimement uni a notre /;/»<>, qui doit être robjel immédiat de notre esprit, lorsqu'il aperçoit les choses qui sont hors de nous,

no peut être que Dieu , parce qu'il n'y a que lui qui possède les deux conditions qui sont nécessaires pour cela. L'une, « qu'il a en « lui les idées de tous les êtres qu'il a créés , et qu'il les voit tous « en considérant les perfections qu'il enferme , auxquelles ils ont « rapport. » L'autre , « qu'il est très étroitement uni à nos âmes « par sa présence. » D'où il conclut « que l'esprit peut voir ce qu'il « y a dans Dieu qui représente les êtres créés , puisque cela « est très spirituel , très intelligible, et très présent à l'esprit. » Il est donc clair qu'il applique à Dieu en particulier dans ce chap. 6 ce qu'il avait dit généralement dans le chap. 1, « que quand nous « voyons le soleil, ce n'est pas le soleil qui est V objet immédiat de « notre esprit, mais quelque chose qui est intimement uni à notre « âme. " Donc dans cette nouvelle philosophie des idées , quand nous voyons les créatures en Dieu, c'est Dieu qui est l'objet immédiat de notre esprit : donc on ne peut point dire, selon cette philosophie , que quand nous voyons les créatures , ce n'est pas Dieu proprement que nous voyons, mais seulement les créatures. Et si on l'a dit , ce n'a été que pour éluder une objection à laquelle on avait peine de répondre.

En voici une autre preuve qui n'est pas moins forte. Il suppose partout qu'il y a deux sortes de monde , de soleil , d'espaces , et ainsi des autres choses corporelles : un monde matériel , et un monde intelligible; le soleil matériel, et le soleil intelligible; des espaces matériels , et des espaces intelligibles. Et ce qu'il entend par ce mot d^ intelligible est que toutes ces choses , en tant qu'intelligibles, sont en Dieu, et sont Dieu même, parce que ce sont des idées ou des perfections de Dieu qui représentent ces êtres créés. C'est ce qui lui fait dire , page 498 : « que Dieu ne voit le monde « matériel que dans le monde intelligible qu'il enferme. " Or, il dit partout que Dieu ne voit rien que dans lui-même : il est donc clair que, selon lui, le monde intelligible est Dieu même. Et il en est de même du soleil intelligible et des espaces intelligibles. Car il dit au même lieu que Dieu ne voit ni les corps ni les espaces qu'il a créés par eux-mêmes, mais seulement par des corps et par des espaces intelligibles.

Or il soutient au même lieu, comme nous avons déjà dit ailleurs, « que le corps matériel que nous animons n'est pas celui que « nous voyons , lorsque nous le regardons , c'est-à-dire lorsque « nous tournons nos yeux vers lui , mais que c'est un corps intel- « ligible ; et que ce n'est aussi que le soleil inlelligibltj que nous < voyons, et non pas l,e soleil matériel. « Et ce qu'il répète encore?

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en la page 540 : «Le soleil que l'on voit n'est pas celui que l'on « regarde ; l'Ame ne peut voir que le soleil auquel elle est immé- - diatement unie, c'est-à-dire le soleil intelligible, » qui est Dieu môme, selon cet auteur.

Tant s'en faut donc que l'on puisse dire, selon la nouvelle philosophie des idées, que quand nous voyons les créatures en Dieu, ce n'est pas Dieu que nous voyons , mais seulement les créatures, qu'il faut dire absolument tout le contraire: que quand nous voyons les créatures en Dieu , c'est Dieu uniquement que nous voyons, et nullement les créatures. Car , si celui qui voit le soleil en Diou'ne voyait pas Dieu , mais le soleil que Dieu a créé, ce serait le soleil matériel qu'il verrait, puisque c'est le soleil matériel que Dieu a créé. Or, selon cet auteur, celui qui regarde le soleil ne voit point le soleil matériel, mais seulement le soleil intelligible; il ne voit donc que Dieu, et non pas le soleil que Dieu a créé.

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