‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 10 sur 306 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Quelques règles delà morale, Urées de cette méUiode.

Et enfin, comme ce n*est pas assez , avant de commencer à rebâtir le logis ou on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de matériaux et d'architectes ou s'exercer soi-même à l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement tracé de dessin, mais qu'il faut aussi s*étre pourvu de quelque autre où on puisse être logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera; ainsi , afin que je ne demeurasse point irrésolu en mes actions, pendant que la raison m'obligeroitde l'être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre d^ lors le plus heureusement que je pourrois, je me formai une morale par provision, qui ne consistoit qu'en trois ouquatro maximes dont je veux bien vous faire part.

(I) Variante de la traduction latine : m ffemeMclê vel nt- «MM # de la géométrie ou de falgèbie.

La première étoit d'obéir aux lois et aoi coutumes de mon pays , retenant constamment la religion 1 en laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit dès mon enfance , et me gouvernant es tout autre chose suivant les opinions les plus modérées et les plus éloignées de l'excès qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j'aurols i vivre. Car, . commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres à cause que je les voulois remettre toutes à l'examen, j'étois assuri de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu'il y en ait peut-itre d'aussi bien sensés parmi les Perses ou lesClûnois que parmi nous, il me sembloit que le plus utile étoit de me régler selon ceux avec lesquels j'anrois à vivre; et que , pour savoir quelles étoient véritablement leurs opinions, je devois pluttt prendre garde à ce qu'ils pratiquoient qu'à ce qu'ils disoient, non-seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussii cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes; car l'action de la pensée par laquelle on croit une diose étant différente de celle par laquelle oQ connoit qu'on la croit, elles sont souvent Tune sans l'autre. Et, entre plusieurs opinions également reçues, je ne choisissois que les plus modérées, tant à cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblable^ ment les meilleures, tous excès ayant coutume d'être mauvais, comme aussi afin de me déioutr ner moins du vrai chemin, en cas que je faillisci que si, ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût éti l'autre qu'il eût Mu suivre. Et particulièremeni je mettois entre les excès toutes les promesses pal lesquelles on retranche quelque chose de sa Xv berté; non que je désapprouvasse les lois qui pour remédier à l'inconstance des esprits foibles permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, o| même, pour la sûreté du commerce, quelqui dessein qui n'est qu'indifférent 2, qu'on fasse de voeux ou des contrats qui obligent à y persévérer mais à cause que je ne voyois au monde aucnn| chose qui demeurât toujours en même état , i que, pour mon particulier, je me promettois 4 perfectionner de plus en plus mes jugements i non point de les rendre pires, j'eusse penséconl mettre une grande faute contre le bon sens û pourceque j'approuvois alors quelque chose, j me fusse obligé de la prendre pour bonne encol

(I) n y ade plas dans la tradnction latine : Quam opUmd^ Judlcabam, fie., e/c, que Je regardois comme la raeiUeure,e^

(3) n y a de plus dans la traduction laUne: Modo ne bc» morUnu advenetur, pourvu qu'U ne soit pas cooU'aire a| bonnes nueiars.

QUELQUES RÈGLES DE LA MORALE, etc.

aprhy lorsqu'elle aaroil peut-être cessé deTâtre» ou que j'aorois cessé de l'estimer telle.

Ma seconde mailme étoit d'être le plus ferme e€ le plus résolu en mes actions que je pourrois , et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serois une fols déterminé y que si elles eussent été très assurées: imitant en ceci les voyageurs qui, se troQTanl égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer an tournoyant tantôt d'un côté tantôt d*an autre, ni encore moins s'arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de foibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir ; car, par ce moyen , s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de. la vie De souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et même qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous déterminera quelques-unes, et les considérer après, non plus eomoie douteuses en tant qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle. Et ceci fut capable dès lors de me délivrer de tous les Tepentirs et les remords qui ont coutume d'agiter les coun sciences de ces esprits foibles et chancelants qui se laissent aller inconstamment à pratiquer comme b(ttnes les choses qu'ils jugent après être mauvaises.

Ma troisième maxime étoit de tâcher toujours plotdt & me vaincre que la fortune, et à changer mesdésirs que l'ordre du monde, et généralement de m'aocoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous absolument impossible. Et ceci seul me sembloit être sufilsant pour m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content; car notre volonté ne se portant naturellement à désirer que les choses que notre entendement lui représente en quelque façon <x»mme possibles, il est certain que si nous considérons tous les biens qui sont hors de nous comme également éloignés de notre pouvoir, nous n*«uron8 pas plus de regret de manquer de

ceux qui semblent être dus à notre naissance , lorsque nous en serons privés sans notre faute , que nous avons de ne posséder pas les royaumes de la Chine ou de Mexique ; et que faisant, comme on dit, de nécessité vertu, nous ne désirerons pas davantage d'être sains étant malades, ou d'être libres étant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une matière aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice et d'une méditation souvent réitérée pour s'accoutumer à regarder de ce biais toutes les choses ; et je crois que c*est principalement en ceci que consistoit le secret de ces philosophes qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune, et, malgré les douleurs et la pauvreté, disputer de la félicité avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse a considérer les bornes qui leur étoient prescrites par la nature, ils sepersuadolent si parfaitement que rien n'étoit en leur pouvoir que leurs pensées, que cehi seul étoit suffisant pour les empêcher d'avoir aucune affection pour d'autres choses; et ils dlsposoient d'elles si absolument qu'Us avoient en cela quelque raison de s'estimer plus riches et plus puissants, et plus libres et plus heurenx qu'aucun des autres hommes, qui, n'ayant point cette philosophie, tant favorisés de la nature et de la fortune qu'ils puissent être, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.

Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure; et, sans que je veuille rlQn dire de celle des autres, je pensai que je ne pouvois mieux que de continuer en celle-là même où je me trouvols, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrois en la connoissance de la vérité , suivant la méthode que je m'étois prescrite. J'avois éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avois commencé i me servir de cette méthode que je ne croyois pas qu'on en pût recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie ; et découvrant tous les jours par son moyen quelques vérités qui me sembloient assez importantes et communément ignorées des autres hommes-, la satisfaction que j'en avois remplissoit tellement mon esprit que tout le reste ne me touchoit point. Outre que les trois maximes précédentes n'étoient fondées que sur le dessein que j'avois de continuer à m'instruire , car Dieu nous ayant donné à chacun quelque lumière pour discerner le vrai d'avec le faux , je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrul un seul moment si je ne me

DISœUBS DE lA BIËTB0DB.*^I11> PARTIE.

) proposi d'employer mon proprt JngemeDt i las eumlDer lorsqu'il seroit temps; et Je n'eusse su m'exempter de scrupule en les sulTaut, si je n'eusse espéré de ne perdre pour cela aucune occasion d*en trouver de meilleures en cas qu'il y en eût ; et enfin Je n'eusse su borner mes désirs ni être content, si Je n'eusse suivi un cfaemin par lequel, pensant être assuré par l'acquisition de toutes les connoissances dont Je serois capable, je le pensois être par même jnoyen de celle de tous les vrais biens quiseroient jamais en mon pouvoir, d'autant que , notre volonté ne se portant à suivre ni à Aiir aucune chose que selon que notre entendement la lui représente bonne ou mauvaise, il suffit de bien Juger pour bien hlre,et de Juger le mieux qu'on puisse pour Aiire aussi tout son mieux, c'est-à-dire pour acquérir toutes les vertus, et ensemble tous les au* très Mens qu'on pnine acquérir; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'être content ^.

Après m'être ainsi assuré de ces maximes , et les avoir mises à part avec les vérités de la foi , qui ont toujours été les premières en ma créance, je jugeai que pour tout le reste de mes opinions Je pouvois librement entreprendre de m'en dé« Mre( et d'auUnt que J'espérols en pouvoir mieux venir à bout en conversant avec les hommes qu'en demeurant plus longtemps renfermé dans le poêle où j'avols eu toutes ces pensées , l'hiver n'étoit pas encore bien achevé que je me remis à voyager. Et en toutes les neuf années suivantes je ne fis autre chose que rouler çà et lé dans le monde, tftchant d'y être spectateur plulêt qu'acteur en toutes les comédies qui s'y jouent ; et faisant particulièrement réflexion en chaque matière sur ce qui la pouvoit rendre suspecteet nous donner occasion de nous méprendre, je déracinois cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s'y étoient pu glisser auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter et affec* tout d'être toujoure irrésolus ; car, au contraire, tout mon dessein netendoit qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour trouver le roc ou l'argile. Ce qui me réussissoit , ce me semble, assez bien , d'autant que , tâchant à découvNr la fausseté ou l'incertitude des propositions quej'examinois, non i>ar de folbles conjectures, mais par des raisonnements clairs et assurés , je n'en renoontrois point de si douteuse que je n'en tirasse toujours quelque conclusion asètfz certaine, quand ee n'eût été que cela même qu'elle ne contenolt rien de certain. Et com-

(i) La traducUou iaUuo i»ono : QoMtnm ac beatui, content ellieurcux.

me, en abattant un vieux logis, on en réserve ordinairement les démolitions pour servir à en bâtir un nouveau, ainsi, en détruisant toutes celles de mes opinions que je Jugeois être mal fondées, je faisois diverses observations et acquérois plusieure expériences qui m'ont servi depuis à en établir de plus certaines. Et de pins Je continuels à m*exeroer en ia méthode que je m'étois prescrite; car, outre quej'avols soin de conduire généralement toutes mes pensées selon les règles, Je me réservois de temps en temps quelques heures que J'employois particulièrement à la pratiquer en des difficultés de mathématiques, ou même auisi en quelques antres que Je pouvols rendre quasi semblables à celles des mathématiques, en les détachant de tous les principes des autres sciences que Je ne treuvois pas asses fermes, comme vous verres que l'ai fait en plusieure qui sont expliquées en ee volume *. Et ainsi, sans vivre d'autre façon en apparence qie ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie douce et innocente , s'étudient à séparer les plaisirs des vices , et qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissois pas de poorsuivreen mon dessein, et de profiter en laconnoissance de la vérité peut-être plus que si je n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter des gens de letti^.

Toutefois ces neuf ans s'écoulèrent avant que j'eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre let doctes, ni commencé à chercher les fondements d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellents esprits qui en ayant eu ci-devant le dessein me sembloient n'y avoir pas réussi, m'y fateoit imaginer tant de difficulté que je n'eusse peut-être pas encore sitêt osé l'entreprendre si je n'eusse vu que quelquesuns falsoient déjà courre le bruit que j'en étois venu à bout. Je ne saurois pas dire sur quoi ils fondoient cette opinion ; et si j'y ai contribué quelque chose par mes discours, ce doit avoFr été en confessant plus ingénument ce que j'ignorols que n'ont coutume de faire ceux qui ont un peu étudié*, et peut-être aussi en faisant voiries raisons quej'avols de douter de beaucoup dedioses que les autres estiment certaines, plutôt qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais ayant le ooMir assez bon pour ne vouloir point qu'on me prît pour autre que je n'étois, je pensai qu'il falloit que je tâchasse par tout moyen à me rendre digne de la réputa-

(1) La Dioptrie, les Mâtéarei el la GiomfirU parurent dV bord dans le même volume que ce discourt.

(i) 11 y a daus la iraducUou la Une - Çsià docU kabeii vobatt, qui veuleol passer pour «avants. '

RAISONS QUI PROUVENT L'EXISTENCE DE DIEU, ktc.

â» qi'on me dooDOit ; et il y a justement huit IDS que ce désir me fit résoudre à m*éIoigner de ton les lieux où je pouTOis avoir desoonnoissanoas et i me retirer ici, eu un fiays où la longue doiée de la guerre a fait établir de tels ordres que les années qu'on y ^tretlent ne semblent servir qu'à faireqo'oii y jouisse des fruits de la paix avec d'antant phia de sûreté, et où, parmi la foule d*un gnsd peuple fort actif» et plus soigneux de ses profins aCEûree que curieux de celles d'autrui, •issflianquer d'aucune des commodités qui sont dus les Tilles lea plus fréquentées, J'ai pu vivre lossi aotitaire et retiré que dans les déserts les plsiéearlée.

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