CHAPITRE XVII
On Ten peut ronvaincro par des arguments en forme , qui seront de véritables démonstrations :
On ne peut pas dire que nous ne voyons pas proprement ce ([ui est l"objet immédiat de notre esprit.
Or, quand nous voyons les créatures , c'est Dieu intimement uni à notre âme qui est l'objet immédiat de notre esprit :
On ne peut donc pas dire qu'en voyant les créatures, ce nest pas Dieu proprement que nous voyons , mais seulement les créatures.
La mineure, qui est la seule à prouver, est de lui en divers endroits. Et c'est le fondement de toute sa philosophie des idées. En la })age 188. il dit en général : « que notre âme « n'aperçoit point les objets qui sont hors de nous par eux- « mêmes, mais que Vobjet immédiat de notre esprit, lors— « qu'il voit le soleil, par exemple, n'est pas le soleil, mais « quelque chose qui est intimement uni à notre àme. » Et dans la page 199, où il entreprend de prouver « que nous « voijons ioutpfi cjiofips en Dieu , » il détermine que ce c quelle que chose intimement uni à notre âme, » qui doit être l'objet immédiat de notre esprit, lorsqu'il aperçoit les choses qui sont hors de nous, ne peut être que Dieu, parce qu'il n'y a que lui qui possède les deux conditions qui sont nécessaires pour cela. L'une, c qu'il a en lui les idées de tous les êtres 0 qu'il a créés , et qu'il les voit tous en considérant les perce fections qu'il enferme, auxquelles ils ont rapport. L'autre, « qu'il est très-étroitement uni à nos âmes par sa présence.» D'où il conclut « que l'esprit peut voir ce qu'il y a dans Dieu « qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel, « très-intelligible et très-présent à l'esprit. ;) Il est donc clair qu'il applique à Dieu en particuher, dansco chap. 6. ce qu'il avait dit généralement dans le chap. 1 , que « quand nous « voyons le soleil . ce n'est pas le soleil qui est Voljet immédiat a de notre esprit, mais quelque chose qui est intimement uni à « notre àme : « donc dans cette nouvelle philosophie des idées,
quand nous voyons los créaturos en D ou, c'est Dieu qui est l'objet immédiat de notre esprit : donc on ne peut point dire, selon cette philosophie . que quand nous voyons les créatures, ce n'est pas Dieu proprement que nous voyons, mais seulement les créatures, et si on l'a dit, ce n'a été que pour éluder une objection à laquelle on avait peine de répondre.
En voici une autre preuve, qui n'est pas moins forte. Il suppose partout qu'il y a deux sortes de monde, de soleil , d'espaces, et ainsi des autres choses corporelles : un monde matériel et un moiide inieUigiUe, le soleil matériel et le soleil intelligible , des espaces matériels et des espaces intelligibles: et ce qu'il entend par ce mol d'intelligible, est que toutes ces choses, en tant qu'intelligibles, sont en Dieu et sont Dieu même, parce que ce sont des idées ou des perfections de Dieu qui représentent ces êtres créés. C'est ce qui lui fait dire, page i98 : « Que Dieu ne voit le monde matériel que « dans le monde intelligible qu'il enferme. » Or, il dit partout que Dieu ne voit rien que dans lui-même ; il est donc clair que selon lui le monde intelligible est Dieu même , et il en est de même du soleil intelligible et des espaces Intelligibles. Car il dit au même lieu que Dieu ne voit ni les corps ni les espaces qu'il a créés par eux-mêmes, mais seulement par des corps et par des espaces intelhgibles.
Or, il soutient au même lieu (comme nous avons déjà dit ailleurs ) : c Que le corps matériel que nous animons n'est « pas celui que nous voyons lorsque nous le regardons, « c'est-à-dire lorsque nous tournons nos yeux vers lui , mais « que c'est un corps intelhgible. et que ce n'est aussi que le « soleil intelligible que nous voyons et non pas le soleil raa- (( tériel. » Et ce qu'il répète encore en la page 516 : « Le « soleil que l'on voit n'est pas celui que l'on regarde ; l'àme « ne peut voir que le soleil auquel elle est immédiatement « unie, c'est-à-dire le soleil intelligible, » qui est Dieu même, selon cet auteur.
Tant s'en faut donc que l'on puisée dire, selon la nouvelle
cnAriTUE xMii. 153
philosophie clos idées, que quand nous voyons les créatures en Dieu ce n'est pas Dieu que nous voyons, mais seulement les créatures; qu'il faut dire absolument tout le contraire, que quand nous voyons les créatures en Dieu, c'est Dieu uniquement que nous voyons et nullement les créatures. Car, si celui qui voit le soleil en Dieu ne voyait pas Dieu, mais le soleil que Dieu a créé , ce serait le soleil matériel qu'il verrait, puisque c'est le soleil matériel que Dieu a créé. Or, selon cet auteur, celui qui regarde le soleil ne voit point le soleil matériel, mais seulement le soleil intelligible: il ne voit donc que Dieu et non pas le soleil que Dieu a créé.