‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 28 sur 101 · SEUL SENS · texte numérisé non relu

SEUL SENS

Pn. On peut ranger maintenant les idées simples selon les moyens qui nous en donnent la perception, car cela se fait ou 1; par le

moyen d’un seul sens, ou 2) par le moyen de plus d’un sens, ou 3) par la réflexion, ou 4) par toutes les voies de la sensation, aussi bien que par la réflexion. Pour ce qui est de celles qui entrent par un seul sens, qui est particulièrement disposé à les recevoir, la lumière et les couleurs entrent uniquement par les yeux; toutes sortes de bruits, de sons et de tons entrent par les oreilles; les différents goüts par le palais, et les odeurs par le nez. Les organes ou nerfs les portent au cerveau, etsi quelques-uns de ces organes viennent à être détraqués, ces sensations ne sauraient être admises par quelque fausse porte. Les plus considérables qualités tactiles sont le froid, le chaud et la solidité. Les autres consistent ou dans la conformation des parties sensibles, qui fait le poli et le rude, ou dans leur union, qui fait compact, mou, dur, fragile.

Tu. Je conviens assez, Monsieur, de ce que vous dites, quoique je pourrais remarquer que, suivant l'expérience de feu M. Mariotte (1) sur le défaut de la vision à l'endroit du nerf optique, il semble que les membranes reçoivent le sentiment plus que les nerfs, et il y a quelque fausse porte pour l'ouie et pour le goüt, puisque les dents et le vertex contribuent à faire entendre quelque son, et que les goüts se font connaitre en quelque facon par le nez, à cause de la connexion des organes. Mais tout cela ne change rien dans le fond des choses à l'égard de l'explication des idées. Et pour ce qui est des qualités tactiles, on peut dire que le poli ou rude. et le dur ou mou, ne sont que les modifications de la résistance ou de la solidité.

CHAP. IV. — DE LA soLibrrÉ.

Pa. Vous accorderez aussi, sans doute, que le sentiment de la solidité est causé par la résistance que nous trouvons dans un corps jusqu'à ce qu'il ait quitté le lieu qu'il occupe lorsqu'un autre corps y entre actuellement. Ainsi ce qui empéche la rencontre de deux corps, lorsqu'ils se meuvent l'un vers l'autre, c'est ce que j'appelle la solidité. Si quelqu'un trouve plus à propos de l'appeler impénétrabilité, j'y donne les mains. Mais je crois que le terme de solidité

(1; ManiorTE, physicien célèbre, né en Bourgogne, dans le xvii? siècle, mort en 1681. Le recueil de ses œuvres a été publié à Leyde en 1717 et à La Haye en 1710. On y trouve un mémoire intitulé : Vourelle Découverte touchant la vue qui contient l'expérience rapportée par Leibniz, et un Essai de Logique, p. 59.

emporte quelque chose de plus positif. Cette idée paraît la plus essentielle et la plus étroitement unie au corps, et on ne la peut trou ver que dans la maticre.

Tu. ll est vrai que nous trouvons de la résistance dans l'attouchement, lorsqu'un autre corps a de la peine à donner place au nôtre, et il est vrai aussi que les corps ont de la répugnance à se trouver dans un méme lieu. Cependant, plusieurs doutent que cette répugnance est invincible, et il est bon aussi de considérer que 1a résistance, qui se trouve dans la matière, en dérive de plus d'une facon, et par des raisons assez différentes. Un corps résiste à l'autre, ou lorsqu'il doit quitter la place qu'il a déjà occupée, ou lorsqu'il omet d'entrer dans la place où il était prés d'entrer, à cause que l'autre fait effort d'y entrer aussi, en quel cas il peut arriver que l'un ne cédant point à l'autre, ils s'arrétent ou repoussent naturcllement. La résistance se fait voir dans le changement de celui à qui l'on résiste, soit qu'il perde de sa force, soit qu'il change de direction, soit que l'un et l'autre arrivent en méme temps. Or l'on peut dire en général que cette résistance vient de ce qu'il y a de la répugnance entre deux corps d'étre dans un méme lieu, qu'on pourra appeler impénétrabilité. Ainsi, lorsque l'un fait effort d'y entrer, il en fait en méme temps pour en faire sortir l'autre, ou pour l'empécher d'y entrer. Mais cette espéce d'incompatibilité, qui fait céder l'un ou l'autre ou les deux ensemble, étant une fois supposée, il y a plusieurs raisons par aprés, qui font qu'un corps résiste à celui qui S'eflorce de le. faire céder. Elles sont ou dans lui, ou dans les eorps voisins. l| y en a deux qui sont en lui-même, l'une est passive et perpétuelle, l'autre active et changeante. La première est ce que j'appelle inertie après Kepler (1) et Descartes, qui fait que la matière résiste au mouvement et qu'il faut perdre dela force pour remuer uu corps quand il n'y aurait ni pesanteur ni attachement. Ainsi il faut qu'un corps qui prétend chasser un autre, éprouve pour cela cette résistance. L'autre cause, qui est active et changeante, consiste dans l'impétuosité du corps méme qui ne cède point sans résister dans le moment où sa propre impétuosité le porte dans un lieu. Les mêmes raisons reviennent dans les eorps voisins, lorsque le corps qui résiste

(1; KrrLEn (Jean), né à Weill, dans le Wurtemberg, mort à Ratisbonne en 1630. Illustre géomètre et astronome qui à découvert les lois des mouvements planétaires. Ses œuvres complètes ont été publiées par Frisch : Jounnis Kepler opera omnia; Francfort, 1858-1871, 3 vol.

ne peut céder sans faire encore céder d'autres. Mais il v entre encore alors une considération nouvelle, e'est celle de la fermeté, ou de l'attachement d'un corps à l'autre. Cet attachement fait souvent qu'on ne peut pousser un corps sans pousser en même temps un autre qui lui est attaché, ce qui fait une manière de traction à l'égard de cet autre. Cet attachement aussi fait que, quand même on mettrait à part l'inertie et l'impétuosité manifeste, il y aurait de la résistance, ear, si l'espace est concu plein d'une matière absolument fluide, et si on y place un seul corps dur, ce corps dur (supposé qu'il n'y ait ni inertie ni impétuosité dans le fluide) y sera mü sans trouver aucune résistance ; mais, si l'espace était plein de petits cubes, la résistance que trouverait le corps dur, qui devrait être mü parmi ces cubes, viendrait de ce que les petits cubes durs, à cause de leur dureté ou de l'attachement de leurs parties les unes aux autres, auraient de la peine à se diviser autant qu'il faudrait pour faire un cercle de mouvement, et pour remplir la place du mobile au moment où il en sort. Mais, si deux corps entraient en méme temps par deux bouts dansun tuyau ouvert des deux côtés et en remplissaient également la capacité, la matière qui serait dans ce tuyau, quelque fluide qu'elle pût être, résisterait par sa seule impénétrabilité. Ainsi dans la résistance dont il s'agit ici, il y a à considérer l'impénétrabilité des corps, l'inertie, l'impétuosité et l'attachement. Il est vrai qu'à mon avis cet attachement des corps vient d'un mouvement plus subtil d'un corps vers l'autre; mais, comme c'est un point contestable, on ne doit point le supposer d'abord. Et par la méme raison on ne doit point supposer d'abord non plus qu'il y a une solidité originaire essentielle, qui rende le lieu toujours égal au corps, c'est-à-dire que l'incompatibilité, ou, pour parler plus juste, l'inconsistance des corps dans un méme lieu, est une parfaite impénétrabilité qui ne recoit ni plus ni moins, puisque plusieurs disent que la solidité sensible peut venir d'une répugnance des corps à se trouver dans un même lieu, mais qui ne serait point invincible. Car tous les péripatéticiens ordinaires et plusieurs autres croient qu'une méme matière pourrait remplir plus ou moins d'espace, ce qu'ils appellent raréfaction ou condensation, non pas en apparence seulement (comme lorsqu'en comprimant une éponge on en fait sortir l'eau), mais à la rigueur comme l'école le concoit à l'égard de l'air. Je ne suis point de ce sentiment, mais je ne trouve point qu'on doive supposer d'abord le sentiment opposé, les sens sans le raisonnement ne suffisant point à établir cette par-

faite impénétrabilité, que je tiens vraie dans l'ordre de la nature, mais qu'on n'apprend pas par la seule sensation. Et quelqu'un pourrait prétendre que la résistance des corps à la compression vient d'un effort que les parties font à se répandre quand elles n'ont pas toute leur liberté. Au reste, pour prouver ces qualités, les yeux y aident beaucoup, en venant au secours de l'attouchement. Et dans le fond la solidité, en tant qu'elle donne une notion distincte, se concoit par la pure raison, quoique les sens fournissent au raisonnement de quoi prouver qu'elle est dans la nature.

S 4. Pu. Nous sommes au moins d'accord que la solidité d'un corps porte qu'il remplit l'espace qu'il occupe, de telle sorte qu'il en exclut absolument tout autre corps (s'il ne peut trouver un espace oü il n'était pas auparavant); au lieu que la dureté, ou la consistance plutôt, que quelques-uns appellent fermeté, est une forte union de certaines parties de la matière, qui composent des amas d'une grosseur sensible, de sorte que toute la masse ne change pas aisément de figure.

Tu. Cette consistance, comme j'ai déjà remarqué, est proprement ce qui fait qu'on a de la peine à mouvoir une partie d'un corps sans l'autre, de sorte que, lorsqu'on en pousse l'une, il arrive que l'autre, qui n'est pas poussée, et ne tombe point dans la ligne de la tendance, est néanmoins portée aussi à aller de ce côté-là par une manière de traction; et de plus, si cette dernière partie trouve quelque empéchement qui la retient ou la repousse, elle tire en arrière ou retient aussi la première; et cela est toujours réciproque. Le méme arrive quelquefois à deux corps, qui ne se touchent point et qui ne composent point un corps continu, dont ils soient les parties contigués : et cependant l'un poussé fait aller l'autre sans le pousser, autant que les sens peuvent le faire connaître. C'est de quoi l'aimant (1), l'attraction électrique et celle qu'on attribuait autrefois à la crainte du vide, donnent des exemples.

Pu. ll semble que généralement le dur et le mou sont des noms, que nous donnons aux choses seulement par rapport à la constitution particulière de nos corps.

Tu. Mais ainsi beaucoup de philosophes n'attribueraient pas la dureté à leurs atomes. La notion de la dureté ne dépend point des sens, et on en peut concevoir la possibilité par la raison, quoique nous soyons encore convaincus par les sens, qu'elle se trouve ac-

(1) GEunanbr : l'animant.

Mi

tuellement dans la nature. Je préférerais cependant le mot de fermeté isi] m'était permis de m'en servir dans ce sens) à celui de dureté, car il y a quelque fermeté encore dans les corps mous. Je cherche méme un mot plus commode et plus général comme consistance ou cohésion. Ainsi j'opposerais le dur au mou, et le ferme au fluide, car la cire est molle, mais sans être fondue par la chaleur elle n'est point fluide et garde ses bornes ; et dans les fluides même il ya de la cohésion ordinairement, comme les gouttes d'eau et de mercure le font voir. Je suis aussi d'opinion que tous les corps ont un degré de cohésion, comme je crois de méme qu'il n'y en a point qui n'aient quelque fluidité, et dont la cohésion ne soit surmontable : de sorte qu'à mon avis les atomes d'Epicure, dont la dureté est supposée invincible, ne sauraient avoir lieu non plus que la matière subtile parfaitement fluide des Cartésiens. Mais ce n'est pas ici le lieu ni de justifier ce sentiment ni d'expliquer la raison de la cohésion. Pn. La solidité parfaite des corps semble se justifier par l'expérience. Par exemple l'eau, ne pouvant point céder, passa à travers des pores d'un globe d'or concave, où elle était enfermée, lorsqu'on mit ce globe sous la presse à Florence.

Tu. Il y a quelque chose à dire à la conséquence que vous tirez de cette expérience et de ce qui est arrivé à l'eau. L'air est un corps aussi bien que l'eau, qui est cependant comprimable au moins ad sensum, et ceux qui soutiendront une raréfaction et condensation exacte, diront que l'eau est déjà trop comprimée pour céder à nos machines, comme un air trés comprimé résisterait aussi à une compression ultérieure. J'avoue cependant de l'autre cóté, que quand on remarquerait quelque petit changement de volume dans l'eau, on pourrait l'attribuer à l'air, qui y est enfermé. Sans entrer maintenant dans la discussion, si l'eau pure n'est point comprimable elle-méme, comme il se trouve qu'elle est dilatable, quand elle évapore, cependant je suis dans le fond du sentiment de ceux qui croient que les corps sont parfaitement impénétrables, et qu'il n'y a point de condensation ou raréfaction qu'en apparence. Mais ces sortes d'expériences sont aussi peu capables de le prouver que le tuyau de Torricelli (1) ou la machine de Guéricke (2) sont suffisantes pour prouver un vide parfait.

Pu. Si le corps était raréfiable et comprimable à la rigueur, il

(1j TonRicELLI (Evangelista), célèbre physicien italien, inventeur du baromètre (1608-1647), Opera geometrica (Florence, 1644).

(2; Orro pe Gvéaicke (1602-1686), célèbre physicien allemand a fait des experiences sur le vide : Experimenta nova de vacuo spatio (Amsterdam, 1072).

pourrait changer de volume ou d'étendue, mais, cela n'étant point, il sera toujours eal au mème espace, et cependant son étendue sera toujours distincte de celle de l'espace.

Tu. Le corps pourrait avoir sa propre étendue, mais il ne s'ensuit point qu'elle füt toujours déterminée ou égale au même espace. Cependant, queiqu'il soit vrai qu'en concevant le corps on conçoit quelque chose de plus que l'espace, il ne s'ensuit point qu'il y ait deux étendues, celle de l'espace et celle du corps ; car c'est comme lorsqu'eu concevant plusieurs choses à la fois, on conçoit quelquechose de plus que le nombre, savoir res numeratas, et cependant il n'y a point deux multitudes, l'une abstraite, savoir celle du nombre. l'autre concrète, savoir celle des choses nombrées. On peut dire de meme qu'il ne faut point s'imaginer deux étendues : l'une abstraite, de l'espace ; l'autre concrète, du corps; le concret n'étant tel que par l'abstrait. Ft. comme les corps passent d'un endroit de l'espace à l'autre, c'est-à-dire qu'ils changent l'ordre entre eux, les choses aussi passent d'un endroit de l'ordre où d'un nombre à l'autre, lorsque par exemple le premier devient le second, et le second devient le troisième, ete. En etfet, le temps et le lieu ne sont que des espèces d'ordre, et dans ces ordres la place vacante (qui s'appelle vide à l'égard de l'espace", s'il y en avait, marquerait la possibilité seulement de ce qui manque avec son rapport à l'actuel.

Pu. Je suis toujours bien aise que vous soyez d'accord avec moi dans le fond, que la matière ne change point de volume. Mais il me semble que vous allez trop loin en ne reconnaissant point deux étendues, et que vous approchez des Cartésiens, qui ne distinguent point l'espace de la matière. Or il me semble que, s'il se trouve des gens qui n'aient pas ces idées distinctes (de l'espace et de la solidité qui le remplit), mais les confondent et n'en fassent. qu'une, on ne saurait voir comment ces personnes puissent s'entretenir avec les autres. lls sont comme un aveugle serait à l'égard d'un autre homme, qui lui parlerait de l'écarlate, pendant que cet aveugle croirait qu'elle ressemble au son d'une trompette.

Tu. Mais je tiens en méme temps qne les idées de l'étendue et de la solidité ne consistent point dans un je ne sais quoi comme celle de la couleur de l'écarlate. Je distingue l'étendue et la matitre, contre le sentiment des cartésiens (1). Cependant je ne crois point qu'il y a

(1) Voy. Descartes, Principes de la philosophie, He partie, p. 4. « Nous saurons que la nature de la matiére du corps, pris en général, ne consiste pas ence

deux étendues ; et, puisque ceux qui disputent sur la différence dc l'étendue et de la. solidité, conviennent de plusieurs vérités sur ce sujet et ont quelques notions distinctes, ils y peuvent trouver le moyen de sortir de leur différend ; ainsi la prétendue différence sur les idées ne doit point leur servir de prétexte pour rendre les disputes éternelles, quoique je sache que certains cartésiens, très habiles d'ailleurs, ont coutume aussi de se retrancher dans les idées quils prétendent avoir. Mais, s'ils se servaient du moyen que j'ai donné autrefois pour reconnaitre les idées vraies ou fausses ct dont nous parlerons aussi dans Ja suite, ils sortiraient d'un poste qui nest point tenable.

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