‹ Œuvres philosophiques de Descartes publibées da̕près les textes originauxChapitre 12 sur 306 · DISCOURS DE LA MÉTHODE.— IV« PARTIE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE LA MÉTHODE.— IV« PARTIE

devoit être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j'avois de plusieurs autres clioses liors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur et de mille autres, je n*étois point tant en peine de savoir d*où elles venoient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures à moi, je pouvois croire que, si elles étoient vraies, c*étoient des dépendances de ma nature, en tant qu'elle avoit quelque perfection, et, si elles ne Tétolent pas, que je les tenois du néant , c'est-à-dire qu'elles étoient en moi pource que j*avoIs du défaut. Mais ce ne pouvoit être le même de l'idée^ d'un être plus parfait que le mien ; car, de la tenir du néant, c'étoit chose manifestement impossible ; et pource qu'il n'y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins parfait qu'il y en a que de rien procède quelque chose, je ne la pouvois tenir non plus de moi-même ; de façon qu'il restoit qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n*étois, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je pouvois avoir quelque idée, c'est-àdire, pour m'expliquer en un mot, qui fût Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connoissois quelques perfections que je n'avois point, je n'étois pas le seul être qui existât (j'userai, s'il vous plait, Ici librement des mots de l'école), mais qu'il faK loit de nécessité qu'il y en eût quelque autre plus parfait, duquel je dépendisse, et duquel j'eusse acquis tout ce que j'avois ; car, si j'eusse été seul et Indépendant de tout autre, en sorte que j'eusse eu de mol-même tout ce peu que je participois de l'être parfait, j'eusse pu avoir de moi, par même raison, tout le surplus que je connoissois me manquer, et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable, tout connoissant, tout-puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvois remarquer être en Dieu. Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour connoitre la nature de Dieu autant que la mienne en étoit capable, je n'avois qu'à considérer, de toutes les choses dont je trouvois en mol quelque idée, si c'étoit perfection ou non de les posséder ; et j'étois assuré qu'aucune de celles qui marquoient quelque imperfection n'étoit en lui, mais que toutes les autres y étoient : comme je voyois que le doute, l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n'y pouvoient être, vu oue j'eusse été moi-même bien aise

(t) Note de la traducUon latine : Nota hœ in loco et ubique in êequentibuâ nomen ideœ ^eneraliier sumi pro omni re cogitatà, qmienui habet tantum esse quoddam offfectiuum in inîelleciu ; eo cet endroit et daos tous les passages siUvants, le mot idée doit être généralenaeot pris pour toute cbosc pensée, en tant que œite choM est répréMotée par ijaeiqtte ob'et dans rio-

d'cn être exempt. Puis, outre cela, j'avois des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles; car, quoique je supposasse que je revois, et que tout ce que je voyois ou imaginois étoit faux, je ne pouvois nier toutefois que les idées n'en fussent véritablement en ma pensée. Mais pourceque j*avols déjà connu en moi très clairement que la nature intelligente est distincte de la corporelle, considérant que toute composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeob de là que ce ne pouvoit être une perfection en Dieu d'être composé de ces deux natures, et que par conséquent il nel'étoit pas; mais que s'il y avoit quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences ou autres natures qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devoit dépendre de sa puissance, en telle sorte qu'elles ne pouvoient subsister sans lui un seul moment.

Je voulus chercher après cela d'autres vérités ; et m'étant proposé l'objet des géomètres, que je concevois comme un corps contina, ou un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties qui pouvoient avoir diverses figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes aortes, car les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelque»-unes de leurs plus simples démonstrations ; et, ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fondée que sur ce qu'on les conçoit évidemment, suivant la règle que j'ai tantôt dite, je pris garde aussi qu'il n'y avoit rien du tout en elles qui m'assurât de l'existence de leur objet; car, par exemple, je voyois bien que, supposant un trian* gle, Il falloit que ses trois angles fussent égaux à deux droits, mais je ne voyois rien pour cela qui m'assurât qu'il y eût au monde aucun triangle ; au lieu que, revenant à examiner l'idée que j'avois d'un être parfait, je trouvois que l'existence y étoit comprise en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son cen« tre, ou même encore plus évidemment ; et que par conséquent il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être si parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le sauroit être *.

Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de la difficulté à le conn(rftre, et même aussi à connoitre ce que c'est que leur âme, c'est qu'ils n'élèvent jamais leur esprit au* delà des choses sensibles, et qu'ils sont tellemeDt

(1) voyes la doqnlèiiie môdlUUoii.

RAISONS QUI PROUVENT L'EXISTENCE DE DIEU, ktc.

icooQtiimés à ne rien considérer qu'en Tiniagi* nant, qui est une façon de penser particulière poor les choses matérielles, que tout ce qui n*est pas imaginable leur semble n*être pas intelligible. €e qui est assez manifeste de ce que môme les philosophes tiennent pour maxime, dans les écoles, qu'U n*7 a rien dans Tentendement qui n*ait premièrement été dans le sens, où toutefois il est certain que les idées de Dieu et de Tâme^ n*ont jamsis été ; et il me semble que ceux qui yeulent QKfde leur Imagination pour les comprendre font tout de même que si, pour ouïr les sons ou sentir les odeurs, ils se vouloîent servir de leurs yeux ; anoD qu'A y a encore cette différence que le sens de la tue ne nous assure pas moins de la vérité de ses chjets que font ceux de Todorat eu de Foule, ao lieu que ni notre imagination ni nos sens ne nous sauroient jamais assurer d^aucune chose si noire entendement n*y intervient.

Enfin, s^il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de Irarimes par les raisons que j*ai apportées, je Teox bien qu'Us sachent que toutes les autres diûses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comioe d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins oemines; car, encore qu*on ait une assurance DoraJe de ces choses, qui est telle qu'il semble qu'à moins d'être extravagant on n'en peut doute', toutefois aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet pour n'en être pas entièrement assuré que d'avoir pris garde qu'on peut en même façon l'ûDaginer, étant endormi, qu'on a un autre corps, et qu 'on voit d'autres astres et une autre terre, ans qu'il en soit rien. Car d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt fausses qae les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses? Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira, je ne crois pas qulb paissent donner aucune raison qui soit K&ante pour ôter ce doute, s'ils ne présuppo- KDt Texistence de Dieu. Car, premièrement, cela ■laie que j'ai tantôt pris pour une règle, à savoir ^ la dioses que nous concevons très clairelaentet très distinctement sont toutes vraies, n'est •Boré qu'à cause que Dieu est ou existe, et qu'il et on Are parfait, et que tout ce qui est en nous ^t de loi ; d'où il suit que nos idées ou notions, teatdes choses réelles et qui viennent de Dieu, « tout œ en quoi elles sont claires et distinctes,

t U tradoctioo blloe ajoute : HaiUmaas, ralsonoable. ^U lexie latin porte : Animaê abiqtie corpore tpecUOn ^n refera exinenta; et rexbtenoe réelle de leur âme abstrsdJoD Mie du corpe.

ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que si nous en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté, œ ne peut être que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à cause qu'en cela elles participent du néant*, c'est-àdire qu'elles ne sont en nous ainsi confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits*. Et il est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou l'imperfection procède de Dieu en tant que telle, qu'il y en a que la vérité ou la perfection procède du néant. Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait et Infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous n'aurions aucune raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection d'être vraies.

Or, après que la connoissance de Dieu et de l'Ame nous a ainsi rendus certains de cette règle, il est bien aisé à oonnoltre que les rêveries que nous imaginons étant endormis ne doivent aucunement nous faire douter de la vérité des pensées que nous avons étant éveillés. Car s'il arrivoit même en dormant qu'on eût quelque idée fort distincte, comme, par exemple, qu'un géomètre inventât quelque nouvelle démonstration, son sommeil ne l'empêcherolt pas d'être vraie ; et pour l'erreur la plus ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous représentent divers objets en même façon que font nos sens extérieurs, n'importe pas qu'elle nous donne occasion de nous défier de la vérité de telles idées, à cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent sans que nous dormions, comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou autres corps fort éloignés nous paroissent beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu'à l'évidence de notre raison. Et il est à remarquer que je dis de notre raison, et non point de notre imagination ni de nos sens : comme encore que nous voyions le soleil très clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que nous le voyons; et nous pouvons bien imaginer distinctement une tête de lion entée sur le corps d'une cbèvre, sans qu'il faille conclure pour cela qu'il y ait au monde une chimère; car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou Imaginons ainsi soit véritable; mais elle nous dicte bien que toutes nos idées ou nor tiens doivent avoir quelque fondement de vérité;

(1) Le texte latio porte: JTofi 110 KtOe monmo, ud a ni/m 1K!i>cedtmt , eUes ne procèdent point de rstre sapréme, mtls da néant.

(S) Le texte Uitlo porte : Quia iioMf ofl^ida dteif, Éhm qtêa ncn ûmtdno perfecH mmiu, à cttMe qnH nous manque q|Ml* que chrne 00 que nous ne fommei pM tout parlaiis.

DISœURS DE LA MÉTHODE.— Y* PARTIE.

car il De leroit pas possible queDIea^quiestUrat

' parfiiit et tout Yéritabie, les eût mises eo dous sans cela; et pource que nos raisonDemeots oe sont jamais si évidents ni si entiers pendant le som* meil que pendant la veille, bien que quelquefois DOS imaginations soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos pen« sées ne pouvant âtre toutes vraies, à cause que nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu^elles ont de vérité doit infailliblement se rencontrer en celles que nous avons étant éveillés piutAt qa*en DÛS songes.

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