‹ Œuvres philosophiques de Antoine ArnauldChapitre 59 sur 172 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

nous voyions en Dieu , il sexplique si clairement en la page suivante , qu'il n'y a pas lieu de douter qu'il ne restreigne à ces trois choses ce que nous voyons en Dieu , ou , ce qui est la même chose , ce que nous connaissons par la lumière ou par idée claire. « De là, dit-il , on peut juger que c'est en « Dieu ou dans une nature immuable que Ton voit tout ce « qu'on connaît par lumière ou idée claire ; » c'est donc à cela qu'il restreint ce que l'on voit en Dieu, « non-seu- « lement parce qu'on ne voit par lumière que les nombres , a l'étendue et les essences des êtres , lesquelles ne dépendent «point d'un acte libre de Dieu, ainsi que j'ai dit, mais « encore parce qu'on connaît ces choses d'une manière « très-parfaite. » Or, toutes les créatures que Dieu a faites dépendent d'un acte libre de Dieu; donc, en s'arrétant à ce qu'il dit en cet endroit-là , qui contient ses dernières pensées sur cette matière , on en doit conclure que nous ne voyons en Dieu aucun des ouvrages de Dieu.

Mais comment accorder cela avec ce qu'il dit dans le chapitre même où il commence à parler à fond de cette matière, et à prouver que nous voyons toutes choses en Dieu. C'est le sixième chapitre de la deuxième partie du troisième livre. (( Il est , dit-il , absolument nécessaire que Dieu ait en lui- « même les idées de tous les êtres qu'il a créés, puisque au-

« trement il n'aurait pu les produire Il est donc certain

« que l'esprit peut voir en Dieu les ouvrages de Dieu, supposé « que Dieu veuille bien lui découvrir ce qu'il y a en Dieu qui (f les représente. » Et un peu plus bas : « Nous croyons aussi « que l'on connaît en Dieu les choses changeantes et corc( ruptibles . quoique saint Augustin ne parle que des choses a immuables et incorruptibles, parce qu'il n'est pas nécessaire « pour cela de mettre quelque imperfection en Dieu , puis- « qu'il suffit que Dieu nous fasse voir ce qu'il y a dans lui « qui a rapport à ces choses. » C'était donc, en ce lemps-la, « les ouvrages de Dieu, les êtres que Dieu a créés, les choses « changeantes et corruptibles , » aussi bien que les immua-

blo5 et incorruptibles que nous voyions en Dieu. Et maintenant ce nest plus cela : nous n'y voyons plus que ce qui ne dépend point des actes libres de Dieu . doù ont dépendu certainement tous les êtres qu" il a créés.

Je ne vois pas même quil demeure ferme et constant dans la restriction des choses que Ion voit en Dieu , quand il les réduit aux nombres, à l'étendue et à lessence des êtres. Car, dans le septième chapitre de la deuxième partie du troisième livre, il dit qu'il y a quatre manières par lesquelles notre esprit connaît les choses : 1. par elles-mêmes; 2. par leurs idées (c'est-à-dire par des êtres représentatifs qui , selon lui , ne se trouvent qu'en Dieu) ; 3. par conscience ou par sentiment intérieur; 4. par conjecture. Or, il ne met que les corps et les propriétés des corps dans cette deuxième classe des choses qu'il prétend ne se pouvoir connaître cju'en la deuxième manière, c est-à-dire par leurs idées, ce qui est la même chose que d'être vues en Dieu. Et cela a rapport à beaucoup d'autres endroits de son livre . où il réduit aux choses matérielles ce que nous ne pouvons voir par soi-même , mais seulement par des êtres représentatifs, distingués des perceptions. 11 semble donc que, selon cela, il ne devrait pas mettre les nombres abstraits, qui sont l'objet de l'arithmétique et de l'algèbre . entre les choses qui ne peuvent être vues qu'en Dieu ,. puisque ces sortes de nombres ne sont point des corps ni des propriétés des corps, et qu'ils n'ont rien en eux-mêmes de matériel , pouvant également être appUqués aux choses spirituelles et corporelles.

Et en effet , je ne vois pas pourquoi . selon cet auteur, les nombres abstraits ne pourraient être connus qu'en Dieu; car. selon lui , il n'y a que les choses qui ont besoin d'être vues par des êtres représentatifs qui sont vues en Dieu ; et c'est seulement ce qui ne peut être intimement uni à notre àme qui a besoin d'être vu par un être représentatif. Or, les nombres abstraits sont intimement unis à notre àme , puisqu'ils ne sont que dans notre àme: (juoique lesr/<05^5 nombrées, pour

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