DEUXIÈME PARTIE
II est certain qu'il n'y a rien de certain, et il n'y a qu'obscurité et incertitude en toute autre cliosc.
Lucain, parlant des Druides, fait cette proposition disjonctive composée do deux exclusives.
Solis jwsse deos, et cœli num ina vobis, Aut solis nescire datiim est^*^.
Ou vous connaissez les dieux, quoique tous les autres les ignorent; Ou vous les ignorez quoique tous les autres les connaissent.
Ces propositions se contredisent en trois manières ; car, 1° on peut nier que ce qui est dit convenir à un seul sujet, lui convienne en aucune sorte.
2^ On peut soutenir que cela convient à autre chose,
3° On peut soutenir l'un et l'autre.
Ainsi, contre cette sentence, la seule vertu est la vraie noblesse, on peut dire :
1° Que la seule vertu ne rend point noble.
2° Que la naissance rond noble aussi bien que la vertu.
3^ Que la naissance rend noble, et non la vertu.
Ainsi cette maxime des Académiciens, que cela est certain qiCil n'y a rien de certain, était contredite différenniient par les dogmati(}uos et par les Pyrrhoniens ; car les dogmatiques la combattaient, en soutenant que cela était doublement faux, parce qu'il y avait bcaucou[) de choses que nous connaissions très certainement ; et qu'ainsi il n'était point vrai que nous fussions certains de ne rien savoir; et les Pyrrhoniens disaient aussi que cela était faux, par une raison contraire, qui est que tout était tellement incerlain qu'il était mémo incertain s'il n'y avait rien de certain.
C'est pourquoi il y a un défaut de jugement dans ce que Lucain dit des Druides, parce qu'il n'y a point de nécessité que les seuls Druides fussent dans la vérité au regard des dieux, ou qu'eux seuls fussent dans l'erreur ; car, pouvant y avoir diverses erreurs touchant la nature de Dieu, il pouvait fort bien se faire que, quoique les Druides eussent des pensées, touchant la nature de Dieu, dilTérentes de celles des autres nations, ils no fussent pas moins dans l'erreur que les autres nations.
Ce (jui est ici de i)his remarf|uable, est qu'il y a souvent de ces propositions qui sont exclusives dans le sens, quoique l'exclusion
ne soit pas exprimée : ainsi ce vers de Virgile, où l'exclusion est marquée,
Vna salus victis niillam sperare salutem,
a été traduit heureusement par ce vers français , dans lequel Texclusion est sous-entendue :
Le salut des vaincus est de n'en point attendre.
Néanmoins il est bien plus ordinaire en latin qu'en français de sous-entendre les exclusions : de sorte qu'il y a souvent des passages qu'on ne peut traduire dans toute leur force, sans en faire des propositions exclusives, quoique en latin l'exclusion n'y soit pas marquée.
Ainsi, 2. Cor. 10. 17. Qui gloriatur, in Domino glorietur, doit être traduit : que celui qui se glorifie, ne se glorifie qu'au Seigneur.
Galat. 6. 8. Quœ seminaverit homo, hœc et metet: l'homme ne recueillera que ce qu'il aura semé.
Ephes. 4. 5. Unus Dominus, una fides, unum baptisma : il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, qu'un baptême.
Matth. 5. 46, Si diligitis eos qui vos diligunt , quam mercedem hahebitis ! Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense en mériterez-vous?
Sénèque dans la Troade : Nullas habet spet Troja, si taies habet : si Troie n'a que cette espérance , elle n'en a point ; comme s'il y avait, si tantùm taies habet.