PREMIÈRE PARTIE
moins l'on peut faire sur ce sujet plusieurs réflexions très importantes pour l'exactitude de nos jugements.
La première, qui sert de fondement aux autres, est que les hommes ne considèrent pas souvent toute la signification des mots, c'est-à-dire que les mots signifient souvent plus qu'il ne semble, et que, lorsqu'on en ,veut expliquer la signification, on ne représente pas toute l'impression qu'ils font dans l'esprit.
Car, signifier dans un son prononcé ou écrit, n'est autre chose qu'exciter une idée liée à ce son dans notre esprit, en frappant nos oreilles ou nos yeux. Or, il arrive souvent qu'un mot, outre l'idée principale que l'on regarde comme la signification propre de ce mot, excite plusieurs autres idées qu'on peut appeler accessoires, auxquelles on ne prend pas garde, quoique l'esprit en reçoive l'impression.
Par exemple, si l'on dit à une personne : Vous en avez menti, et que Ton ne regarde que la signification principale de cette expression, c'est la même chose que si on lui disait : Vous savez le contraire de ce que vous dites ; mais, outre cette signification principale, ces paroles emportent dans l'usage une idée de mépris et d'outrage, et elles font croire que celui qui nous les dit ne se soucie pas de nous faire injure, ce qui les rend injurieuses et offensantes.
Quelquefois ces idées accessoires ne sont pas attachées aux mots par un usage commun , mais elles y sont seulement jointes par celui qui s'en sert ; et ce sont proprement celles qui sont excitées par le ton de la voix , par l'air du visage, par les gestes, et par les autres signes naturels qui attachent à nos paroles une infinité d'idées, qui en diversifient, changent, diminuent, augmentent la signification, en y joignant l'image des mouvements, des jugements et des opinions de celui qui parle.
C'est pourquoi, si celui qui disait qu'il fallait prendre la mesure (lu ton de sa voix, des oreilles de celui qui écoute, voulait dire qu'il sufiit de parler assez haut pour se faire entendre, il ignorait une partie de l'usage de la voix, le ton signifiant sou\ent autant que les [)aroles mémos. 11 y a voix pour instruii'e, voix pour flatter, \()ix pour reprendre; souvent on ne veut pas seulement qu'elle arrive jusqu'aux oreilles de celui à qui l'on parle, mais on veut (prelle le frappe et qu'elle le perce ; et personne ne trouverait bon (|u'uu laquais, que l'on reprend un peu fortement, répondît : Monsioui-, parlez plus bas, je vous entends bien ; parce que le ton fait partie de la réprimande, et est nécessaire pour former dans l'esprit l'idée que l'on veut y imprimer.
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Mais quelquefois ces idées accessoires sont attachées aux mois mêmes, parce qu'elles sVxcitent ordinairement par tous ceux qui le-s prononcent ; et c'est ce qui fait qu'entre des expressions qui semblent signifier la même chose, les unes sont injurieuses, les autres douces; les unes modestes, les autres impudentes: les imes hoimètes, et les autres déshonnètes; parce qu'outre cette idée principale en quoi elles conviennent , les hommes y ont attaché d''autres idées, qui sont cause de cette diversité.
Cette remarque peut servir à découvrir une injustice assez ordinaire à ceux qui se plaignent des reproches qu'on leur a faits, qui est de changer les substantifs en adjectifs ; de sorte que, si on les a accusés d'ignorance ou d'imposture, ils disent qu'on les a appdés ignorante ou imposteurs ; ce qui n'est pas raisonnable, ces mots ne signifiant pas la même chose ; car les nîots adjectifs d'ignorant ou imposteur, outre la signification du défaut qu'ils marquent, enferment encore Fidée du mépris ; au lieu que ceux d'ignorance et d'imposture marquent la chose telle qu'elle est, sans l'aigrir ni radoucir. L'on en pourrait trouver d'autres qui signifieraient la même chose d'une manière qui enfermerait de plus une idée adoucissante et qui témoignerait qu'on désire épargner celui à qui Ton fait ces reproches; et ce sont ces manières que choisissent les personnes sages et modérées , à moins qu'elles n'aient quelque raison particulière d'agir avec plus de force.
C'est encore par là qu'on peut reconnaître la différence du style simple et du style figuré , et pouniuoi les mêmes pensées nous paraissent beaucoup plus vives quand elles sont exprimées par une figure, que si elles étaient renfermées dans des expressions toutes simples, car cela vient de ce que les expressions figurées signifient, outre la chose principale, le mouvement et la passion de celui qui parle, et impriment ainsi l'une et l'autre idée dans Tesprit; au Ueu que l'expression simple ne marque que la vérité toute nue.
Par exemple, si ce demi- vers de Virgile :
Vsqne adeàne mûri wdsenm est f
étBÎl exprimé simplement et sans figure, de cette sorte : Xon fst usque adeo mori misenun, il est sans doute qu'il aurait beaucoup moins de force; et la raison en est, que la première expression signifie beaucoup plus que la seconde : car elle n'exprime pas seulement cet^e pensée, que la mort n'es! pas un si grand mal que r^!i croit; mais eile représente de plus l'idée d'un homme qui se ra: i.: