CHAPITRE XVI II
Ce principe est que notre âme ne saurait voh' que ce qui lui est intimement uni. Il a regardé c«la comme incontestable, et il ne s'est jamais mis en peine de le prouver, parce qu'il n"a pas cru qu'on en put douter. Or, dès qu'un principe nous a })aru clair et évident, ce nous est une espèce de nécessité d'en admettre toutes les suites, et nous ne pouvons les regarder comme fausses tant que nous les considérerons comme ayant une liaison nécessaire avec ce principe. Il ne faut donc pas s'étonner si , s'étant laissé prévenir de cette maxime commune que rien nest en état de pouvoir être vu par notre âme que ce qui lui est présent, c'est-à-dire intimement uni, il a conclu de là tout ce qui suit:
Donc, les choses matérielles ne pouvant être unies intimement à notre àme, n'en peuvent être aperçues par ellesmêmes.
Donc, le soleil, par exemple, n est point vi-ible et intelli' gible par lui-même.
Donc , notre esprit a besoin , pour voir le soleil , d'un être représentatif du soleil qui soit intimemnt uni à notre âme, ce qui s'appelle autrement le seleil intelligible.
Donc, quand nous regardons le soleil, c est-a^dire que nous tournons nos yeux vei^ lui , c'est le soleil matériel que nous regardons, mais celui que nous voyons est le soleil in-^ ielligible.
Donc, il faut chercher dou nous pourrons avoir, et comment, cet être représentatif du soleil, qui doit être intimement uni à notre àme. Or, de toutes les manières dont on peut s'imaginer que cela se fait, il n'y en a point où se trouve moins de difficulté , et qui soit plus vraisemblable que de dire que cet être représentatif est Dieu même , étant aisé de concevoir que lesprit peut voir ce qu'il y a dans Dieu , qui représente les êtres créés, puisque cela est très-spirituel ^ très-intelligible et très-présent à l'esprit.
Donc, rien n'est plus conforme à la raison que de penser que nous voyons toutes choses en Dieu.
IjG des \ raies et des fausses idées.
Mais, en voulant expliquer comment cela se faisait, il s'est trouvé plus embarrassé qu'il navait cru. Car, ayant d'abord prétendu que nous voyons chaque chose dans l'idée particulière qu'elle a en Dieu , le soleil matériel dans le soleil intelligible , il s'est trouvé empêché de rendre raison poiirquoi donc le soleil, étant toujours de même grandeur, selon cette idée particulière de Dieu , nous le voyons plus grand quand il est à l'horizon que quand il est au midi , et il s'est trouvé réduit à dire que nous voyons toutes choses dans une étendue inklligible infinie , dont toutes les parties étant de même nature , chacune était propre à devenir à notre égard le soleil intelligible.
Il n'y a que ce dernier qui soit fort étrange ; mais pour tout le reste , on n'a pas lieu de se tant étonner qu'il l'ait regardé comme vrai , puisqu'un esprit si vif et si pénétrant ne pouvait guère aller moins loin , en suivant le chemin que lui faisait faire ce qu'il a pris pour un principe indubitable . sur lequel on devait juger de ce que notre esprit pouvait voir ou de ce qu'il ne pouvait pas voir, tant est vrai ce que dit M. Descartes dans sa Méthode : « Que c'est vérita- « blement donner des batailles que de tâcher à vaincre tou- « tes les difficultés et les erreurs qui nous empêchent de « parvenir à la connaissance de la vérité, mais que c'est en « perdre une que de recevoir quelque fausse opinion tou- « chant une matière un peu générale et importante, » parce qu'il n'est pas presque possible que cela ne nous conduise dans de grands égarements.
Il semble donc aussi qu'on fait le même plaisir à un homme à qui ce malheur est arrivé , en lui découvrant la fausseté du principe qui l'aurait engagé en beaucoup d'erreurs, que l'on ferait à un voyageur égaré en le remettant dans le bon chemin , qu'il n'aurait abandonné qu'en suivant les pas de beaucoup de gens qui s'y seraient trompés avant lui.
C'est pourquoi j'ai lieu d'espérer ({uo noire ami me saui a