‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 51 sur 172 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

CINQLIÈME DÉMONSTRATION.

Rien ne peut convaincre davantage un homme qui raisonne bien de la fausseté d'un principe, que quand il le conduit dans Ges erreurs tout à fait absurdes et directement contraires à ce qu'il aurait supposé pour indubitable , qui Test en effet , et qui est la chose même qu'il avait prétendu expliquer par ce principe.

Or, c'est ce qui est arrivé à l'auteur de la Recherche dp la Vérité, dans remploi qu'il a fait de ce principe : « Quafin « qu'un objet puisse être en état d'être aperçu immédiate- « ment par notre esprit , il faut qu'il soit intimement uni à « notre àme. »

Car il n'a employé ce principe qu'après avoir supposé , conmie une chose incontestable , que nous voyons une infinité de corps, et que notre esprit les aperçoit, mais que la difficulté est d'expliquer comment il les aperçoit. C'est ce qui lui fait dire, dans le titre du chapitre 1^' de la deuxième partie du livre troisième : « Que les idées nous sont néces- « saires pour apercevoir tous les objets matériels. » Il suppose donc qu'on les aperçoit. Et c'est comme si je disais que

les lunettes d'approche nous sont nécessaires pour apercevoir les satellites de Jupiter et de Saturne; car certainement il serait ridicule de parler ainsi , si même avec ces lunettes nous n'apercevions point les satellites de ces deux planètes. Il dit encore, dès le commencement de ce chapitre , comme nous avons déjà vu : « Nous voyons le soleil , les étoiles et « une infinité d'objets hors de nous. » Et un peu plus bas : « Toutes les choses que lame aperçoit sont de deux sortes : « ou elles sont dans Tàme, ou elles sont hors de Tàme. « Notre àme n'a pas besoin d'idée pour apercevoir les pre- « mières ; mais, pour celles qui sont hors de l'àme , nous ne « pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé « que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. »

Il est donc indubitable par tout cela que nous apercevons les choses qui sont hors de l'àme , aussi bien que celles qui sont dans lame; mais toute la difficulté est de savoir si nous avons besoin d"idées pour voir les unes plutôt que les autres, et de quelle nature seront ces idées , dont on aura besoin pour voir celles qui sont hors de nous.

Dans tout ce troisième livre . il demeure dans cette supposition que nous apercevons les choses matérielles , mais que ce ne peut être que par des idées. Et il dit même expressément, dans le chapitre 6, page 200, qu'on ne voit pas tant les idées des choses que les choses mêmes que les idées représentent. « Car lors, dit-il, quon voit un carré, on ne (( dit pas qu'on voit l'idée de ce carré , qui est unie à l'esprit , « mais seulement le carré qui est au dehors. »

Cependant, dans les Éclaircissements, poussant encore plus loin les conséquences naturelles de cette philosophie des idées , il nous transporte tout d'un coup en des pays inconnus, où les hommes n'ont plus de véritable connaissance les uns des autres , ni même de leurs propres corps, ni du soleil et des astres que Dieu a créés , mais où chacun ne voit , au lieu des hommes vers lesquels il tourne les yeux , que des hommes inieUigihles ; au lieu de son propre corps qu'il regarde.

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quiin corps intelligible: au lieu du soleil et des autres astres que Dieu a créés, qu'un soleil et des astres intelligibles^ et au lieu des espaces matériels , qui sont entre nous et le soleil , que des espaces intelligibles. On croira peut-être que je ne dis c^la que pour rire , et que ce ne sont que des conséquences qu'il n'avoue point , et que je lui attribue sans raison. Ecoutons-le donc parler lui-même en la page 546 :

« Il faut prendre garde que le soleil, par exemple, que Ion « voit n'est pas celui que l'on regarde. Le soleil et tout ce « qu'il y a dans le monde matériel n'est pas visible par lui- « même : je l'ai prouvé ailleurs. L'àme ne peut voir que le « soleil auquel elle est immédiatement unie. »

C'est visiblement le contraire de ce que nous venons de voir qu'il dit en la page 200 : « Lorsqu'on voit un carré, « on ne dit pas que l'on voit l'idée de ce carré qui est unie « à l'esprit, mais le carré même qui est au dehors. » Il faut donc qu'ayant pénétré plus avant dans ces mystérieuses idées, à mesure qu'il a plus avancé dans son travail, il ait reconnu que la manière dont il s'était expliqué dans cette page 200 n'était pas assez exacte, et que c'était trop se conformer aux sentiments et au langage du peuple, que de dire : « que lorsqu'on voit un carré, c'est le carré même qui est « au dehors que l'on voit, et non pas l'idée du carré qui (( est unie à l'esprit , » mais que, pour parler philosophiquement et dans une rigoureuse exactitude, il fallait franchir le pas. et dire nettement que notre âme ne peut voir que le carré qui est uni à notre àme, c'est-à-dire, Yétre représentatif de ce carré, distingué de la perception que nous en avons, et non pas le carré même qui est hors de nous : comme le soleil que nous regardons n'est pas celui que Ion voit, mais un autre soleil auquel notre àme est immédiatement unie.

Il s'expliciue encore plus au long sur cela, et plus affirmativement, en la page 498 : « Le corps matériel que nous ani- " mons (prenons-y garde) n'est pas celui que nous voyons.

« lorsque nous le regardons, je veux dire, lorsque noustour- « nons les yeux du corps vers lui : c'est un corps intelligible (( que nous voyons, comme il y a des espaces matériels entre « notre corps et le soleil que nous regardons. »

Rien ne peut être plus net ni mieux expliqué. Tl distingue regarder et voir. Il définit regarder, en disant que c'est seulement tourner nos yeux vers un objet, et il fait entendre que voir est apercevoir un objet par notre esprit. Et il distingue ensuite, avec encore plus de soin, ce que nous regardons de ce que nous voyons. Et il nous avertit d'y prendre garde, comme étant une chose dont on ne peut pas douter, pourvu qu'on y fasse attention. Il nous déclare donc que lorsque nous regardons notre corps, c'est-à-dire, lorsque nous tournons nos yeux vers lui, ce que nous i'ûî/o?2s par notre esprit, à l'occasion de ce regard, n'est pas le corps que 7ious animons, mais que c'est un corps intelUgihle, qui, n'ayant rien de matériel, a pu être intimement uni à notre àme. Et que de même, quand nous regardons le soleil en tournant les yeux vers lui, ce que nous voyons par notre esprit n'est pas le soleil matériel que Dieu a créé, mais un soleil intelligible. Et il va au-devant d'une objection prise du grand espace que nous voyons par l'esprit entre notre corps et le soleil, qui ne paraît pas pouvoir être autre que matériel ; car il prétend qu'il y a des espaces intelligibles entre ce corps intelligible et ce soleil intelligible que nous voyons, comme il y a des espaces matériels entre notre corps et le soleil que nous regardons.

N'est-ce pas visiblement ce que j'ai dit? Il a supposé d'abord que notre esprit aperçoit les choses matérielles. Il n'était en peine que du comment : si c'était par des idées ou sans idées, en prenant le mot d'idée pour dis êtres représentatifs distingués des perceptions. Et après avoir bien philosophé sur la nature de ces êtres représentatifs: après les avoir promenés partout, et n'avoir pu les placer qu'en Dieu, tout le fruit qu'il en recueille n'est plus de nous expliquer comment

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