‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 38 sur 101 · CHAP. XIX. — DES MODES QUI REGARDENT LA PENSÉF · texte numérisé non relu

CHAP. XIX. — DES MODES QUI REGARDENT LA PENSÉF

8 1. Pr. Des modes qui viennent des sens, passons à ceux que la réflexion nous donne. La sensation est pour ainsi dire l'entrée actuelle des idées dans l'entendement par le moyen des sens. Lorsque la méme idée revient dans l'esprit, sans que l'objet extérieur qui l'a d'abord fait naitre agisse sur nos sens, cet acte de l'esprit se nomme réminiscence ; si l'esprit tâche de la rappeler et qu'eníin aprés quelques efforts il la trouve et se la rend présente, c'est recueillement. Si l'esprit l'envisage longtemps avec attention, c'est contemplation. Lorsque l'idée que nous avons dans l'esprit y flotte pour ainsi dire sans que l'entendement y fasse aucune attention, c'est ce qu'on appelle réverie. Lorsqu'on réfléchit sur les idées qui se présentent d'elles-mémes, et qu'on les enregistre pour ainsi dire dans sa mémoire, c'est attention ; et lorsque l'esprit se fixe sur unc idée avec beaucoup d'application, qu'il la considère de tous côtés et ne veut point s'en détourner, malgré d'autres idées qui viennent à la traverser, c'est ce quon nomme étude ou contention d'esprit. Le sommeil qui n'est accompagné d'aucun songe est une cessation de toutes ces choses ; et songer, c'est avoir ces idées. dans l'esprit pendant que les sens extérieurs sont fermés, en sorte qu'ils ne reçoivent point l'impression des objets extérieurs avec cette vivacité qui leur est ordinaire. C'est, dis-je, avoir des idées sans qu'elles nous soient sugzérées par aucun objet du dehors, ou par aucune occasion connue et sans être choisies ni déterminées en aucune manière par l'entendement. Quant à ce que nous nommons extase, je laisse à juger à d'autres si ce n'est pas songer les yeux ouverts.

Tn. Il est bon de débrouiller ces notions et je tácherai d'y aider. Je dirai donc que c'est sensation lorsqu'on s'apercoit d'un objet externe, que la réminiscence en est la répétition sans que l'objet revienne ; mais, quand on sait de l'avoir eue, c'est souvenir. On prend communément le recueillement dans un autre sens que le vótre, savoir pour un état oü l'on se détache des affaires afin de vaquer à quelque méditation. Mais, puisqu'il n'y a point de mot que je sache qui convienne à votre notion, Monsieur, on pourrait y appliquer celui que vous employez. Nous avons de l'attention aux objets que nous distinguons et préférons aux autres. L'attention conti-

nuant dans l'esprit, soit que l'objet externe continue ou non, et méme soit qu'il s'y trouve ou non, c'est considération ; laquelle tendant à la connaissance sans rapport à l'action sera la contemplation. L'attention, dont le but est d'apprendre (c’est-à-dire d'acquérir des connaissances pour les garder), c'est étude. Considérer pour former quelque plan, c'est méditer; mais réver parait n'étre autre chose que suivre certaines pensées par le plaisir qu'on y prend sans y avoir d'autre but, c'est pourquoi la réverie peut mener à la folie : on s'oublie, on oublie le dic cur hic, on approche des songes et des chimères, on bátit des châteaux en Espagne. Nous ne saurions distinguer les songes de: sensations que parce qu'ils ne sont pas liés avec elles, c'est comme un monde à part. Le sommeil est une cessation des sensations, et de cette maniére l'extase est un fort profond sommeil, dont on a de la peine à étre éveillé, qui vient d'une cause interne passagère, ce qui s'ajoute pour exclure ce sommeil profond, qui vient d'un narcotique ou de quelque lésion durable des fonctions, comme dans la léthargie. Les extases sont accompagnées de visions quelquefois; mais il y en a aussi sans extases, et la vision, ce semble, n'est autre chose qu'un songe qui passe pour une sensation, comme s’il nous apprenait la vérité des objets. Et, lorsque ces visions sont divines, il y a de la vérité en effet, ce qui peut se connaître par exemple quand elles contiennent des prophéties particularisées que l'événement justifie.

S 4. Pn. Des différents degrés de contention ou. de relâchement d'esprit, il s'ensuit que la pensée est l'action et non l'essence de l’âme.

Tn. Sans doute, la pensée est une action et ne saurait être l'essence ; mais c'est une action essentielle, et toutes les substances en ont de telles. J'ai montré ci-dessus que nous avons toujours une infinité de petites perceptions sans nous en apercevoir. Nous ne sommes jamais sans perceptions, mais il est nécessaire que nous soyons souvent sans aperceptions, savoir lorsqu'il n'y a point de perceptions distinguées. C'est faute d'avoir considéré ce point important qu'une philosophie relàchée, et aussi peu noble que peu solide, a prévalu auprès de tant de bons esprits, et que nous avons ignoré presque jusqu'ici ce qu'il y a de plus beau dans les ámes. Ce qui a fait aussi qu'on a trouvé tant d'apparence dans cette erreur qui enseigne que les âmes sont d'une nature périssable.

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