CHAPITRE XIX
Du deuxième préjugé, qui est que celle nouvelle philosopliie des idées fail mieux ^oir quaucune nuire combien les esprits sonl dépendants de Dieu, et combien ils lui doivent être unis.
Une des raisons que cet auteur fait le plus valoir, pour confirmer cette mystérieuse pensée que c'est en Dieu que nous voyons toutes choses, est que « ce sentiment lui a paru « si conforme à la religion, qu'il s'est cru indispensable- « ment obligé de l'expliquer et de le soutenir autant qu'il V lui serait possible. » Ce sont ses propres termes dans un éclaircissement sur ce sujet . qui a pour titre : Éclaircissement sur la nature des idées, dans lequel il explique comment on voit en Dieu toutes choses, les vérités et les lois éternelles. Et il témoigne son zèle pour cette opinion avec encore plus de force dans les paroles suivantes : « J'aime mieux qu'on « m'appelle visionnaire, qu'on me traite d'illuminé, et qu'on <' dise de moi tous ces bons mots que l'imagination , qui est « toujours railleuse dans les petits esprits, a coutume d'op- « poser a des raisons qu'elle ne comprend pas, ou dont
158 DES VRAIES ET DES FAUbSES IDÉES.
« elle ne peut se défendre, que de demeurer d'accord que les « corps soient capables de m'éclairer, (}ue je sois à moi- « même mon maître , ma raison , ma lumière ; et que , pour a m'inslruire solidement de toutes choses, il suffise que je « me consulte moi-même , ou des hommes qui peut-être peu- « vent faire grand bruit à mes oreilles , mais certainement « qui ne peuvent répandre la lumière dans mon esprit. Voici « donc encore quelques raisons pour le sentiment que jai « établi dans les chapitres sur lesquels jécris ceci , » c'est-àdire pour confirmer ce nouveau sentiment : Que nous voyons toutes choses en Dieu.
Il avait déjà dit aussi de la même sorte dans le chapitre 6 du troisième livre, qui a pour titre : Que nous voyons toutes choses en Dieu.
« La deuxième raison . dit-il , qui peut faire penser que « nous voyons tous les êtres , à cause que Dieu veut que « ce qui est en lui, qui les représente, nous soit découvert, « et non point parce que nous avons autant d'idées créées « avec nous que nous pouvons voir de choses, c'est que cela (' met les esprits créés dans une entière dépendance de Dieu, « et la plus grande qui puisse être. Car, cela étant ainsi, nonce seulement nous ne saurions rien voir que Dieu ne veuille « bien que nous le voyions , mais nous ne saurions rien voir « que Dieu même ne nous le fasse voir : J\on sumus sufji- « dénies cogitare aliquid a nobis , ianquam ex nabis: sed « sufjîcientia nostra ex Deo est. C'est Dieu même qui éclaire « les philosophes dans les connaissances que les hommes « ingrats appellent naturelles , quoiqu'elles ne leur viennent « que du Ciel : Deus enini illis manifestavit. C'est lui qu iest cr proprement la lumière de l'esprit, et le père des lumières : « Pater luminum; c'est lui qui enseigne la science aux « hommes : Qui docet hominem scientiam, en un mot, c'est « la véritable lumière qui éclaire tous ceux qui viennent en (f ce monde : Lux vera , quœ illuminât onineni Jwminem ve- (' nientem inhuncmunduni. »