DEUXIÈME PARTIE
pour conduire l'esprit au sens de signe, et pour conclure qu'une proposition ne pouvant se prendre proprement, se doit donc expliquer en un sens de signe. Autrement il n'y aurait point de ces propositions qui fussent extravagantes, et plus elles seraient impossibles dans le sens propre, plus on retomberait facilement dans le sens de signe, ce qui n'est pas néanmoins : car qui souffrirait que, sans autre préparation, et en vertu seulement d'une destination secrète, on dît que la mer est le ciel, que la terre est la lune, qu'un arbre est un roi? Qui ne voit qu'il n'y aurait point de voie plus courte pour s'acquérir la réputation de folie, que de prétendre introduire ce langage dans le monde? Il faut donc que celui à qui on parle soit préparé d'une certaine manière, afin qu'on ait droit de se servir de ces sortes de propositions, et il faut remarquer, sur ces préparations, qu'il y en a de certainement insuffisantes, et d'autres qui sont certainement suffisantes.
l** Les rapports éloignés qui ne paraissent point aux sens, ni à la première vue de l'esprit, et qui ne se découvrent que par méditation, ne suffisent nullement pour donner d'abord aux signes le nom des choses signifiées : car il n'y a presque point de choses, entre lesquelles on ne puisse trouver de ces sortes de rapports, et il est clair que des rapports qu'on ne voit pas d'abord ne suffisent point pour conduire au sens de figure.
2<* Il ne suffit pas, pour donner à un signe le nom de la chose signifiée dans le premier établissement qu'on en fait, de savoir que ceux à qui on parle le considèrent déjà comme un signe d'une autre chose toute différente. On sait, par exemple, que le laurier est signe de la victoire, et l'olivier de la paix ; mais cette connaissance ne prépare nullement l'esprit à trouver bon qu'un homme à qui il plaira de rendre le laurier signe du roi de la Chine, et l'olivier du grand-seigneur, dise sans façon, en se promenant dans un jardin : Voyez ce laurier, c'est le roi de la Chine ; et cet olivier, c'est le Grand-Turc.
3" Toute préparation qui applique seulement l'esprit à attendre quelque chose de grand, sans le préparer à regarder en particulier une chose comme signe, ne suffit nullement pour donner droit d'attribuer à ce signe le nom de la chose signifiée dans la première institution. La raison en est claire, parce qu'il n'y a nulle conséquence directe et prochaine entre l'idée de grandeur et l'idée de signe ; et ainsi l'une ne conduit point à l'autre.
Mais c'est certainement un(^ préparation suffisante pour donner aux signei le nom de< choses, quand on voit dans l'esprit de ceux
KiO LOGIQUE.
à qui on parle que, considérant certaines choses comme signes, ils sont en peine seulement de savoir ce qu'elles signifient.
Ainsi Joseph a pu répondre à Pharaon, que les sept vaches grasses et les sept épis pleins qu'il avait vus en songe, étaient sept années d'abondance; et les sept vaches maigres et les sept épis maigres , sept années de stérilité; parce qu'il voyait que Pharaon n'était en peine que de cela, et qu'il lui faisait intérieurement cette question : Qu'est-ce que ces vaches grasses et maigres , ces épis pleins et vides sont en signification^?
Ainsi Daniel répondit fort raisonnablement à Nabuchodonosor, qu'il était la tête d'or^; parce qu'il lui avait proposé le songe qu'il avait eu d'une statue qui avait la tête d'or, et qu'il lui en avait demandé la signification.
Ainsi, quand on a proposé une parabole, et qu'on vient à l'expliquer, ceux à qui l'on parle, considérant déjà tout ce qui la compose comme des signes, on a droit, dans l'explication de chaque partie, de donner au signe le nom de la chose signifiée.
Ainsi Dieu ayant fait voir au prophète Ézéchiel en vision, in spiritu, un champ plein de morts, et les prophètes distinguant les visions des réalités, et étant accoutumés à les prendre pour des signes. Dieu lui parla fort intelligiblement en lui disant, que ces os étaient la maison d'' Israël^ ; c'est-à-dire qu'ils la signifiaient.
Voilà les préparations certaines ; et comme on ne voit pas d'autres exemples où l'on convienne que l'on ait donné au signe le nom de la chose signifiée, que ceux où elles se trouveat, on en peut tirer cette maxime de sens commun : que l'on ne donne aux signes le nom des choses, que lorsque l'on a droit de supposer qu'ils sont déjà regardés comme signes, et que l'on voit dans l'esprit des autres qu'ils sont en peine de savoir, non ce qu'ils sont, mais ce qu'ils signifient.
Mais comme la plupart des règles mo; aies ont des exceptions , on pourrait douter s'il n'en faudrait point faire une à celle-ci en un seul cas ; c'est quand la chose signifiée est telle, qu'elle exige en quelque sorte d'être marquée par un signe : de sorte que, sitôt que le nom de cette chose est prononcé, l'esprit conçoit incontinent que le sujet auquel on l'a joint est destiné pour la désigner. Ainsi, comme les alliances sont ordinairement marquées par des signes extérieurs, si l'on affirmait le mot d'alliance de quelque chose extérieure, l'esprit pourrait être porté à concevoir qu'on Peu affirmerait comme de son signe : de sorte que, quand il y aurait dans l'Écriture que la Circoncision est Vaillance, peut-être
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n'y aurait-ii rien d^ surprenant, car l'alliance porte l'idéo du sijino sur la chose à laquelle elle est jointe : et ainsi, comme celui qui écoute une proposition conçoit l'attribut et les qualités de l'attribut avant qu'il en fasse l'union avec le sujet, on peut supposer (pie colui ([ui entrnd cette i)roposition, la Circoncision estValliancc, est suffisamment préparé à concevoir que la Circoncision n'est alliance qu'en signe, le mot d'alliance lui ayant donné lieu de former cette idée, non avant qu'il soit prononcé, mais avant qu'il fût joint dans son esprit avec le mot de Circoncision.
J'ai dit que l'on pourrait croire que les choses qui exigent, par une convenance de raison, d'être marquées par des signes, seraient une exception de la règle établie, qui demande une préparation précédente qui fasse regarder le signe comme signe, afin qu'on en puisse affirmer la chose signifiée, parce que l'on i)ourrait croire aussi le contraire : car 1° cette proposition, la Circoncision est Valliance, n'est point dans l'Écriture, qui porte seulement : Voici V alliance c^ue vous observerez entre vous, votre postérité et moi : Tout mâle parmi vous sera circoncis^. Or, il n'est pas dit dans ces paroles que la Circoncision soit l'alliance ; mais la Circoncision y est commandée comme condition de l'alliance. Il est vrai que Dieu exigeait cette condition, afin que la Circoncision fût signe de l'alliance, comme il est porté dans le verset suivant : Ut sit in signum fœderis; mais afin qu'elle fut signe il en fallait commander l'observation, et la faire condition de l'alliance, et c'est ce qui est contenu dans le verset précédent.
2** Ces paroles de saint Luc : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang^, que l'on allègue aussi, ont encore moins d'évidence pour confirmer cette exception ; car, en traduisant littéralement, il y a dans saint Luc : Ce calice est le nouveau testament en mon sang. Or, comme le mot de testament ne signifie pas seulement la dernière volonté du testateur, mais encore plus proprement Tinstrument qui la marque, il n'y a point de figure à appeler le calicedu sang de Jésus-Christ, /es/crznenY, .puisque c'est proprement la marque, le gage et le signe de la dernière volonté de Jésus- Christ, l'instrument de la nouvelle alliance.
Quoi qu'il en soit, cette exception étant douteuse d'une part, et étant très rare de Taulre, et y ayant très peu de choses qui exigent d'elles-mêmes d'être marquées par des signes, elles n'empêchent pas l'usage et l'application de la règle à l'égard de toutes les autres choses qui n'ont j^as cette qualité, et que les hommes n'ont point accoutumé de marquer par de^ signes d'institution. Car il faut se
souvenir de ce principe d'équité, que la plupart des règles ayant des exceptions , elles ne laissent pas d'avoir leur force dans les choses qui ne sont point comprises dans l'exception.
C'est par ces principes qu'il faut décider cette importante question, si l'on peut donner à ces paroles, ceci est mon corps, le sens de figure ; ou plutôt , c'est par ces principes que toute la terre l'a décidée, toutes les nations du monde s'étant portées naturellement à les prendre au sens de réalité, et à en exclure le sens de figure ; car les apôtres ne regardant pas le pain comme un signe, et n'étant point en peine de ce qu'il signifiait, Jésus-Christ n'aurait pu donner aux signes le nom des choses, sans parler contre l'usage de tous les hommes, et sans les tromper : ils pouvaient peut-être regarder ce qui se faisait comme quelque chose de grand ; mais cela ne sufîit pas.
Je n'ai plus à remarquer sur le sujet des signes , auxquels l'on donne le nom des choses, sinon qu'il faut extrêmement distinguer entre les expressions où l'on se sert du nom de la chose pour marquer le signe, comme quand on appelle un tableau d'Alexandre du nom d'Alexandre , et celles dans lesquelles le signe étant marqué par son nom propre, ou par un pronom, on en affirme la chose signifiée; car cette règle, qu'il faut que l'esprit de ceux à qui on parle regarde déjà le signe comme signe , et soit en peine de savoir de quoi il est signe , ne s'entend nullement du premier genre d'expressions , mais seulement du second , où l'on afîirme expressément du signe de la chose signifiée ; car on ne se sert de ces expressions que pour apprendre à ceux à qui l'on parle ce que signifie ce signe , et on ne le fait en cette manière que lorsqu'ils sont suffisamment préparés à concevoir que le signe n'est la chose signifiée qu'en signification et en figure.