‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 2)Chapitre 48 sur 101 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

CHAP. I. — Des mors oU DU LANGAGE EN GÉNÉRAL,

& 1. Pir. Dieu, ayant fait l'homme pour être une créature sociable, lui a non seulement inspiré le désir et l'a mis dans la nécessité de vivre avec ceux de son espéce, mais lui a donné aussi la faculté de parler, qui devait étre le grand instrument et le lien commun de cette société. C'est de cela que viennent les mots qui servent à représenter, et méme à expliquer les idées.

Tn. Je suis réjoui de vous voir éloigné du sentiment de M. Hobbes, qui n'accordait pas que l'homme était fait pour la société, concevant qu'on y a été seulement forcé par la nécessité et par la méchanceté de ceux de son espéce. Mais il nc considérait point que les meilleurs hommes, exempts de toute méchanceté, s'uniraient pour mieux obtenir leur but, comme les oiseaux s'attroupent pour mieux voyager en compagnie, et comme les castors se joignent par centaines pour faire de grandes digues, où un petit nombre de ces animaux ne pourraient réussir; et ces digues leur sont nécessaires, pour faire par ce moyen des réservoirs d'eau ou de petits lacs, dans lesquels ils bâtissent leurs cabanes et péchent des poissons, dont ils se nourrissent. C'est là le fondement dela société des animaux qui y sont propres, et nullement la crainte de leurs semblables, qui ne se trouve guère chez les bêtes.

Pa. Fort bien, et c'est pour mieux cultiver cette société que

l'homme a naturellement ses organes façonnés en sorte qu'il sont propres à former des sons articulés, que nous appelons mots.

Tu. Pour ce qui est des organes, les singes les ont en apparence aussi propres que nous à former la parole, cependant il ne s'y trouve point le moindre acheminement. Aiusi il faut qu'il leur manque quelque chose d'invisible. Il faut considérer aussi qu'on pourrait parler, c'est-à-dire se faire entendre par les sons de la bouche sans former des sons articulés, si on se servait des tons de musique pour cet effet ; mais il faudrait plus d'art pour inventer un langage des tons, au lieu que celui des mots a. pu être formé et perfectionné peu à peu par des personnes qui se trouvent dans la simplicité naturelle. 1l y a cependant des peuples, comme les Chinois, qui par le moyen de tons et accents varient leurs mots, dont ils n'ont qu'un petit nombre. Aussi était-ce la pensée de Golius (1), célebre mathématicien et grand connaisseur des langues, que leur langue est artificielle, c'est-à-dire qu'elle a été inventée tout à la fois par quelque habile homme pour établir un commeree de paroles entre quantités de nations differentes; qui habitaient ce grand pays que nous appelons la Chine, quoique cette langue pourrait se trouver altérée maintenant par le long usage.

$ 2. Pi. Comme les Ourangs-Outangs et autres singes ont les organes sans former des mots, on peut dire que les perroquets et quelques autres oiseaux ont les mots sans avoir de langage, car on peut dresser ces oiseaux et plusieurs autres à former des sons assez distincts ; cependant ils ne sont nullement capables de langue. Il n'y a que l'homme qui soit en état de se servir de ces sons comme des signes des conceptions intérieures, afin que par là elles puissent être inanifestées aux autres.

Tu. Je crois qu'en effet sans le désir de nous faire entendre nous n'aurions jamais formé de langage ; mais étant formé il est encore à l'homme à raisonner à part soi, tant par le moyen que les mots lui donnent de se souvenir des pensées abstraites, que par l'utilité qu'on trouve en raisonnant à se servir des caractères et de pensées sourdes ; car il faudrait trop de temps, s'il fallait tout expliquer et toujours substituer les définitions à la place des termes.

5 9. Pr. Mais, comme la multiplication des mots en aurait confondu l'usage, s'il eüt fallu un nom distinct pour désigner chaque chose

. (1j Goll ou Golius : 1590-1057, naturaliste et mathématicien, célèbre professeur à l'Université de Leyd.

particulière, le langage a été encore perfectionné par l'usage des termes généraux, lorsqu'ils signifient des idees generales.

Tu. Les termes généraux ne servent pas seulement à la perfection des langues, mais méme ils sont nécessaires pour leur constitution essentielle. Car, si par les choses particulières on entend les individuelles, il serait impossible de parler s'il n'y avait que des noms propres et point d'appellatifs, c'est-à-dire, s'il n'y avait des mots que pour les individus, puisqu'à tout moment il en revient de nouveaux lorsquil s'agit des individus, des accidents et particulièrement des actions, qui sont ce qu'on désigne le plus; mais, si par les choses particulières on entend les plus basses espèces (species infimus), outre qu'il est difficile bien souvent de les déterminer, il est manifeste que ce sont déjà des universaux, fondés sur la similitude. Donc, comme il ne s'agit que de similitude plus ou moins étendue, selon qu'on parle des genres ou des espèces, il est naturel de marquer toute sorte de similitudes ou convenances et par conséquent d'employer des termes généraux de tous degrés; et méme les plus généraux, étant moins charges par rapport aux idées ou essences qu'ils renferment, quoiqu'ils soient plus compréhensifs par rapport aux individus à qui ils conviennent, ils étaient bien souvent les plus aisés à former, et sont les plus utiles. Aussi voyez-vous que les enfants et ceux qui ne savent que peu la langue qu'ils veulent parler, ou la matière dont ils parlent, se servent des termes généraux comme chose, plante, animal, au lieu d'employer les termes propres qui leur manquent. Et il est sür que tous les noms propres ou individuels ont été originairement appellatifs où genéraux

$ 4. Piu. Illy a. méme des mots que les hommes emploient non pour signifier quelque idée, mais le manque ou l'absence d'une certaine idée, comme rien, ignorance, stérilité.

Tu. Je ne vois point pourquoi on ne pourrait dire qu'il y a des idees privatives, comme il vy a des verités négatives, ear l'acte. de nier est positif. J'en avais touche deja quelque chose.

So. Pu. Sans disputer là- dessus, il sera plus utile pour approcher un peu plus de l'origine de toutes nos notions et connaissances, d'observer comment les inots qu'on. emploie pour former des actions et des notions tout à fait éloignees des sens, tirent leur origine des idees sensibles, d'où ils sont transiérés à des significations plus abstruses.

Tu. C'est que nos besoins nous ont obligés de quitter l'ordre

naturel des idées, car cet ordre serait commun aux anges et aux hommes et à toutes les intelligences en général et devrait être suivi de nous, si nous n'avions point égard à nos intérêts : il a donc fallu s'attacher à celui que les occasions et les accidents où notre espèce est sujette, nous ont fourni ; et cet ordre ne donne pas l’origine des notions, mais pour ainsi dire l'histoire de nos découvertes.

Pn. Fort bien, ct c'est l'analyse des mots, qui nous peut apprendre par les noms mémes cet enchainement que celle des notions ne saurait donner par la raison que vous avez apportée. Ainsi les mots suivants : imaginer, comprendre, s'attacher. concevoir, instiller, dégoüter, trouble, tranquillité, etc., sont tous empruntés des opérations des choses sensibles et appliqués à certains modes de penser. Le mot esprit dans sa première signification est le souffle, et celui d'Ange signifie messager. D'oü nous pouvons conjecturer quelle sorte de notions avaient ceux qui parlaient les premiers ces langues-là, et comment la nature suggéra inopinément aux hommes l'origine et le principe de toutes leurs connaissances par les noms mémes.

Tn. Je vous avais déjà fait remarquer que dans le credo des Hottentots, on a nommé le Saint-Esprit par un mot, qui signifie chez eux un souffle de vent bénin et doux. I] en est méme à l'égard de la plupart des autres mots, et méme on ne le reconnait pas toujours, parce que le plus souvent les vraies étymologies sont perdues. Un certain Hollandais, peu affectionné à la religion, avait abusé de cette vérité (que les termes de théologie, de morale et métaphysique sont pris originairement de choses grossiéres) pour tourner en ridicule la théologie et la foi chrétienne dans un petit dictionnaire flamand, où il donnait aux termes des définitions ou explications non pas telles que l'usage demande, mais telles que semblait porter la force originaire des mots, et les tournait malignement ; et comme d'ailleurs il avait donné des marques d'impiété, on dit qu'il en fut puni dans le Raspel-huyss. Il sera bon cependant de considérer cette analogie des choses sensibles et insensibles, qui a servi de fondememt aux tropes: c'est ce qu'on entendra mieux en considérant un exemple fort étendu tel qu'est celui que fournit l'usage des prépositions, comme : à, avec, de, devant, en, hors, par, pour, sur, vers, qui sont toutes prises du lieu, de la distance, et du mouvement, et transférées depuis à toute sorte de changements, ordres, suites, différences, convenances. A signifie approcher:

comme en disant : je vais & Rome; mais comme pour attacher une chose on l'approche de celle où nous la voulons joindre, nous disons qu'une chose est attachée à une autre. Et de plus, comme il y à un attachement immatériel pour ainsi dire, lorsqu'une chose suit l'autre par ses raisons morales, nous disons que ce qui suit les mouvements et volontés de quelqu'un, appartient à cette personne ou y tient, comme S'il visait à cette personne pour aller auprès d'elle ou avec elle. Un corps est avec un autre lorsqu'ils sont dans un méme lieu ; mais on dit encore qu'une chose est avec celle qui se trouve dans le méme temps, dans un méme ordre, ou partie d'ordre, ou qui concourt à une méme action. Quand on vient de quelquelieu, le lieu a été notre objet par les choses sensibles qu'il nous a fournies, et l'est encore de notre mémoire, qui en est toute remplie : et de là vient que l'objet est signifié par la préposition de, comme en disant, il s'agit de cela, on parle de cela, c'est-à-dire, comme si on venait. Et, comme ce qui est enfermé en quelque lieu ou dans quelque tout s'y appuie et est óté avec lui, les accidents sont consi dérés de méme comme dans le sujet, sunt. in subjecto, inherent subjecto. La particule sur aussi est appliquée à l'objet ; on dit qu'on est sur cette matière, à peu prés comme un ouvrier est sur le bois ou sur la pierre qu'il coupe et qu'il forme ; et, comme ces analogies sont extrêmement variables et ne dépendent point de quelques notions déterminées, de là vient que les langues varient beaucoup dans l'usage de ces particules et cas que les prépositions gouvernent, ou bien dans lesquels elles se trouvent sous-entendues et renfermées virtuellement.

CHAP. Il. — DE LA SIGNIFICATION DES MOTS.

3 1. Pu. Maintenant,les mots étant employés par les hommes pour êtres signes de leurs idées, on peut demander d'abord comment ces mots y ont été déterminés ; et l'on couvient que c'est non par aucune connexion naturelle qu'il y ait entre certains sons articulés et certaines idées (car en ce cas il n'y aurait qu'une langue parmi les hommes}, mais par une institution arbitraire en vertu de laquelle un tel. mot a été volontairement le signe d'une telle idée.

Tu. Je sais qu'on a coutume de dire dans les écoles et partout

ailleurs que les significations des mots sont arbitraires (ex instituto) et il est vrai qu'elles ne sont point déterminées par une nécessité naturelle , mais elles ne laissent pas de l'étre par des raisons tantót naturelles, où le hasard a quelque part, tantôt morales, où il entre du choix. 1l v a peut-être quelques langues artificielles qui sont toutes de choix et entierement arbitraires, comme l'on croit que l'a été cellede la Chine, ou comme le sont celles de Georgius Dalgarnus et de feu M. Wilkins, évéque de Chester (1). Mais celles qu'on sait avoir été forgées des langues déjà connues sont de choix mêlé avec ce qu'il y a de la nature et du hasard dans les langues qu'elles supposent. ll en est ainsi de celles que les voleurs ont forgées pour n'étre entendus que de ceux de leur bande. ce que les Allemands appellent Rothwelsch, les [taliens Lingua. zerga, les Français le Yarquois, mais qu'ils forment ordinairement sur les langues ordinaires qui leur sont connues, soit en changeant la signification reçue des mots par des métaphores, soit en faisant de nouveaux mots par une composition ou derivation à leur mode. ll] se forme aussi des langues par le commerce des differents peuples, soit en mélant indifféremment des langues voisines, soit, comme il arrive le plus souvent, en prenant l'une pour base, qu'on estropie et qu'on altere, qu'on méle ct qu'on corrompt en négligeant et changeant ce qu'elle observe, et méme en y entant d'autres mots. La Lingua Franca, qui sert dans le commerce de la Méditerrance, est faite de l'italienne, et on n'y a point d'égard aux regles de la grammaire. Un dominicain arménien, à qui je parlai à Paris, s'était fait ou peut-être avait appris de ses semblables une espèce de Lingua Franca, faite du latin, que je trouvai assez intelligible, quoiqu'il n'y eut ni cas ni temps ni autres flexions, et il la parlait avec facilité, y étant accoutumé. Le père Labbe (2), jésuite français, fort savant, connu par bien d'autres ou-

(lj DALGaRNO :Georges:, né à Aberdeen. Son ouvrage, publié en 1661, sous ce titre : {rs signorum vulgo Character universalis et lingua philosophie est extr^mement rare. — Wilkins, évêque de Chester, né en 1614, pres de Daventry, mort à Londres chez le docteur Tillotson, en 1672, est un des esprits curieux el originaux du xvii. siècle. Son livre sur la Dérouverte d'un Nouveau Monde, contient déjà l'hypothèse des astres habités, qui a été plus tard reprise par Fontenelle dans la Pluralité des mondes. Il fut un des souscripteurs du livre de Dalgarno, puis plus tard lui emprunta son idée et la développa, sans le citer, dans son Essai sur la langue philosophique avec un Dictionnaire conforme à cet essai. — Londres, 1668, in-fe, ouvrage qui est lui-mème très rare. On en trouve un extrait dans les Transactions philosophiques, n° 35, vu.

‘21 Labbé (le Père), jésuite français, né à Bourges en 1607, mort à Paris en

1607. Son érudition et sa fécondité sont prodigieuses. Dans la liste considerable de ses ouvrages dounée par Moreri, nous ne trouvons pas celui auquel

vrages, a fait une langue dont le latin est la base, qui est plus aisée eta moins de sujétion que notre latin, mais qui est plus régulière que la Lingua Franca. ll en a fait un livre exprès. Pour ce qui est des langues qui se trouvent faites depuis longtemps, il n'y en a guère qui ne soient extrémement altérées aujourd'hui. Cela est manifeste en les comparant avec les anciens livres et monuments qui eu restent. Le vieux francais approchait davantage du provençal et de l'italien, et on voit le théotisque avec le francais ou romain plutôt ‘appelé autrefois Lingue Romana rustica) tels qu'ils étaient au neuvième siècle après Jésus-Christ dans les formules des serments des fils de l'empereur Louis le Débonnaire, que Nithard, leur parent. nous a conservés. On ne trouve guéres ailleurs de si vieux francais. italien ou espagnol. Mais pour du théotisque ou allemand ancien, il y a l'Évangile d'Otfricd, moine de Weissembourg de ce méme temps, que Flacius a publié et que M. Schilter (1) voulait donner de nouveau. Et les Saxons passés dans la Grande-Dretagne nous ont laissé des livres encore plus anciens. On a quelque version ou paraphrase du commencement de la Genèse et de quelques autres parties de l'Histoire sainte, faite par un Caedmon, dont Beda fait déjà mention. Mais le plus ancien livre non seulement des langues germaniques, mais de toutes les langues de l'Europe, excepté la grecque et la Iatine, est celui de l'Évangile des Goths du Pont-Euxin, connu sous le nom de Core. argenteus, écrit en caractères tout particuliers, qui s'est trouve dans l'ancien monastere des Bénédietins de Werden, en Westphalie, et a été transporté en Suede, où on le conserve comme de raison avec autant de soin que l'original des Pandectes à Florence, quoique cette version ait été faite pour les Goths orientaux et dans un dialecte bien éloigné du germanique scandinavien : mais c'est parce qu'on croit avec quelque probabilité que les Goths du Pont- Euxin sont vous originairement de Scandinavie, ou du moins de la mer Baltique. Or la langue ou le dialecte de ces anciens Goths est trés différent du germanique moderne, quoiqu'il y ait le méme fond de langue. L'ancien gaulois en était encore plus different, à en juger par la langue plus approchante de la vraie gauloise, qui est celle du

Leibniz fait allusion. Parmi ses ouvrages. le seul qui ait rapport à la philoso- 'phie est intitulé : Aristotelis et Platonis (Girevorum interpretum brevis eouspezlus, Pa:is, 1657, in-1«. C'était le. préambule d'un grand ouvrage qu'il meditait sous ce titre : AfAeneum plulosaphiciun., P. J.

(1) Scuirer (John, juriconsulte et archéologue allemand, professeur de droit à Strasbourg. auteur du Thesaurus antiquitatum T'eutonicarum. P. J.

pays de Gales, de Cornuaille, et le bas breton ; mais le hibernois en diffère encore davantage et nous fait voir les traces d'un langage britannique, gaulois et germanique, encore plus antique. Cependant ces langues viennent toutes d’une source et peuvent être prises pour des altérations d'une méme langue, qu'on pourrait appeler la celtique. Aussiles anciens appelaient-ils Celtes tantles Germains queles Gaulois; et, en remontant davantage pour y comprendre les origines tant du celtique et du latin que du grec, qui ont beaucoup de racines communes avec les langues germaniques ou celtiques, on peut conjecturer que cela vient de l'origine commune de tous ces peuples descendus des Scythes, venus de la mer Noire, qui ont passé le Danube et la Vistule, dont une partie pourrait être allée en Grèce, et l'autre aura rempli la Germaine et les Gaules ; ce qui est une suite de l'hypothèse qui fait venir les Européens d'Asie (1). Le Sarmatique (supposé que c'est l'esclavon) a sa moitié pour le moins d'une origine ou germanique ou commune avec le germanique. 1l en pa- "it quelque chose de semblable méme dans le langage finnois, qui est celui des plus anciens Scandinaviens, avant que les peuples germaniques, c'est-à-dire les Danois, Suédois et Norvégiens y aient occupé ce qui est le meilleur et le plus voisin de la mer, et le langage des Finnoniens ou du nord-ouest de notre continent, qui est encore celui des Lapons, s'étend depuis l'océan germanique ou norvégien plutót, jusque vers la mer Caspienne (quoique interrompu par les peuples eselavons qui se sont fourrés entre deux) et a du rapport au hongrois, venu des pays qui sont maintenant en partie sous les Moscowites. Mais la langue tartaresque, qui a rempli le nord-est de l'Asie, avecses variations, parait avoir été celle des Huns et Cumans, comme elle l'est des Usbecs ou Turcs, des Calmues, et des Mugalles. Or toutes ces langues de la Scythie ont beaucoup de racines communes entre elles et avec les nótres, et il se trouve que méme l'arabique {sous laquelle l'hébraique, l'ancienne punique, la chaldeenne, la syriaque, et l'éthiopique des Abyssins doivent être comprises) en a d'un si grand nombre et d'une convenance si manifeste avec les nôtres, qu'on ne lesaurait attribuer au seul hasard, ni même au seul commerce, mais plutôt aux migrations des peuples (2). De

(1) Cette hypothèse a été vérifiée par la philologie comparée. P. J.

(2) D’après la philologie moderne, les langues dont parle ici Leibniz, et que l'on appelle sémiliques, n'ont qu'un très petit nombre de racines communes avec les langues indu-européennes, et forment deux familles irréductibles. P, J.

sorte qu'il n'y a rien en cela qui combatte et qui ne favorise plutót le sentiment de l'origine commune de toutes les nations et d'une langue radicale et primitive. Si l'hébraique ou l'arabesque y approche le plus, elle doit étre au moins bien altérée, et il semble que le teuton a plus gardé du naturel, et (pour parler le langage de Jacques Bœhm) (1) de l'adamique (2) : car, si nous avions la langue primitive dans sa pureté, ou assez conservée pour être reconnaissable, il faudrait qu'il y parüt les raisons, des connexions soit physiques, soit d'une institution arbitraire, sage ct digne du premier auteur. Mais, suposé que nos langues soient dérivatives, quant au fond elles ont néanmoins quelque chose de primitif en elles-mémes, qui leur est survenu par rapport à des mots radicaux nouveaux, formés depuis chez elles par hasard, mais sur des raisons physiques. Ceux qui signifient les sons des animaux ou en sont venus en donnent des exemples. Tel est par exemple le latin coe zare, attribué aux grenouilles, qui a du rapport au coutaquen ou quaken en allemand. Or il semble que le bruit de ces animaux est la racine primordiale d'autres mots de la langue germanique. Car, comme ces animaux font bien du bruit, on l'attribue aujourd'hui aux discours de rien et babillards, qu'on appelle quakeler en diminutif ; mais apparemment ce méme mot queaken était autrefois pris en bonne part et signifiait toute sorte de sons qu'on fait avec la bouche et sans en ex: cepter la parole méme. Et, comme ces sons ou bruits des animaux sont un témoignage de la vie, et qu'on connait par là avant de voir qu'il y a quelque chose de vivant, de là est venu que quek, en vieux allemand, signifiait vie ou vivant, comme on le peut remarquer dans les plus anciens livres, et il y en a aussi des vestiges dans la langue moderne, car quecksilber est vif-argent, et erquicken est conforter et comme revivifier ou recréer après quelque défaillance ou quelque grand travail. On appelle aussi quaken en bas allemand certaines mauvaises herbes, vives pour ainsi dire et courantes, comme on parle en allemand, qui s'étendent et se propagent aisément dans

(1; Been (Jacob;, célèbre mystique allemand, cordonnier à Gorliz, né pres de cette ville dans la haute Lusace, en 1575, mort en 1621, Ses principaux ouvrages sont : L'Aurora ou lube naissante (1612) ; la Desrriplion des trois principes de l'essence divine (1619) ; Mysterium magnum ; Signatura rerum, etc. Il en a paru plusieurs editions completes à Amsterdam (1665, 1682, 1730). Saint- Martin a traduit plusieurs de ces ouvrages en français : Aurore naissante (Paris, 2 vol. in-8', an VII); les Trots Principes de l'essence divine (2 vol. in-8», Paris, an X) , le Chemin pour aller au Christ (1 vol. in-12, Paris, 18221. b. J.

(2) Le langage d'Adam.

les champs au préjudice des grains, et dans l'anglais quickly qui veut dire promptement et d'une manière vive. Ainsi on peut juger qu'à l'égard de ces mots la langue germanique peut passer pour primitive, les a: ins n'ayant pas besoin d'emprunter d'ailleurs un son, qui est. l'ir:itation de celui des grenouilles. Et il v en a beaucoup d'autres où il en paraît autant. Car il semble que, par un instinct naturel, les anciens Germains, Celtes et autres peuples apparentés avec eux, ont employé la lettre R pour signifier un mouvement violent et un bruittel que celui de cette lettre. Cela parait dans £éo, couler (fluo), rinnen, rüren (fluere), rutir, (fluxion), le Rhin, Rhône, Boer (Rhenus, Rhodanus, Eridanus, Rura, rauben i rapere, ravir), Ret frota), radere (raseri, rauschen (mot difficile à traduire en fraucais : il signifie un bruit tel que celni des feuilles ou arbres que le vent ou un animal passant y excite, qu'on fait avec une robe trainante), rekken (étendre avec violence) d'où vient que reichen est atteindre, que der rick signifie un long bâton ou perche servant à suspendre quelque chose, dans cette espèce de plat-dütsch où bas saxon, qui est près de Brunswick ; que rige, reihe, regula, regere se rapporte à une longueur ou course droite, et que reck a signifié une chose ou personne fort étenduc et longue, et particulierement un géant, et puis un homme puissant et riche, comme il parait dans le reich des Allemands et dans le riche ou ricco des demi-latins. En espagnol, ricos hombres signifie les nobles ou principaux : ee qui fait comprendre en méme temps comment les métaphores, les synecdocques et les métonymies ont fait passer les mots d'une signification à l'autre, sans qu'on en puisse toujours suivre la piste. On remarque ainsi ce bruit et mouvement violent dans rss ‘rupture, avec quoi le latin rronpo, le grec Séyvu, le francais arracher, l'italieu stroccio ont de la connexion. Or, comme la lettre R signifie naturellement un mouvement violent. la lettre L en désigne un plus doux. Aussi voyons-nous que les enfantset autres, à qui le R est trop dur et trop difficile à prononcer, y mettent la lettre L à la place, comme disant par exemple : mon lerélent péle. Ce mouvement doux parait. dans leben (vivre), laben (conforter, faire vivre). Und. (lenis; lentus (lent), eben (aimer), lauffen (glisser promptement comme l'eau qui coule), labi (glisser, lebitur uncle vadis abies;, legen imettre doucement, d'où vient /iegen, coucher, /«ge ou laye (un lit, comme un lit de pierres), {ay-stein. pierre à couches, ardoise, lego, ich lese, je ramasse ce qu'on a mis (c'est le contraire du mettre) et

puis je lis, et enfin chez les Grecs, je parle, laub (feuille, chose aisée à remuer, où se rapportent aussi lap, lid, lenken), luo, 4v (solvo), leien (en bas-saxon), se dissoudre, se fondre comme la neige), d'où la Leine, rivière d’Ilanovre, a son nom, qui, venant des pays montagneux, grossit fort par les neiges fondues. Sans parler d'une infinité d'autres semblables appellations, qui prouvent qu'il y a quelque chose de naturel dans l'origine des mots, qui marque un rapport entre les choses et les sons et mouvements des organes de la voix ; et c'est encore pour cela que la lettre L jointe à d'autres noms, en fait le diminutif chez les Latins, les demi- Latins et les Allemands supérieurs. Cependant il ne faut point prétendre que cette raison se puisse remarquer partout, car le lion, le lynx, le loup, ne sont rien moins que doux. Mais on se peut être attaché à un autre accident, qui est la vitesse (lauf), qui les fait craindre ou qui oblige àla course ; comme si celui qui voit venir un tel animal criait aux autres lauf (fuyez *), outre que, par plusieurs accidents et changements, la plupart desmots sont extrémement altérés et éloignés de leur prononciation et de leur signification originale.

Pu. Encore un exemple le ferait mieux entendre.

Tu. En voici un assez manifeste et qui comprend plusieurs autres. Le mot d'œil et son parentage y peut servir. Pour le faire voir je commencerai d'un peu haut. À (premiere lettre) suivie d'une petite aspiration fait ah, et, comme c'est une émission de l'air, qui fait un son assez clair au commencement et puis évanouissant, ce son signifie naturellement un petit souffle, spiritum lenem, lorsque À et H ne sont guére forts. C'est de quoi xo, aer, aura, haugh, halare, haleine, ätuos, athem, odem (allemand) ont eu leur origine. Mais, comme l'eau est un fluide aussi, et fait du bruit, il en est venu (ce semble) qu'ah, rendu plus grossier par le redoublement, c'est-àdire aha ou ahha, a été pris pour l'eau. Les Teutons et autres Celtes, pour mieux marquer le mouvement, y ont proposé leur W à l'un et à l'autre; c'est pourquoi wehen, wind, vent, marquent le mouvement de l'air, et waten, vadum, water le mouvement de l'eau ou dans l'eau. Mais, pour revenir à aha, il parait être (comme j'ai dit) une maniere de racine, qui signifie l'eau. Les Islandais, qui gardent quelque chose de l'ancien teutonisme scandinavien, en ont diminué l'aspiration en disant aa , d'autres qui disent aken (entendant Air, Aquas grani) l'ont augmentée, comme font aussi les Latins dans leur aqua, et les Allemands en certains endroits, qui disent ach

PAUL JaxET. — Leibniz. 16

dans les compositions pour marquer l'eau, comme lorsque Schwartzäch signifie eau noire, Biberach eau des Castors. Et au lieu de Wiser ou Weser on disait Wiseraha dans les vieux titres, et Wisurach chez les anciens habitants, dont les Latins ont fait Visurgis, comme d'/ler, llerach, ils ont fait /largus. D'aqua, aigues, auue, les Francais ont enfin fait eau, qu'ils prononcent oo, oü il ne reste plus rien de l'origine. Auwe, Auge chez les Germains est aujourd'hui un lieu que l'eau inonde souvent, propre aux pâturages, locus irriguus, pascuus ; mais plus particulièrement il signifie une ile comme . dans le nom du monastère de Heichenau (4ugia dives) et bien d'autres. Et cela doit avoir eu lieu chez beaucoup de peuples teutoniques et celtiques, car de là est venu que tout ce qui est isolé dans une espèce de plaine a été nommé auge ou Ooge, oculus. C'est ainsi qu'on appelle des taches d'huile sur de l'eau chez les Allemands ; et chez les Espagnols Ojo est un trou. Mais auge, ooge, oculus, oc

chio, etc., a été appliqué plus particuliérement à l'oeil comme par excellence, qui fait ce trou isolé éclatant dans le visage; el sans doute le français œil en vient aussi, mais l'origine n'en est point reconnaissable du tout, à moins qu'on n'aille par l'enchainement que je viens de donner ; et il parait que l'ôuua et ójy; des Grecs vient de la méme source. Oe ou Oeland est une ile chez les Septentrionaux, etil y en a quelque trace dans l'hébreu, où * x, Ai est une île. M. Bochart (1) a cru que les Phéniciens en avaient tiré le nom, qu'il croit qu'ils avaient donné à la mer Egée, pleine d'iles. Augere, augmentation, vient encore d'auue ou auge, c'est-à-dire de l'effusion des eaux; comme aussi ooken, auken en vieux saxon, estait augmenter, et l'Augustus en parlant de l'Empereur estait traduit par ooker. La rivière de Bronsvic, qui vient des montagnes de Hartz, et par conséquent est fort sujette à des accroissements subits, s'appelle Ocker, et Ouacra autrefois. Et je dis en passant que les noms des rivières étant ordinairement venus de la plus grande antiquité connue, marquent le mieux le vieux langage et les anciens habitants, c'est pourquoi ils mériteraient une recherche particulière. Et les langues en général, étant les plus anciens monuments des peuples, avant l'écriture et les arts, en marquent le mieux l'origine, les cognations et migrations. C'est pourquoi les étymologies bien entendues seraient curieuses et de conséquence, mais il faut joindre

(1) Bocnanr, célèbre érudit protestant, né à Rennes en 1579, mort à Caen en 1666. P. J.

des langues de plusieurs peuples, et ne point faire trop de sauts d'une nation à une autre fort éloignée sans en avoir de bonnes vérifications, où il sert surtout d'avoir les peuples entre eux pour garants. Et en général l'on ne doit donner aucune créance aux etymologies, que lorsqu'il y a quantite d'indices concourants : autrement c'est goropiser.

Pu. Goropiser ? Que veut dire cela?

Tu. C'est que les étymologies étranges et souvent ridicules de Goropius Becanus (1), savant médecin du xvi° siècle, ont passé en proverbe, bien qu'autrement il n'ait pas eu trop de tort de prétendre que la langue germanique, qu'il appelle cimbrique, a autant et plus de marques de quelque chose de primitif que l'hébraique même. Je me souviens que feu M. Claubergius (2), philosophe excellent, a donné un petit essai sur les origines de la langue germanique, qui fait regretter la perte de ce qu'il avait promis sur ce sujet. J'y ài donné moi-méme quelques pensées, outre que j'avais porté feu M. Gerardus Meierus (3j, théologien de Brème, à y travailler, comme il a fait, mais la mort l'a interrompu. J'espére pourtant que le publie en profitera encore un jour, aussi bien que des travaux semblables de M. Schilter, jurisconsulte célèbre à Strasbourg, mais qui vient de mourir aussi. Il est sûr au moins que la langue et les antiquités teutoniques entrent dans la plupart des recherches des origines, coutumes et antiquités européennes. Et je souhaiterais que des savants hommes en fissent autant dans les langues wallienne, biscayenne, slavonique, finnoise, turque, persanne, arménienne, géorgienne et autres, pour en mieux découvrir l'harmonie, qui servirait particulièrement, comme je viens de dire, à éclaircir l'origine des nations.

{D DEcawcs Gonopics, ou Jean Bécan (Van Gorp), né en 1518 dans le Brabant, mort en 1572, médecin, mais plus connu par son goût pour les belles-lettres et les langues. Il prétendait que la langue d'Adam était le flamand. P. J.

(2; CLaugerc, célebre cartésien, né à Sollingen (duché de Berg) en 1622, mort en 1665. Ses principaux ouvrages sont : //e conjunctione anima et corporis humani scriplum. Exercitationes de cognitione. Dei el Nostri. Logica. vetus et nora (In-8, Duisbourg, 1656); Ontosophia mème vol.) ; Initiatio philosophi seu Dubitatio Curtesiana (In-12, Mulberg, 1687). Ses œuvres complètes ont été

publiées à Amsterdam en 1611. b. J.

(3) MER (Gérard), né à Bréme en 1616, mort dans cette ville en 1608. Ses principaux ouvrages philosophiques sont: Compendium logicæ divine, — Aru-

neurum telus divina ecistentiæ testes. — De dubitatione scepticá et Cartesianá. 1l a laissé en manuscrit un Glossarium linguæ Saxonicæ : C'est l'ouvrage don parle Leibniz. P. J.

8 9. Pu. Ce dessein est de conséquence, mais à present il est temps de quitter le matériel des mots et de revenir au formel, c'est-à-dire à la signification, qui est commune aux différentes langues. Or, vous m'accorderez premiérement, Monsieur, que, lorsqu'un homme parle à un autre, c'est de ses propres idées qu'il veut donner des signes, les mots ne pouvant étre appliqués par lui à des choses qu'il ne connait point. Et, jusqu'à ce qu'un homme ait des idees de son propre fonds, il ne saurait supposer qu'elles sont conformes aux qualités des choses ou aux conceptions d'un autre.

Tu. ll est vrai pourtant qu'on prétend de désigner bien souvent plutót ce que d'autres pensent que ce qu'on pense de son chef comme il n'arrive que trop aux laiques, dont la foi est implicite. Cependant j'accorde qu'on entend toujours quelque chose de général, quelque sourde et vide d'intelligence que soit la pensée ; et on prend garde du moins de ranger les mots selon la coutume des autres, se contentant de croire qu'on pourrait en apprendre le sens au besoin. Ainsi on n'est quelquefois que le trucheman des pensées, ou le porteur de la parole d'autrui, tout comme serait unc lettre ; et méme on l'est plus souvent qu'on ne pense.

S 4. Pu. Vous avez raison d'ajouter qu'on entend toujours quelque chose de général, quelque idiot qu'on soit. Un enfant, n'ayant remarqué dans ce qu'il entend nommer or qu'une brillante couleur jaune, donne le nom d'or à cette méme couleur qu'il voit dans la queue d'un paon ; d'autres ajouteront la grande pesanteur, la fusibilite, la malléabilité.

Tu. Je l'avoue, mais souvent l'idée qu'on a de l'objet dont on parle est encore plus générale que celle de cet enfant, et je ne doute point qu'un aveugle ne puisse parler pertinemment des couleurs et faire une harangue à la louange de la lumière qu'il ne connait pas, parce qu'il en a appris les effets et les circonstances.

S 4. Pir. Ce que vous remarquez est très vrai. Il arrive souvent que les hommes appliquent davantage leurs pensées aux mots qu'aux choses, et parce qu'on a appris la plupart de ces mots avant de connaitre les idées qu'ils signifient, il y a non seulement des enfants, mais des hommes faits qui parlent souvent comme des perroquets. Cependant les hommes prétendent ordinairement de marquer leurs pensées et de plus ils attribuent aux mots un secret rapport aux idées d'autrui et aux choses mêmes. Car, si les sons étaient attribués à une autre idée par celui avec qui nous nous

entretenons, ce serait parler deux langues. |l est vrai qu'on ne s'arrête pas trop à examiner quelles sont les idées des autres, et l'on suppose que notre idée est celle que les communes et les habiles gens du pays attachent au méme mot. 3 6. Ce qui a lieu particulièrement à l'égard des idées simples et des modes; mais, quant aux substances, on y croit plus particulièrement que les mots signifient aussi la réalité des choses.

Tu. Les substances et les modes sont également représentés par les idées; et les choses, aussi bien que les idées, dans l'un et l'autre cas sont marquées par les mots; ainsi je n’y vois guère de difrérence, sinon que les idées des choses substantielles et des qualités sensibles sont plus fixes. Au reste, il arrive quelquefois que nos idées et pensées sont la matiére de nos discours et font la chose méme qu'on veut signifier, et les notions réflexives entrent plus qu'on ne croit dans celle des choses. On parle méme quelquefois des mots matériellement, sans que, dans cet endroit-là précisément, on puisse substituer à la place du mot la signification, ou le rapport aux idées ou aux choses; ce qui arrive non seulement lorsqu'on parle en grammairien, mais encore quand on parle en dictionnariste, en donnant l'explication du nom.

CHAP. Ill. — DES TERMES GÉNÉRAUX.

S 1. Pu. Quoiqu'il n'existe que des choses particuliéres, la plus grande partie des mots ne laisse point d'étre des termes généraux; parce qu'il est impossible, 5 2. que chaque chose particuliere puisse avoir un nom particulier et distinct, outre qu'il faudrait une mémoire prodigieuse pour cela, au prix de laquelle celle de certains généraux qui pouvaient nommer tous leurs soldats par leur nom ne serait rien. La chose irait méme à l'infini, si chaque béte, chaque plante et méme chaque feuille de plante, chaque graine, enfin chaque grain de sable qu'on pourrait avoir besoin de nommer devait avoir son nom. Et comment nommer les parties des choses sensiblement uniformes, comme de l'eau, du fer ? 33. Outre que ces noms particuliers seraient inutiles, la fin principale du langage étant d'exciter dans l'esprit de celui qui m'écoute une idée semblable à la mienne. Ainsi la similitude suffit, qui est marquée par les termes

généraux, 8 4. et les mots particuliers seuls ne serviraient point à étendre nos connaissances, ni à faire juger de l'avenir par le passé, ou d'un individu par un autre. $ 5. Cependant, comme l'on a souvent besoin de faire mention de certains individus, particuliérement de notre espéce, l'on se sert de noms propres, qu'on donne aussi aux pays, villes, montagnes et autres distinctions de lieu. Et les maquignons donnent des noms propres jusqu'à leurs chevaux, aussi bien qu'Alexandre à son Bucéphale, afin de pouvoir distinguer tel ou tel cheval particulier, lorsqu'il est éloigné de leur vue.

Tir. Ces remarques sont bonnes, et il y en a qui conviennent avec celles que je viens de faire. Mais j'ajouterai, suivant ce que j'ai observé déjà, que les noms propres ont été originairement appellatifs, c'est-à-dire généraux dans leur origine, comme Brutus, César, - Auguste, Capito, Lentulus, Piso, Cicero, Elbe, Rhin, Rhur, Leine, Ocker, Bucéphale, Alpes, Brenner ou Pyrénées, car l'on sait que le premier Brutus eut ce nom de son apparente stupidité, que César était le nom d'un enfant tiré par incision du ventre de sa mère, qu'Auguste était un nom de vénération, que Capiton est grosse téte, comme Bucéphale aussi, que Lentulus, Pison et Cicéron ont été des noms donnés au commencement à ceux qui cultivaient particulièrement certaines sortes de légumes. J'ai déjà dit ce que signifient les noms .de ces rivières, Rhin, Hhur, Leine, Ocker. Et l'on sait que toutes les rivières s'appellent encore Elbes en Scandinavie. Enfin Alpes sont montagnes couvertes de neige (à quoi convient album, blanc) et Brenner ou Pyrénées signifient une grande hauteur, car bren était haut, ou chef (comme Drennus), en celtique, comme encore brinck chez les Bas-Saxons, est hauteur, et il y a un Brennet entre l'Allemagne et lltalie, comme les Pyrénées sont entre les Gaules et l'Espagne. Ainsi j'oserais dire que presque tous les mots sont originairement des termes généraux, parce qu'il arrivera fort rarement qu'on inventera un nom exprès sans raison pour marquer un tel individu. On peut done dire que les noms des individus étaient des noms d'espéce, qu'on donnait par excellence. ou autrement à quelque iudividu, comme le nom grosse tête à celui de toute la ville qui l'avait la plus grande ou qui etait le plus considéré des grosses têtes qu'on connaissait. C'est ainsi méme qu'on donne les noms des genres aux espèces, c'est-à-dire qu'on se contentera d'un terme plus général ou plus vague pour désigner des espèces plus particulieres, lorsqu'on ne se soucie point des dillérences. Comme, par

exemple, on se contente du nom général d’absinthe, quoiqu'il y en ait tant d'espèces qu'un des Bauhin (1) en a rempli un livre exprès.

& 6. Tn. Vos réflexions sur l'origine des noms propres sont fort justes ; mais, pour venir à celle des noms appellatifs ou des termes généraux, vous conviendrez sans doute, Monsieur, que les mots deviennent généraux lorsqu'ils sont signes d'idées générales, et les idées deviennent générales lorsque par abstraction on en sépare le temps, le lieu, ou telle autre circonstance, qui peut les déterminer à telle ou telle existence particuliére.

Tu. Je ne disconviens point de cet usage des abstractions, mais c'est plutôt en montant des espèces aux genres que des individus aux espèces. Car (quelque paradoxe que cela paraisse) il est impossible à nous d'avoir la connaissance des individus et de trouver le moyen de déterminer exactement l'individualité d'aucune chose, à moins que de la garder elle-méme; car toutes les circonstances peuvent revenir; les plus petites différences nous sont insensibles; le lieu ou le temps, bien loin de déterminer d'eux-mémes, ont besoin euxmêmes d’être déterminés par les choses qu'ils contiennent. Ce qu'il y a de plus considérable en cela est que l'individualité enveloppe l'infini. et il n'y a que celui qui est capable de le comprendre qui puisse avoir la connaissance du principe d'individuation d'une telle ou telle chose; ce qui vient de l'influence (à l'entendre sainement) de toutes les choses de l'univers les unes sur les autres. H est vrai qu'il n'en serait point ainsi, s'il y avait des atomes de Démocrite ; mais aussi il n'y aurait point alors de différence entre deux individus différents de la méme figure et de la méme grandeur.

8 7. Pu. Il est pourtant tout visible que les idées que les enfants se font des personnes avec qui ils conversent (pour nous arréter à cet exemple) sont semblables aux personnes mémes et ne sont que particuliéres. Les idées qu'ils ont de leur nourrice et de leur mére sont sont fort bien tracées dans leur esprit, et les noms de nourrice ou de maman dont se servent les enfants, se rapportent uniquement à ces personnes. Quant apres cela le temps leur a fait observer qu'il y a plusieurs autres êtres, qui ressemblent à leur père ou à leur mère, ils forment une idée à laquelle ils trouvent que tous ces êtres particu-

11) JEAN Bavurs, célèbre naturaliste suisse, s'est livré surtout à l'étude de la botanique. L'ouvrage auquel Leibniz fait allusion est intitulé : De plantis absinthea nomen. habentibus, ll y a un autre Bauhin, frère du précédent, égales ment naturaliste.

liers participent également, et ils lui donnent comme les autres le nom d'homme. $ 8. Ils acquièrent par la méme voie des noms et des notions plus générales ; par exemple, la nouvelle idée de l'animal ne se fait point par aucune addition, mais seulement en Ótant la figure ou les propriétés particulières de l'homme et en retenant un corps accompagné de vie, de sentiment et de motion spontanée.

Tu. Fort bien ; mais cela ne fait voir que ce que je viens de dire ; car, comme l'enfant va par abstraction de l'observation de l'idée de l'homme à celle de l'idée de l'animal, il est venu de cette idée plus spécifique qu'il observait dans sa mére ou dans son pére et dans tant d'autres personnes à celle de la nature humaine. Car, pour juger qu'il n'avait point de précise idée de l'individu, il suffit de considérer qu'une ressemblance médiocre le tromperait aisément et le ferait prendre pour sa mère une autre femme qui ne l'est point. Vous savez l'histoire du faux Martin Guerre, qui trompa la femme méme du véritable et les proches parents par la ressemblance jointe à l'adresse et embarrassa longtemps les juges, lors même que le véritable fut arrivé.

8 9. Pu. Ainsi tout ce mystère du genre ct des espèces, dont on fait tant de bruit dans les écoles, mais qui hors de là est avec raison si peu considéré, tout ce mystère, dis-je, se réduit uniquement à la formation d'idées abstraites plus ou moins étendues, auxquelles on donne certains noms.

Tu. L'art de ranger les choses en genres et en espéces n'est pas de petite importance et sert beaucoup tant au jugement qu'à la mémoire. Vous savez de quelle conséquence cela est dans la botanique, sans parler des animaux ct autres substances, et sans parler aussi des étres moraux et notionaux comme quelques-uns les appellent. Une bonne partie de l'ordre en dépend, et plusieurs bons auteurs écrivent en sorte que tout leur discours peut étre réduit en divisions ou sous-divisions, suivant une méthode qui a du rapport aux genres et aux espéces, et sert non seulement à retenir les choses, mais méme à les trouver. Et ceux qui ont disposé toutes sortes de notions sous certains titres ou prédicaments sous-divisés, ont fait quelque chose de fort utile.

3 10. Pn. En définissant les mots, nous nous servons du genre ou du terme général le plus prochain; et c'est pour s'épargner la peine de compter Ies diflérentes idées simples que ce genre signifie, ou

». WE peut-étre pour s'épargner la honte de ne pouvoir faire

cette énumération. Mais quoique la voie la plus courte de définir soit par le moyen du genre et de la différence, comme parlent les logiciens, on peut douter, à mon avis, qu'elle soit la meilleure : du moins elle n'est pas l'unique. Dans la définition qui dit que l'homme est un animal raisonnable (définition qui peut-être n'est pas la plus exacte, mais qui sert assez bien au présent dessein), au lieu du mot animal on pourrait mettre sa définition. Ce qui fait voir le peu de nécessité de la régle, qui veut qu'une définition doit étre composée de genre et de différence et le peu d'avantage qu'il y a à l'observer exactement. Aussi les langues ne sont pas toujours formées selon les régles de la logique, en sorte que la signification de chaque terme puisse être exactement et clairement exprimée par deux autres termes. Et ceux qui ont fait cette régle ont eu tort de nous donner si peu de définitions qui y soient conformes.

Tu. Je conviens de vos remarques; il serait pourtant avantageux pour bien des raisons que les définitions puissent être de deux termes : cela sans doute abrégerait beaucoup, et toutes les divisions pourraient être réduites à des dichotomies, qui en sont la meilleure espéce, et servent beaucoup pour l'invention, le jugement et la mémoire. Cependant je ne crois pas que les logiciens exigent toujours que le genre ou la différence soit exprimée en un seul mot; par exemple le terme polygone régulier peut passer pour le genre du carré, et dans la figure du cercle le genre pourra être une figure plane curviligne, et la différence serait .celle dont les points de la ligne ambiante soient également distants d'un certain point comme centre. Àu reste, il est encore bon de remarquer que bien souvent le genre pourra être changé en différence, et la différence en genre. Par exemple, le carré est un régulier quadrilatéral, ou bien un quadrilatère régulier, de sorte qu'il semble que le genre ou la différence ne different que comme le substantif et l'adjectif; comme si au lieu de dire que l'homme est un animal raisonnable, la langue permettait de dire que l'homme est un rational animable, c'est-à-dire une substance raisonnable douée d'une nature animale, au lieu que les génies sont des substances raisonnables, dont la nature n'est point animale, ou commune avec les bêtes. Et cet échange des genres et des différences dépend de la variation de l'ordre des sous-divisions.

S 11. Pu. ll s'ensuit de ce que je venais de dire, que ce qu'on appelle général et universel n'appartient point à l'existence des

choses, mais que c'est un ouvrage de l'entendement, 8 12, et les essences de chaque espèce ne sont que les idées abstraites. -

Tu. Je ne vois pas assez cette conséquence. Car la généralité consiste dans la ressemblance des choses singulières entre elles, et cette ' essemblance est une réalité.

S 13. Pr. J'allais vous dire moi-même que ces espèces sont fondées sur les ressemblances.

Ti. Pourquoi donc. n'y point chercher aussi l'essence des genres et des espèces?

8 44. Pr. On sera moins surpris de m'entendre dire que ces essences sont l'ouvrage de l'entendemnnt, si l'on considére qu'il y a du moins des idées complexes, qui dans l'esprit de différentes personnes ont souvent différentes collections d'idées simples, et ainsi ce qui est avarice dans l'esprit d'un homme ne l'est pas dans l'esprit d'un autre.

Tu. J'avoue, Monsieur, qu'il y a peu d'endroits où j'aie moins entendu la force de vos conséquences qu'ici, et cela me fait de la peine. Si les hommes différent dans le nom, cela change-t.il les choses ou leurs ressemblances ? Si l'un applique le nom d'avarice à une ressemblance, et l'autre à une autre, ce seront deux différentes espéces désignées par le méme nom.

Pu. Dans l'espéce des substances qui nous est plus familière et que nous connaissons de la manière la plus intime, on a douté plusieurs fois si le fruit qu'uné femme a mis au monde était homme, jusqu'à disputer si l'on devait le nourrir et baptiser; ce qui ne pourrait étre si l'idée abstraite ou l'essence à laquelle appartient le noin d'homme était l'ouvrage de la nature et non une diverse incertaine collection d'idées simples que l'entendement joint ensemble et à laquelle il attache un nom après l'avoir rendue générale par voie d'abstraction. De sorte que dans le fond chaque idée distincte, formée par abstraction, est une essence distincte.

Tu. Pardonnez-moi que je vous dise, Monsieur, que votre langage m'embarrasse, car je n'y vois point de liaison. Si nous ne pouvons pas toujours juger par le dehors des ressemblances de l'intérieur, est-ce qu'elles en sont moins dans la nature ? Lorsqu'on doute si un monstre est homme, c'est qu'on doute s'il a de la raison, Quand on saura qu'il en a, les théologiens ordonneront de le faire baptiser ct les juriconsultes de la faire nourrir. 1l est vrai qu'on peut disputer des plus basses espéces logiquement prises, qui se varient

par des accidents dans une même espèce physique ou tribu de génération ; mais on n'a point besoin de les déterminer ; on peut même les varier à l'infini, comme il se voit dans la grande variété des oranges, limons et citrons, que les experts savent nommer et distinguer. On le voyait de méme dans les tulipes et œillets, lorsque ces fleurs étaient à la mode. Au reste, que les hommes joignent telles ou telles idées ou non, et méme que la nature les joigne actuellement ou non, cela ne fait rien pour les essences, genres ou espèces, puisqu'il ne s'y agit que des possibilités, qui sont indépendantes de notre pensée.

$15. Pr. On suppose ordinairement une constitution réelle de l'espèce de chaque chose, et il est hors de doute qu'il y en doit avoir, d'où chaque amas d'idées simples ou qualités coexistantes dans cette chose doit dépendre. Mais comme il est évident que les choses ne sont rangées en sortes ou espéces sous certains noms, qu'en tant qu'elles conviennent avec certaines idées abstraites, auxquelles nous avons attaché ce nom-là, l'essence de chaque genre ou espèce vient ainsi à n'être autre chose que l'idée abstraite signifiée par le nom général ou spécifique ; et nous trouverons que c'est là ce qu'emporte le mot d'essence selon l'usage le plus ordinaire qu'on en fait. H ne serait pas mal, à mon avis, de désigner, ces deux sortes d'essences par deux noms différents et d'appeler la premiére essence réelle et l'autre essence nominale.

Tu. H me semble que votre(1)langage innove extrêmement dans les manières de s'exprimer. On a bien parlé jusqu'ici de définitions nominales etcausales ou réelles, mais non pas que je sache d'essences autres que réelles, à moins que par essences nominales on n'ait entendu des essences fausses et impossibles, qui paraissent être des essences, mais n'en sont point ; comme serait par exemple celle d'un décaédre régulier, c'est-à-dire d'un corps régulier, compris sous dix plans ou hédres. L'essence dans le fond n'est autre chose que la possibilité de ce qu'on propose. Ce qu'on suppose possible est exprimé par la définition ; mais cette définition n'est que nominale, quand elle n'exprime point en méme temps la possibilité, car alors on peut douter si cette définition exprime quelque chose de réel, c'est-à-dire de possible, jusqu'à ce que l'expérience vienne à notre secours pour nous faire connaître cette réalité à posteriori, lorsque la chose se trouve effec-

(4) GEsnARDT : noire,

tivement dans le monde; ce qui suffit au défaut de la raison, qui ferait connaître la réalité à priori en exposant la cause ou la génération possible de la chose définie. 11 ne dépend donc pas de nous de joindre les idées comme bon nous semble, à moins que cette combinaison ne soit justifiée ou par la raison qui la montre possible, ou par l'expérience qui la montre actuelle, et par conséquent possible aussi. Pour mieux distinguer aussi l'essence et la définition, il faut considérer qu'il n'y a qu'une essence de la chose, mais qu'il y a plusieurs définitions qui expriment une méme essence, comme la méme structure ou la méme ville peut être représentée par différentes scénographies, suivant les différents cótés dont on la regarde.

$ 18. Pr. Vous m'accorderez, je pense, que le réel et le nominal est toujours le méme dans les idées simples et dans les idées des modes ; mais dans les idées des substances, ils sont toujours entièrement différents. Une figure, qui termine un espace par trois lignes, c'est l'essence du triangle, tant réelle que nominale ; car c'est non seulement l'idée abstraite à laquelle le nom général est attaché, mais l'essence ou l'être propre de la chose, ou le fondement d'où procédent ses propriétés, et auquel elles sont attachées. Mais c'est tout autrement à l'égard de l'or. La constitution réelle de ses parties de laquelle dépendent la couleur, la pesanteur, la fusibilité, la fixité, etc., nous est inconnue, et, n'en ayant point l'idée, nous n'avons point de nom qui en soit le signe. Cependant ce sont ces qualités, qui font que cette matière est appelée de l'or, et sont son essence nominale, c'est-à-dire qui donne droit au nom.

Tir. J'aimerais mieux de dire, suivant l'usage recu, que l'essence de l'or est ce qui le constitue et qui lui donne ces qualités sensibles qui le font reconnaitre et qui font sa définition nominale, au lieu que nous aurions la définition réelle et causale, si nous pouvions expliquer cette contexture ou constitution intérieure. Cependant la définition nominale se trouve ici réelle aussi, non par elle-même (car elle ne fait point connaitre à priori la possibilité ou la génération du corps), mais par l'expérience, parce que nous expérimentons qu'il y a un corps, oü ces qualités se trouvent ensemble : mais sans quoi on pourrait douter, si tant de pesanteur serait compatible avec tant de malléabilité, comme l'on peut douter jusqu'à présent si un verre malléable à froid est possible à la nature. Je ne suis pas au reste de votre avis, Monsieur, qu'il y a ici de la différence entre les idées des substances et les idées des prédicats comme si les défini-

tions des prédicats (c'est-à-dire des modes et des objets des idées simples) étaient toujours réelles et nominales en méme temps, et que celles des substances n'étaient que nominales. Je demeure bien d'accord qu'il est plus difficile d'avoir des définitions réelles des corps, qui sont des étres substantiels, parce que leur contexture est moins sensible. Mais il n'en est pas de méme de toutes les substances ; car nous avons une connaissance des vraies substances ou des unités (comme Dieu et de l'âme), aussi intime que nous en avons de la plupart des modes. D'ailleurs, il y a des prédicats aussi peu connus que la contexture des corps: car le jaune ou l'amer, par exemple, sont les objets des idées ou fantaisies simples, et néanmoins on n'en a qu'une connaissance confuse, méme dans les mathématiques, où un méme mode peut avoir une définition nominale aussi bien qu'une réelle. Peu du gens ont bien expliqué en quoi consiste la différence de ces deux définitions, qui doit discerner aussi l'essence et la propriété. À mon avis, cette différence est que la réelle fait voir la possibilité du défini et la nominale ne le fait point : la définition des deux droites paralléles, qui dit qu'elles sont dans un méme plan et ne se rencontrent point quoiqu'on les continue à l'infini, n'est que nominale, car on pourrait douter d'abord si cela est possible. Mais, lorsqu'on a compris qu'on peut mener une droite paralléle dans un plan à une droite donnée, pourvu qu'on prenne garde que la pointe du style, qui décrit la parallèle, demeure toujours également distante de la donnée, on voit en même temps que la chose est possible et pourquoielles ont cette propriété de ne se rencontrer jamais, qui en fait la définition nominale, mais qui n'est la marque du parallélisme que lorsque les deux lignes sont droites, au lieu que si l'une au moins était courbe, elles pourraient étre de nature à ne se pouvoir jamais rencontrer, et cependant elles ne seraient point paralléles pour cela (1).

$ 19. Pn. Si l'essence était autre chose que l'idée abstraite, elle ne serait point ingénérable et incorruptible. Une licorñe, une sirène, un cercle exact ne sont peut étre point dans le monde.

Tn. Je vous ai déjà dit, Monsieur, que les essences sont perpétuelles, parce qu'il ne s'y agit que du possible.

(1) C'est ce qu'on appelle les «symptotes.

q PI

CHAP. IV. — DES Now«s DES IDÉES SIMPLES.

S 2. Pn. Je vous avoue que j'ai toujours cru qu'il était arbitraire de former les modes ; mais, quant aux idées simples et celles des substances, j'ai été persuadé qu'outre la possibilité, ces idées devaient signifier une existence réelle.

Tn. Je n'y vois aucune nécessité. Dieu en a les idées avant que de créer les objets de ces idées, et rien n'empéche qu'il ne puisse encore communiquer de telles idées aux créatures intelligentes : il n'y a pas méme de démonstration exacte, qui prouve que les objets de nos sens et des idées simples que les sens nous présentent, sont hors de nous. Ce qui a surtout lieu à l'égard de ceux qui croient avec les cartésiens et avec notre célèbre auteur, que nos idées simples des qualités sensibles n'ont point de ressemblance avec ce qui est hors de nous dans les objets : il n'y aurait donc rien qui oblige ces idées d'étre fondées dans quelque existence réelle.

84,5,0, 7. Pn. Vous m'accorderez au moins cette autre différence entre les idées simples et les composées, que les noms des idées simples ne peuvent étre définis, au lieu que ceux des idées composées le peuvent étre. Car les definitions doivent contenir plus d'un terme, dont chacun signifie une idée. Ainsi l'on voit ce qui peut ou ne peut pas étre défini, et pourquoi les définitions ne peuvent aller à l'infini; ce que jusqu'ici personne, que je sache, n'a remarqué.

Tu. J'ai aussi remarqué dans le petit essai sur les idées, inséré dans les actes de Leipsick il y a environ 20 ans, que les termes simples ne sauraient avoir de définitions nominales : mais j'y ai ajouté, en méme temps, que les termes, lorsqu'ils ne sont simples qu'à notre égard (parce que nous n'avons pas le moyen d'en faire l'analyse pour venir aux perceptions élémentaires, dont ils sont composés), comme chaud, froid, jaune, vert, peuvent recevoir une définition réelle, qui en expliquerait la cause. C'est ainsi quela définition réelle du vert est d'étre composée de bleu et de jaune bien mélés, quoique le vert ne soit pas plus susceptible de définition nominale, qui le fasse reconnaitre, que le bleu et le jaune. Au lieu que les termes, qui sont simples en eux-mêmes, c'est-à-dire dont la conception est “claire et distincte, ne sauraient recevoir aucune définition, soit nominale, soit réelle. Vous trouverez dans ce petit essai, mis dans les

actes de Leipsick, les fondements d'une bonne partie de la doctrine, qui regarde l'entendement, expliquée en abrégé.

37, 8. Pu. ll était bon d'expliquer ce point et de marquer ce qui pourrait étre défini ou non. Et je suis tenté de croire qu'il s'éléve souvent de grandes disputes et qu'il s'introduit bien du galimatias dans le discours des hommes pour ne pas songer à cela. Ces célébres vétilles dont on fait tant de bruit dans les écoles, sont venues de ce qu'on n'a pas pris garde à cette différence qui se trouve dans les idées. Les plus grands maitres dans l'art ont été contraints de laisser la plus grande partie des idées simples sans les définir, et quand ils ont entrepris de le faire, ils n'y ont pas reussi. Le moyen, par exemple, que l'esprit de l'homme pût inventer un plus fin galimatias que celui qui est renfermé dans cette définition d’Aristote : le mouvement est l'acte d'un être en puissance, en tant qu'il est en puissance. $. 9. Et les modernes qui définissent le mouvement, que c'est le passage d'un lieu daus un autre, ne font que mettre un mot synonyme à la place de l'autre.

Tu. J'ai déjà remarqué dans une de nos conférences passées que chez vous on fait passer bien des idées pour simples, qui ne le sont point. Le mouvement est de ce nombre que je crois être définissable; et la définition qui dit que c'est un changement de lieu, n'est pas à mépriser. La définition d'Aristote n'est pas si absurde qu'on pense, faute d'entendre que le grec xwnox chez lui ne signifiait pas ce que nous appelons mouvement, mais ce que nous exprimerions par le mot de changement, d'où vient qu'il lui donne une définition si abstraite et si métaphysique, au lieu que ce que nous appelons mouvement est appelé chez lui coc, lalio, et se trouve entre les espèces du changement (c7 xtvaeox).

& 10. Pn. Mais vous n'excuserez pas au moins la définition de la lumiere du méme auteur, que c'est l'acte du transparent.

Tu. Je la trouve avec vous fort inutile, et il se sert trop de son acte, qui ne nous dit pas grand'chose. Diaphane lui est un milicu au travers duquel on pourrait voir, et la lumière est selon lui ce qui censiste dans le trajet actuel. À la bonne heure.

& 11. Pn. Nous convenons donc que nos idées simples ne sauraient avoir des définitions nominales, comme nous ne saurions connaitre le goüt de l'ananas par la relation des voyageurs, à moins de pouvoir goüter les choses par les oreilles comme Sancho Panga avait la faculté de voir Dulcinée par oui-dire, ou comme cet aveugle qui

ayant fort oui parler de l'éclat d'écarlate, crut qu'elle devait ressembler au son de la trompette.

Tir. Vous avez raison, et tous les voyageurs du monde ne nous auraient pu donner par leurs relations ce que nous devons à un gentilhomme de ce pays, qui cultive avec succès des ananas à trois lieues d'Hanovre presque sur le bord du Weser, et a trouvé le moyen de les multiplier, en sorte que nous le pourrons avoir peut-étre un jour de notre cru aussi copieusement que les oranges de Portugal, quoiqu'il y aurait apparemment quelque déchet dans le goût.

$ 19, 43. Pn. H en est tout autrement des idées complexes. Un aveugle peut entendre ce que c'est que la statue ; et un homme qui n'aurait jamais vu l'arc-en-ciel, pourrait comprendre ce que c'est, pourvu qu'il ait vu les couleurs qui le composent. 8 15. Cependant, quoique les idées simples soient inexplicables, elles ne laissent pas d'étre les moins douteuses. Car l'expérience fait plus que la définition.

Tu. 1] y a pourtant quelque difficulté sur les idées qui ne sont simples qu'à notre égard. Par exemple, il serait difficile de marquer précisément les bornes du bleu et du vert, et en général de discerner les couleurs fort approchantes, au lieu que nous pouvons avoir des notions précises des termes dont on se sert en arithmétique et en géométrie.

S 16. Pu. Les idées simples ont encore cela de particulier, qu'elles ont trés peu de subordination dans ce que les logiciens appellent ligne prédicamentale, depuis la dernière espèce jusqu'au genre supréme. C'est que, la derniére espéce n'étant qu'une seule idée simple, on n'en peut rien retrancher ; par exemple, on ne peut rien retrancher des idées du blanc et du rouge pour retenir la commune apparence, oü elles conviennent ; c'est pour cela qu'on les comprend avec le jaune et autres sous le genre ou le nom de couleur. Et, quand on veut former un terme encore plus général, qui comprenne aussi les sons, les goüts et les qualités tactiles, on se sert du terme général de qualité, dansle sens qu'on lui donne ordinairement, pour distinguer ces qualites de l'étendue, du nombre, du mouvement, du plaisir et de la douleur, qui agissent sur l'esprit ct y introduisent leurs idées par plus d'un sens.

Tu. J'ai encore quelque chose à dire sur cette remarque. J'espère qu'ici et ailleurs vous me ferez justice, Monsieur, de croire que ce n'est point par un esprit de contradiction, et que la matiere le semble

demander. Ce n'est pas un avantage que les idées des qualités sensibles ont si peu de subordination et sont capables de si peu de sous-divisions ; car cela ne vient que de ce que nous les connaissons peu. Cependant cela méme, que toutes les couleurs ont commun d'être vues par les yeux, de passer toutes par des corps par où passe l'apparence de quelques-unes entre elles, et d'étre renvoyées des surfaces polies des corps qui ne les laissent point passer, fait (1) connaitre qu'on peut retrancher quelque chose des idées que nous en avons. On peut méme diviser les couleurs avec grande raison en extrémes (dont l'une est positive, savoir le blanc, et l'autre privative, savoir le noir) et en moyens, qu'on appelle encore couleurs dans un sens particulier, et qui naissent de la lumière par la réfraction; qu'on peut encore sous-diviser en celles du cóté convexe, et celles du cóté concave du rayon rompu. Et ces divisions et sous-divisions des couleurs ne sont pas de petite conséquence.

Pu. Mais comment peut-on trouver des genres dans ces idées simples ?

Tu. Comme elles ne sont simples qu'en apparence, elles sont accompagnées de circonstances qui ont de la liaison avec elles, quoique cette liaison ne soit point entendue de nous, et ces circonstances fournissent quelque chose d'explicable et de susceptible d'analyse qui donne aussi quelque espérance qu'on pourra trouver un jour les raisons de ces phénomènes. Ainsi il arrive qu'il y a une manière de pléonasme dans les perceptions que nous avons des qualités sensibles aussi bien que des masses sensibles ; et ce pléonasme est que nous avons plus d'une notion du méme sujet. L'or peut étre défini nominalement de plusieurs façons ; on peut dire que c'est le plus pesant de nos corps, que c'est le plus malléable, que c'est un corps fusible, qui résiste à la coupelle et à l'eau-forte, etc. Chacune de ces marques est bonne et suffit à reconnaitre l'or, au moins provisionnellement et dans l'état présent de nos corps, jusqu'à ce qu'il se trouve un corps plus pesant, comme quelques chimistes le prétendent de leur pierre philosophale, ou jusqu'à ce que l'on fasse voir cette lune fixe, qui est un métal qu'on dit avoir la couleur de l'argent, et presque toutes les autres qualités de l'or, et que M. le chevalier Boyle semble dire d'avoir fait. Aussi peut-on dire que dans les matières que nous ne connaissons qu'en empiriques, toutes nos défini-

(1; GEHRARDT : font.

Pau JANET. — Leibniz. 41

tions ne sont que provisionnelles, comme je crois avoir déjà remarqué ci-dessus. Îl est donc vrai que nous ne savons pas démonstrativement s'il ne se peut qu'une couleur puisse étre engendrée par la seule réflexion sans réfraction, et que les couleurs que nous avons remarquées jusqu'ici dans la concavité de l'angle de réfraction ordindire se trouvent dans la convexité d'une manière de réfraction inconnue jusqu'ici, et vice versa. Ainsi l'idée simple du bleu serait dépouillée du genre que nous lui avons assigné sur nos expériences. Mais il est bon de s'arréter au bleu que nous avons et aux circonstance qui l'aecompagnent. Et c'est quelque chose qu'elles nous fournissent de quoi faire des genres et des espéces.

$17. Pu. Mais que dites-vous de la remarque qu'on a faite que les idées simples étant prises de l'existence des choses ne sont nullement arbitraires ; au lieu que celles des modes mixtes le sont tout à fait et celles des substances en quelque facon ?

Tu. Je crois que l'arbitraire se trouve seulement dans les mots et nullement dans les idées. Car elles n'expriment que des possibilités ; ainsi, quand il n'y aurait jamais eu de parricide et quand tous les législateurs se fussent aussi peu avisés que Solon d'en parler, le parricide serait un crime possible, et son idée serait réelle. Car les idées sont en Dieu de toute éternité, et méme elles sont en nous avant que nous y pensions actuellement, comme j'ai montré dans nos premières conversations. Si quelqu'un les veut prendre pour des pensées actuelles des hommes, cela lui est permis ; mais il s'opposera sans sujet au langage recu.

CHAP. V. — Dres Nous DES MODES MIXTES ET DES RELATIONS.

SS 2, 3 sqq. Pn. Mais l'esprit ne forme-t-il pas les idées mixtes en assemblant les idées simples comme il le juge à propos, sans avoir besoin de modéle réel ; au lieu que les idées simples lui viennent sans choix par l'existence réelle des choses? Ne voit-il pas souvent l'idée mixte avant que la chose existe?

Tu. Si vous prenez les idées pour les pensées actuelles, vous avez raison. Mais je ne vois point qu'il soit besoin d'appliquer votre distinction à ce qui regarde la forme méme ou la possibilité de ces pen-

sées, et c'est pourtant de quoi il s'agit dans le monde idéal qu'on distingue du monde existant. L'existence reelle des êtres qui ne sont point nécessaires est un point de fait ou d'histoire: mais la connaissance des possibilités et des nécessités (car nécessaire est, dont l'opposé n'est point possible) fait les sciences démonstratives.

Pi. Mais y a-t-il plus de liaison entre les idées de tuer et de l'homme qu'entre les idées de tuer et de la brebis ? Le parricide est-il composé de notions plus liées que l'infanticide? et ce que les Anglais appellent stabbing, c'est-à-dire un meurtre par estocade, ou en frappant de la pointe, qui est plus grief chez eux que lorsqu'on tue en frappant du tranchant de l'épée, est-il plus naturel pour avoir mérité un nom et une idée qu'on n'a point accordée, par exemple, à l'acte de tuer une brebis ou de tuer un homme en taillant ?

Tu. S'il ne s'agit que des possibilités, toutes ces idées sont également naturelles. Ceux quiont vu tuer des brebis ont eu une idée de cet acte dans la pensée, quoiqu'ils ne lui aient point donné de nom, et ne l'aient point daigné honorer (1j de leur attention. Pourquoi donc se borner aux noms, quand il s'agit des idées mémes, et pourquoi s'attacher à la dignité des idées des modes mixtes, quand il s'agit de ces idées en général ?

S 9. Pr. Les hommes formant arbitrairement diverses espèces de modes mixtes, cela fait qu'on trouve des mots dans une langue auxquels il n'y a aucun dans une autre langue qui leur réponde. Il n'y a point de mots dans d'autres langues qui répondent au mot versura usité parmi les Romains, ni à celui de corban dont se servaient les Juifs. On rend hardiment, dans les mots latins hora, pes, et libra, par ceux d'heure, de pied et de livre; mais les idées du Romain étaient fort différentes des nótres.

Tu. Je vois que bien des choses que nous avons discutées quand il s'agissait des idées mémes et de leurs espéces, reviennent maintenant à la faveur des noms de ces idées. La remarque est bonne quant aux noms et quant aux coutumes des hommes, mais elle ne change rien dans les sciences et dans la nature des choses ; il est vrai que celui qui écrirait une grammaire universelle ferait bien de passer de l’essence des langues à leur existence, et de comparer les grammaires de plusieurs langues : de méme qu'un auteur qui voudrait écrire une jurisprudence universelle tirée de la raison, ferait bien d'y joindre

(4) GERRARDT : quoiqu'ile no lui aient point daigné de leur attention.

des paralléles des lois et coutumes des peuples, ce qui servirait non seulement dans la pratique, mais encore dans la contemplation, et donnerait occasion à l'auteur méme de s'aviser de plusieurs considérations qui sans cela lui seraient échappées. Cependant dans Ja Science méme, séparée de son histoire ou existence, il n'importe point si les peuples se sont conformés ou non à ce que la raison ordonne.

8 9. Pr. La signification douteuse du mot espèce fait que certaines gens sont choqués d'entendre dire que les espèces des mots mixtes sont formés par l'entendement. Mais je laisse à penser qui c'est qui fixe les limites de chaque sorte ou espéce, car ces deux mots me sont tout à fait synonymes.

Tn. C'est la nature des choses, qui fixe ordinairement ces limites des espéces ; par exemple de l'homme et de la béte; de l'estoc et de la taille. J'avoue cependant qu'il y a des notions où il y a véritablement de l'arbitraire; par exemple lorsqu'il s'agit de déterminer un pied, car, la ligne droite étant uniforme et indéfinie, la nature n'y marque point de limites. l1! y a aussi des essences vagues et imparfaites où l'opinion entre, comme lorsqu'on demande combien il faut laisser pour le moins de poils à un homme pour qu'il ne soit point chauve : c'était un des sophismes des anciens quand on pousse son adversaire,

Dum cadat elusus ratione ruentis acervi.

Mais la véritable réponse est que la nature n'a point déterminé cette notion et que l'opinion y a sa part, qu'il y a des personnes dont on peut douter s'ils sont chauves on non, et qu'il y ena d'ambigués qui passeront pour chauves auprés des uns et non auprés des autres, comme vous aviez remarqué qu'un cheval qui sera estimé petit en Hollande, passera pour grand dans le pays de Galles. Il y a méme quelque chose de cette nature daus les idées simples; car je viens d'observer que les dernières bornes des couleurs sont douteuses ; il y a aussi des essences véritablement nominales à demi, où le nom entre dans la définition de la chose ; par exemple, le degré ou la qualité de docteur, de chevalier, d'ambassadeur, de roi, se connait lorsqu'une personne a acquis le droit reconnu de ce nom. Et un Ministre étranger, quelque plein pouvoir et quelque grand train qu'il ait, ne passera point pour Ambassadeur si sa lettre de créance ne lui en donne le nom. Mais ces essences et idées sont

vagues, douteuses, arbitraires, nominales dans un sens un peu diftérent de ceux dont vous aviez fait mention.

$ 10. Pn. Mais il semble que le nom conserve souvent les essences des modes mixtes, que vous croyez n'étre point arbitraires ; par exemple, sans le nom triomphe nous n'aurions guère d'idée de ce qui se passait chez les Romains dans cette occasion.

Tu. J'accorde que le nom sert à donner de l'attention aux choses, et à en conserver la mémoire et la connaissance actuelle ; mais cela ne fait rien au point dont il s'agit et ne rend point les essences nominales, et je ne comprends pas à quel sujet vos Messieurs veulent à toute force que les essences mémes dépendent du choix des noms. Il aurait été à souhaiter que votre célèbre auteur, au lieu d'insister là-dessus, eüt mieux aimé d'entrer dans un plus grand détail des idées et des modes, et d'en ranger et développer les variétés. Je l'aurais suivi dans ce chemin avec plaisir et avec fruit. Car il nous aurait sans doute donné bien des lumières.

812. Pir. Quand nous parlons d'un cheval ou du fer, nous les considérons comme des choses qui nous fournissent les patrons originaux de nos idées : mais, quand nous parlons des modes mixtes ou du moins des plus considérables de ces modes, qui sont les étres de morale, par exemple de la justice, de la reconnaissance, nous en considérons les modéles originaux comme existant dans l'esprit. C'est pourquoi nous disons la notion de la justice, de la tempérance, mais on ne dit pas la notion d'un cheval, d'une pierre.

Tu. Les patrons des idées des uns sont aussi réels que ceux des idées des autres. Les qualités de l'esprit ne sont pas moins réelles que celles du corps. Il est vrai qu'on ne voit pas la justice comme un cheval, mais on ne l'entend pas moins, ou plutót on l'entend mieux ; elle n'est pas moins dans les actions que 1a droiture et l'obliquité est dans les mouvements, soit qu'on la considère ou non. Ft, pour vous faire voir que les hommes sont de mon avis, et méme les plus capables et les plus expérimentés dans les affaires humaines, je n'ai qu'à me servir de l'autorité des jurisconsultes romains, suivis par tous les autres, qui appellent ces modes mixtes ou ces êtres de morale des choses et particulièrement des choses incorporelles. Car les servitudes par exemple (comme celle du passage par le fonds de son voisin) sont chez eux res incorporales, dont il y a propriété, qu'on peut acquérir par un long usage, qu'on peut posséder et vindiquer. Pour ce qui est du mot notion, de fort habiles gens ont pris ce mot

pour aussi ample que celui d'idée ; l'usage latin ne s'y oppose pas, et je ne sais si celui des Anglais ou des Francais y est contraire.

8 15. Pp. Il est encore à remarquer que les hommes apprennent les noms avant les idées des modes mixtes, le nom faisait connaitre que cette idée mérite d'étre observée.

Tu. Cette remarque est bonne, quoiqu'il soit vrai qu'aujourd'hui les enfants à l'aide des nomenclateurs apprennent ordinairement les noms non seulement des modes, mais encore des substances, avant les choses, et méme plutót les noms des substances que des modes; car c'est un défaut dans ces mêmes nomenclateurs qu'on y met seulement les noms, et non pas les verbes ; sans considérer que les verbes, quoiqu'ils signifient de& modes, sont plus nécessaires dans la conversation que la plupart des noms qui marquent des substances particulières.

CHAP. VI. — DES Nows DES SURSTANCES.

8 4. Pu. Les genres et les espèces des substances, comme des autres êtres, ne sont que des sortes. Par exemple les soleils sont une sorte d'étoiles, c'est-à-dire ils sont des étoiles fixes, car ce n'est pas sans raison qu'on croit que chaque étoile fixe se ferait connaitre pour un soleil à une personne qui serait placée à une juste distance. $ 2. Or ce qui forme chaque sorte est une essence. Elle est connue ou par l'intérieur de la structure ou par des marques externes qui nous la font connaitre, et nommer d'un certain nom; et c'est ainsi qu'on peut connaitre l'horloge de Strasbourg ou comme l’horloger qui l'a faite, ou comme un spectateur qui en voit les eflets.

Tu. Si vous vous exprimez ainsi, je n'ai rien à opposer.

Pu. Je m'exprime d'une manière propre à ne point renouveler nos contestations. Maintenant j'ajoute que l'essence ne se rapporte qu'aux sortes, et que rien n'est essentiel aux individus. Un accident ou une maladie pent changer mon teint ou ma taille ; une fièvre ou une chute peut m'ôter la raison ou la mémoire, une apoplexie peut me réduire à n'avoir ni sentiment, ni entendement, ni vie. Si l'on me demande s'il est essentiel à moi d'avoir de la raison, je répondrai que non.

Tu. Je crois qu'il y a quelque chose d'essentiel aux individus et

plus qu'on ne pense. Il est essentiel aux substances d'agir, aux substances créées de pâtir, aux esprits de penser, aux corps d'avoir de l'étendue et du mouvement. C'est-à-dire qu'il y a des sortes ou espéces dont un individu ne saurait (naturellement au moins), cesser d'étre, quand il en a été une fois, quelques révolutions qui puissent arriver dans la nature. Mais il y a des sortes ou espéces, accidenelles (je l'avoue) aux individus qui en sont (1), et ils peuvent cesser d'étre de cette sorte. Ainsi on peut cesser d'étre sain, beau, savant, et méme d'être visible et palpable, mais on ne cesse pas d'avoir de la vie, et des organes, et de la perception. J'ai dit assez ci-dessus pourquoi il parait aux hommes que la vie et la pensée cessent quelquefois, quoiqu'elles ne laissent pas de durer et d'avoir des . effets.

$ 8. Pn. Quantité d'individus, rangés sous un nom commun, considérés comme d'une seule espéce, ont pourtant des qualités fort différentes, dépendantes de leurs constitutions réclles (particulières). C'est ce qu'observent sans peine tous ceux qui examinent les corps naturels; et souvent les chimistes en sont convaincus par de fâcheuses expériences, cherchant en vain dans un morceau d'antimoine, de soufre et de vitriolles qualités qu'ils ont trouvées en d'autres parties de ces minéraux.

Tn. Il n'est rien de si vrai, et j'en pourrais diremoi-méme des nouvelles. Aussi a-t-on fait des livres exprès de infido experimentorum chimicorum successu. Mais c'est qu'on se trompe en prenant ces corps pour similaires ou uniformes, au lieu qu'ils sont mélés plus qu'on ne pense ; car dans les corps dissimilaires on n'est pas surpris de remarquer des différences entre les individus, et les médecins ne savent que trop combien les tempéraments et les naturels des corps humains sont différents. En un mot, on ne trouvera jamais les dernières espèces logiques, comme j'ai déjà remarqué ei-dessus, et jamais deux individus réels ou complets d'une même espèce ne sont parfaitement semblables.

Pu. Nous ne remarquons point toutes ces différences, parce que nous ne connaissons point les petites parties, ni par conséquent la structure intérieure des choses. Aussi ne nous en servons-nous pas pour déterminer les sortes ou espéces de choses, et, si nous le voulions faire par ces essences, ou par ce que les écoles appellent

(1) GEunARDT : qu'en sont.

formes substantielles (1), nous serions comme un aveugle qui voudrait ranger les corps selon les couleurs. S 11. Nous ne connaissons pas méme les essences des esprits, nous ne saurions former des différentes idées spécifiques des anges, quoique nous sachions bien qu'il faut qu'il y ait plusieurs espéces des esprits. Aussi semble-t-il que dans nos idées nous ne mettons aucune différence entre Dieu ct les esprits par aucun nombre d'idées simples, excepté que nous attribuons à Dieu l'infinité.

Tu. Il y a encore une autre différence dans mon système entre Dieu et les esprits créés, c'est qu'il faut à mon avis que tous les esprits créés aient des corps, tout comme notre àme en a un.

$ 42. Pur, Au moins je crois qu'il y a cette analogie entre les corps et les esprits que, Ge méme qu'il n'y a point de vide dans les variétés du monde corporel, il n'y aura pas moins de variété dans les créatures intelligentes. En commencant depuis nous et allant jusqu'aux choses les plus basses, c'est une descente qui se fait par de fort petits degrés et par une suite continue de choses. qui dans chaque éloignement diflérent fort peu l’une de l'autre. Il y a des poissons qui ont des ailes, et à qui l'air n'est pas étranger, et il y a des oiseaux qui habitent dans l'eau qui ont le sang froid comme les poissons, et dont la chair leur ressemble si fort par le goüt, qu'on permet aux scrupuleux d'en manger durant les jours maigres. Il y a des animaux qui approchent si fort de l'espece des oiseaux et de celle des bêtes, qu'ils tiennent le milieu entre eux. Les amphibies tiennent également des bétes terrestres et aquatiques. Les veaux marins vivent sur la terre et dans la mer ; et les marsouins (dont le nom signifie pourceau de mer) ont le sang chaud. et les entrailles d'un cochon. Pour ne pas parler de ce qu'on rapporte des hommes marins, il y a des bêtes qui semblent avoir autant de connaissance et de raison que quelques animaux qu'on appelle hommes; et il v a une si grande proximité entre les animaux et les végétaux, que, si vous prenez le plus imparfait de l'un et le plus parfait de l'autre, à peine remarquerez-vous aucune différence considérable entre eux.

(1 Forme substantielle, forma substantialis où essentialis, appelée aussi par les scholastiques quidditas, quid erat esse (xó ti zv tv), est ce principe qui constitue, selon Aristote, la forine ou l'essence des choses : c'est le principe constitutif de l'espece et l'objet de la définition, Voir le Synopsis analylica doctrine peripateticæ de Duval dans son édition d'Aristote, 4 vol. in-à, Paris, 1639, t. IV, pp. 23-31, et Dictionnaire. des sciences philosophiques (Paris, 1845), t. 1l.

Ainsi jusqu'à ce que nous arrivions aux plus basses et moins organisées parties de la matiére, nous trouverons partout que les espèces sont liées ensemble et ne différent que par des degrés presque insensibles. Et, lorsque nous considérons la sagesse et la puissance infinie de l'auteur de toutes choses, nous avons sujet de penser que c'est une chose conforme à la somptueuse harmonie de l'univers et au grand dessein aussi bien qu'à la bonté infinie de ce souverain architecte, que les différentes espèces des créatures s'élévent aussi peu à peu depuis nous vers son infinie perfection. Ainsi nous avons raison de nous persuader quil y a beaucoup plus d'espéces de créatures au-dessus de nous, qu'il n'y en a au-dessous, parce que nous sommes beaucoup plus éloignés en degrés de perfection de l'étre infini de Dieu que de ce qui approche le plus prés du néant. Cependant nous n'avons nulle idée claire et distincte de toutes ces différentes espéces.

Tu. J'avais dessein, dans un autre lieu, de dire quelque chose d'approchant de ce que vous venez d'exposer, Monsieur; mais je suis aise d'étre prévenu lorsque je vois qu'on dit les choses mieux que je n'aurais espéré le faire. Des habiles philosophes ont traité cette question u(rum detur vacuum formarum, c'est-à-dire, s'il y a des espéces possibles, qui pourtant n'existent point, et qu'il pourrait sembler que la nature ait oubliées. J'ai des raisons pour croire que toutes les espéces possibles ne sont point compossibles dans l'univers tout grand qu'il est, et cela non seulement par rapport aux choses qui sont ensemble en méme temps, mais méme par rapport à toute la suite des choses. C'est-à-dire je crois qu'il y a nécessairement des espéces qui n'ont jamais été et qui ne seront jamais, n'étant pas compatibles avec cette suite des créatures que Dieu a choisie. Mais je crois que toutes les choses que la parfaite harmonie de l'univers pouvait recevoir y sont. Qu'il y ait des créatures mitoyennes entre celles qui sont éloignées, c'est quelque chose de conformeà cette méme harmonie, quoiquece nesoit pas toujours dans un méme globe ou système, et ce qui est au milieu de deux espècesl’est quelquefois par rapport à certaines circonstances etnon par rapport à d'autres. Les oiseaux, si différents de l'homme en autres choses, s'approchent de lui par la parole ; mais, si les singes savaient parler comme les perroquets, ils iraient plus loin. La loi de la continuité porte que la nature ne laisse point de vide dans l'ordre qu'elle suit ; mais toute forme ou espèce n'est pas de tout ordre. Quant aux es-

prits ou génies, comme je tiens que toutes les intelligences créées ont des corps organisés, dont la perfection répond à celle de l'intelligence ou de l'esprit qui est dans ce corps en vertu de l'harmonie préétablie, je tiens que pour concevoir quelque chose des perfections des esprits au-dessus de nous, il servira beaucoup de se figurer des perfections encore dans les organes du corps qui passent celles du nôtre. C'est où l'imagination la plus vive et la plus riche. et pour me servir d'un terme italien que je ne saurais bien exprimer autrement, l'invenzione la piu vaga sera le plus de saison pour nous élever au-dessus de nous. Et ce que j'ai dit pour justifier mon système de llharmonie qui exalte les perfections divines au delà de ce qu'on s'était avisé de penser, servira aussi à avoir des idées des créatures incomparablement plus grandes qu'on n'en a eu jusqu'ici.

8 14. Pr. Pour revenir au peu de réalité des espèces méme dans les substances, je vous demande si l'eau et la glace sont de différente espéce ?

TH. Je vous demande à mon tour si l'or fondu dans le creuset et l'or refroidi en lingot sont d'une méme espèce ?

Pn. Celui-là ne répond pas à la question qui en propose une autre,

Qui litem lite resolvit.

Cependant vous reconnaitrez par là que la réduction des choses en espèces se rapporte uniquement aux idées que nous en avons, ce qui suffit pour les distinguer par des noms ; mais, si nous supposons que cette distinction est fondée sur leur constitution réelle et intérieure et que la nature distingue les choses qui existent en autant d'espéces par leurs essences réelles de la méme maniére que nous les distinguons nous-mêmes en espèces par telles ou telles dénominations. nous serons sujets à de grands mécomptes.

Tu. 1l y a quelque ambiguité dans le terme d'espéce ou d'étre de différente espéce, qui cause tous ces embarras, et, quand nous l'aurons levée, il n'y aura plus de contestation que peut-étre sur le nom. On peut prendre l'espèce mathématiquement et physiquement. Dans la rigueur mathématique, la moindre différence qui fait que deux choses ne sont point semblables en tout, fait qu'elles différent d'espéce. C'est ainsi qu'en géométrie tous les cercles sont d'une méme espéce, car ils sont tous semblables parfaitement, et par la

même raison toutes les paraboles aussi sont d'une même espèce ; mais il n’en est pas de même des ellipses et des hyperboles, car il y en a une infinité de sortes ou d'espèces, quoiqu'il y en ait aussi une infinité de chaque espéce. Toutes les ellipses innombrables, dans lesquelles la distance des foyers a la méme raison à la distance des sommets, sont d'une méme espèce ; mais comme les raisons de ces distances ne varient qu'en grandeur, il s'ensuit que toutes ces espèces infinies des ellipses ne font qu'un seul genre et qu'il n'y a plus de sous-divisions ; au lieu qu'une ovale à trois foyers aurait méme une infinité de tels genres, et aurait un nombre d'espéces infiniment infini, chaque genre en ayant un nombre simplement infini. De cette facon deux individus physiques ne seront jamais parfaitement semblables ; et, qui plus est, le méme individu passera d'espéce en espéce, car il n'est jamais semblable en tout à soiméme au delà d'un moment. Mais les hommes établissant des espéces physiques ne s'attachent point à cette rigueur, et il dépend d'eux de dire qu'une masse qu'ils peuvent faire retourner euxmêmes sous la première forme demeure d'une méme espèce à leur égard. Ainsi nous disons que l'eau, l'or, le vif-argent, le sel commun le demeurent et ne sont que déguisés dans les changements ordinaires ; mais, dans les corps organiques ou dans les espèces des plantes et des animaux nous définissons l'espéce par la génération (1), de sorte que ce semblable qui vient ou pourrait étre venu d'une méme origine ou semence, serait d'une méme espéce. Dans l'homme, outre la génération humaine, on s'attache à la qualité d'animal raisonnable ; et, quoiqu'il y ait des hommes qui demeurent semblables aux bétes toute leur vie, on présume que ce n'est pas faute de la faculté ou du principe, niais que c'est par des empéchements qui tiennent cette faculté. Mais on ne s'est pas encore déterminé à l'égard de toutes les conditions externes qu'on veut prendre pour suffisantes à donner cette présomption. Cependant quelques réglements que les hommes fassent pour leurs dénominations et pour les droits attaehés aux noms, pourvu que leur réglement soit suivi ou lié et intelligible, il sera fondé en réalité, et ils ne sauront se figurer des espèces que la nature, qui comprend jusqu'aux possibilités, n'ait faites ou distinguées avant eux. Quant à l'intérieur,

(1) Cette définition de /espeéce est aujourd'hui la plus généralement reçue parmi les naturalistes. Quant aux espèces minerales, on consultera avec fruit les travaux de M. Chevreul sur ce sujet. P. 4.

quoiqu il n'y ait point d'apparence externe qui ne soit fondée dans la constitution interne, il est vrai néanmoins qu'une méme apparence pourrait résulter quelquefois de deux différentes constitutions : cependant il y aura quelque chose de commun, et c'est ce que nos philosophes appellent la cause prochaine formelle. Mais, quand cela ne serait point, comme si, sclon M. Mariotte, le bleu de l'arc-en-ciel avait tout une autre origine que le bleu d'une turquoise, sans qu'il y eût une cause formelle commune (en quoi je ne suis pas de son sentiment), et quand on accorderait que certaines natures apparentes, qui nous font donner des noms, n'ont rien d'intérieur commun, nos définitions ne laisseraient pas d'étre fondées dans les espèces réelles ; car les phénomènes mêmes sont des réalités. Nous pouvons donc dire que tout ce que nous distinguons ou comparons avec vérité, la nature le distingue ou le fait convenir aussi, quoiqu'elle ait des distinctions et des comparaisons que nous ne savons point et qui peuvent étre meilleures que les nótres. Aussi faudra-t-il encore beaucoup de soin et d'expérience, pour assigner les genres et les espéces d'une maniére assez approchante de la nature. Les botanistes modernes croient que les distinctions prises des formes des fleurs approchent le plus de l'ordre naturel. Mais ils y trouvent pourtant encore bien de la difficulté, et il serait à propos de faire des comparaisons et arrangements non seulement suivant un seul fondement, comme serait celui que je viens de dire, qui est pris des fleurs, et qui peut-étre est le plus propre jusqu'ici pour un systéme tolérable et commode à ceux qui apprennent, mais encore suivant les autres fondements pris des autres parties et circonstances des plantes (1); chaque fondement de comparaison méritant des tables à part; sans quoi on laissera échapper bien des genres subalternes, et bien des comparaisons, distinctions et observations utiles. Mais, plus on approfondira la génération des espèces, et plus on suivra dans les arrangements les conditions qui y sont requises, plus on approchera de l'ordre naturel. C'est pourquoi, si la conjecture de quelques personnes entendues se trouvait véritable, qu'il y a dans la plante, outre la graine ou la semence connue qui répond à l'euf de l'animal, une autre semence qui mériterait le nom de masculine, c'est-à-dire une poudre (pollen) visible bien souvent,

(1) Voilà le principe de la subordination des caractères, qui, appliqué pour la premiére fois par de Jusssieu, est devenu le fondement des classifications naturelles. P.J

quoique peut-être invisible quelquefois (comme la graine même l'est en certaines plantes) que le vent ou d'autres accidents ordinaires répandent pour la joindre à la graine, qui vient quelquefois d'une méme plante et quelquefois encore (comme dans le chanvre, d'une autre voisine dé la méme espéce, laquelle plante par conséquent aura de l'analogie avec le mâle, quoique peut-être la femelle ne soit jamais dépourvue entiérement de ce méme pollen; si cela (dis-je) se trouvait vrai, et si la manière de la génération des plantes devenait plus connue, je ne doute point que les variétés qu'on y remarquerait ne fournissent un fondement à des divisions fort naturelles. Et, si nous avions la pénétration de quelques génies supérieurs et connaissions assez les choses, peutétre y trouverionsnous des attributs fixes pour chaque espéce, communs à tous ses individus et toujours subsistant dans le méme vivant organique, quelques altérations ou transformations qui lui puissent arriver ; comme dans la plus connue des espèces physiques, qui est l'humaine, la raison est un tel attribut fixe, qui convient à chacun des individus et toujours inadmissiblement, quoiqu'on ne s'en puisse pas toujours apercevoir. Mais au défaut de ces connaissances nous nous servons des attributs qui nous paraissent les plus commodes à distinguer et à comparer les choses, et en un mot à en reconnaitre les espéces ou sortes : et ces attributs ont toujours leurs fondements réels.

$ 14. Pu. Pour distinguer les êtres substantiels selon la supposition ordinaire qui veut qu’il y ait certaines essences ou formes précises des choses, par oü tous les individus existants sont distingués naturellement en espèces, il faudrait être assuré premièrement, $ 15, que la nature se propose toujours dans la production des choses. de les faire participer à certaines essences réglées et établies, comme à des modèles : et secondement, $ 16, que la nature arrive toujours à ce but. Mais les monstres nous donnent sujet de douter de l'un et de l'autre. S 17. Il faudrait déterminer, en troisiéme lieu, si ces monstres ne sont réellement une espéce distincte et nouvelle, car nous trouvons que quelques-uns de ces monstres n'ont que peu ou point de ces qualités qu'on suppose résulter de l'essence de cette espéce d'oü ils tirent leur origine, et à laquelle il semble qu'ils appartiennent en vertu de leur naissance.

Tu. Quand il s'agit de déterminer si les monstres sont d'une certaine espèce, on est souvent réduit à des conjectures. Ce qui fait

voir qu'alors on ne se borne pas à l'extérieur, puisqu'on voudrait deviner si la nature intérieure (comme, par exemple, la raison dans l'homme), commune aux individus d'une telle espèce, convient encore (comme la naissance le fait présumer) à ces individus, où manque une partie des marques extérieures qui se trouvent ordinairement dans cette espéce. Mais notre incertitude ne fait rien à la nature des choses, et s'il y a une telle nature commune intérieure, elle se trouvera ou ne se trouvera pas dans le monstre, soit que nous le sachions ou non. Et, si la nature intérieure d'aucune espèce ne s’y trouve, le monstre pourra être de sa propre espèce. Mais, s'il n'y avait point de telle nature intérieure dans les espéces dont il s'agit, et si on ne S'arrétait pas non plus à la naissance, alors les marques extérieures seules détermineraient l'espéce, et les monstres ne seraient pas de celle dont ils s'écartent, à moins de la prendre d'une mauière un peu vague et avec quelque latitude: et en ce cas aussi notre peine de vouloir deviner l'espéce serait vaine. C'est peutétre ce que vous voulez dire par tout ce que vous objectez aux espèces prises des essences réelles internes. Vous devriez donc prouver, Monsieur, qu'il n'y a point d'intérieur spécifique commun, quand l'extérieur entier ne l'est plus. Mais le contraire se trouve dans l'espéce humaine oü quelquefois des enfants qui ont quelque chose de monstrueux parviennent à un áge oü ils font voir de la raison. Pourquoi donc ne pourraitil point y avoir quelque chose de semblable en d'autres espèces? ll est vrai que faute de les connaître nous ne pouvons pas nous en servir pour les définir, mais l'extérieur en tient lieu, quoique nous reconnaissions qu'ilne suffit pas pour avoir une définition exacte, et que les définitions nominales mémes dans ces rencontres ne sont que conjecturales : et j'ai dit déjà ci-dessus comment quelquefois elles sont provisionnelles seulement. Par exemple, on pourrait trouver le moyen de contrefaire l'or, en sorte qu'il satisferait à toutes les épreuves qu'on en a jusqu'ici ; mais on pourrait aussi découvrir alors une nouvelle maniére d'essai, qui donnerait le moyen de distinguer l'or naturel de cet or fait par artifice. De vieux papiers attribuent l'un et l'autre à Auguste, |électeur de Saxe; mais je ne suis pas homme à garantir ce fait. Cependant s'il était vrai, nous pourrions avoir une définition plus parfaite de l'or que nous n'en avons présentement, et si l'or artificiel se pouvait faire en quantité et à bon marché, comme les alchimistes le prétendent, cette nouvelle épreuve serait de conséquence; car par son

moyen on conserverait au genre humain l'avantage que l'or naturel nous donne dans le commerce par sa rareté, en nous fournissant une matière qui est durable et uniforme, aisée à partager et à reconnaître et précieuse en petit volume. Je me veux servir de cette occasion pour lever une difficulté (voyez le $ 50 du chap. des Noms des Substances chez l'auteur de l’Essai sur l'Entendement). On objecte qu'en disant : tout or est fixe, si l'on entend par l'idée de l'or l'amas de quelques qualités oü la fixité est comprise, on ne fait qu'une proposition identique et vaine, comme si l'on disait : le fixe est le fixe ; mais, si l'on entend un être substantiel, doué d'une certaine essence interne, dont la fixité est une suite, on ne parlera pas intelligiblement, car cette essence réelle est tout à fait inconnue. Je réponds que le corps doué de cette constitution interne est désigné par d'autres marques externes où la fixité n'est point comprise; comme si quelqu'un disait : le plus pesant de tous les corps est encore un des plus fixes. Mais tout cela n'est que provisionnel, car on pourrait trouver quelque jour un corps volatile, comme pourrait étre un mercure nouveau, qui füt plus pesant que l'or, et sur lequel l'or nageât, comme le plomb nage sur notre mereure.

S 19. Pu. Il est vrai que de cette maniére nous ne pouvons jamais connaitre précisément le nombre des propriétés qui dépendent de l'essence réelle de l'or, à moins que nous ne connaissions l'essence de l'or lui-méme. 3 21. Cependant si nous nous bornons précisément à certaines propriétés, cela nous suffira pour avoir des définitions nominales exactes qui nous serviront présentement, sauf à nous à changer la signification des noms, si quelque nouvelle distinction utile se découvrait. Mais il faut au moins que cette définition réponde à l'usage du nom, et puisse étre mise à la place. Ce qui sert à réfuter ceux qui prétendent que l'étendue fait l'essence du corps, car lorsqu'on dit qu'un corps donne de l'impulsion à un autre, l'absurdité serait manifeste, si, substituant l'étendue, l'on disait qu'une étendue met en mouvement une autre étendue par voie d'impulsion, car il faut encore la solidité. De méme on ne dira pas que la raison, ou ce qui rend l'homme raisonnable, fait conversation ; car la raison ne constitue pas non plustoute l'essence de l'homme, ce sont les animaux raisonnables qui font conversation entre eux.

Tu. Je crois que vous avez raison: car les objets des idées abstraites et incomplétes ne suffisent point pour donner des sujets de toutes les actions des choses. Cependant je crois que la conversation

convient à tous les esprits, qui se peuvent entre-communiquer leurs pensées. Les scolastiques sont fort en peine comment les anges le peuvent faire : mais, s'ils leur accordaient des corps subtils, comme je fais après les anciens, il ne resterait plus de difficulté là-dessus.

5 99. Pu. Ill y ades créatures qui ont une forme pareille à la nôtre mais qui sont velues et. n'ont point l'usage de la parole et de la raison. ll y a parmi nous des imbéciles, qui ont parfaitement la méme forme que nous, mais qui sont destitués de raison, et quelques-uns d'entre eux n'ont point l'usage de la parole. Il y a des créatures, à ce qu'on dit, qui avec l'usage de la parole et de la raison, et une forme semblable en toute autre chose à la nôtre, ont des queues velues; au moins il n'y a point d'impossibilité qu'il y ait de telles créatures. ll y en a d'autres dont les mâles n'ont point de barbe, et d'autres dont les femelles en ont. Quand on demande si toutes ces créatures sont hommes ou non, si elles sont d'espéce humaine, il est visible que la question se rapporte uniquement à la définition nominale oü à l'idée complexe que nous nous faisons pour la marquer par ee nom, car l'essence intérieure nous est absolument-inconnue, quoique nous ayons lieu de penser que là où les facultés ou bien la figure extérieure sont si différentes, la constitution intérieurc n'est pas la méme.

Tu. Je crois que dans le cas de l'homme nous avons une définition qui est réelle et nominale en méme temps. Car rien ne saurait étre plus interne à l'homme que la raison, et ordinairement elle se fait bien connaitre. C'est pourquoi la barbe et la queue ne seront point considérées auprès d'elle. Un homme sylvestre bien que velu se fera reconnaitre ; et le poil d'un magot n'est pas ce qui le fait exclure. Les imbéciles manquent de l'usage de la raison; mais comme nous savons par expérience qu'elle est souvent liée et ne peut point paraitre, et que cela arrive à des hommes qui en ont montré et en montreront, nous faisons vraisemblablement le méme jugement de ces imbéciles sur d'autres indices, c'est-à-dire sur la figure corporelle. Ce n'est que par ces indices, joints à la naissance, que l'on présume que les enfants sont des hommes, et qu'ils montreront de la raison : et on ne s’y trompe guère. Mais, s'il y avait des animaux raisonnables, d'une forme extérieure un peu différente de la nótre, nous serions embarrassés. Ce qui fait voir que nos définitions, quand elles dépendent de l'extérieur des corps, sont imparfaites et provisionnelles. Si quelqu'un se disait ange, et savait ou

savait faire des choses bien au-dessus de nous, il pourrait se faire croire. Si quelque autre venait de la lune par le moyen de quelque machine extraordinaire comme Gonzalès (1) et nous racontait des choses croyables de son pays natal, il passerait pour lunaire, et cependant on pourrait lui accorder l’indigénat et les droits de bourgeoisie avec le titre d'homme, tout étranger qu'il serait à notre globe; mais, s'il demandait le baptéme et voulait étre recu prosélyte de notre loi, je crois qu'on verrait de grandes disputes s'élever parmi les théologiens. Et, si le commerce avec ces hommes planétaires, assez approchants des nótres, selon M. Hugens, était ouvert, la question mériterait un concile universel, pour savoir si nous devrions étendre le soin de la propagation de la foi jusqu'au dehors de notre globe. Plusieurs y soutiendraient sans doute que les animaux raisonnables de ce pays n'étant pas de la race d'Adam n'ont point de part à la rédemption de Jésus-Christ : mais d'autres diraient peutétre que nous ne savons pas assez ni oü Adam a toujours été, ni ce qui a été fait de toute sa postérité, puisqu'il y a eu méme des théologiens qui ont cru que la lune a été lelieu du paradis; et peutétre que par la pluralité on conclurait pour le plus sür, qui serait de baptiser ces hommes douteux sous condition s'ils en sont susceptibles; mais je doute qu'on voulüt jamais les faire prétres dans l'Église romaine, parce que leurs consécrations seraient toujours douteuses, et on exposerait les gens au danger d'une idolâtrie matérielle dans l'hypothése de cette Église. Par bonheur, la nature des choses nous exempte de tous ces embarras; cependant ces fictions bizarres ont leur usage dans la spéculation, pour bien connaitre la nature de nos idées.

S 93. Pr. Non seulement dans les questions théologiques, mais encore en d'autres occasions quelques-uns voudraient peut-étre se régler sur la race, et dire que dans les animaux la propagation par l'aecouplement du mâle et de la femelle, et dans les plantes par le moyen des semences, conserve les espéces supposées réelles distinctes et en leur entier. Mais cela ne servirait qu'à fixer les espéces des animaux et des végétaux. Que faire du reste ? et il ne suffit pas méme à l'égard de ceux-là, car, s'il faut en croire l'histoire, des

(1) Voir l'Homme dans la lune, et le voyage. chimérique fait «uw monde de la lune, actuellement découvert par Dominique Gonzalés, aventurier espagnol, autrement dit le Courrier volunt, écrit en notre langue par J. B. P. (JEAN Bat- DOIN). — Paris, 1648.

Pauz JANET. — Leibniz. 18

femmes ont été engrossées par des magots. Et voilà une nouvelle question de quelle espéce doit étre une telle production. On voit souvent des mulets et des jumarts (Voyez le Dictionnaire étymologique de M. Ménage '1]), les premiers engendrés d'un âne et d'une cavale, et les derniers d'un taureau et d'une jument. J'ai vu un animal engendré d'un chat et d'un rat, qui avait des marques visibles de ces deux bétes. Qui ajoutera à cela les productions monstrueuses, trouvera qu'il est bien malaisé de déterminer l'espéce par la génération; et, si on ne le pouvait faire que par là, dois-je aller aux Indes pour voir le père et la mère d'un tigre, et la semence de la plante du thé, et ne pourrais-je point juger autrement si les individus qui nous en viennent sont de ces espèces ?

Tu. La génération ou race donne au moins unc forte présomption (c'est-à-dire une preuve provisionnelle), et j'ai déjà dit que bien souvent nos marques ne sont que conjecturales. La race est démentie quelquefois par la figure, lorsque l'enfant est dissemblable aux pére et mére, et le mélange des figures n'est pas toujours la marque du mélange des races; car il peut arriver qu'une femelle mette au monde un animal qui semble tenir d'une autre espèce, et que la seule imagination de la mére ait causé ce déréglement : pour ne rien dire de ce qu'on appelle mola (2). Mais, comme l'on juge cependant par provision de l'espéce par la race, on juge aussi de la race par l'espéce. Car lorsqu'on présenta à Jean Casimir, roi de Pologne, un enfant sylvestre, pris parmi les ours, qui avait beaucoup de leurs maniéres, mais qui se fit enfin connaitre pour animal raisonnable, on n'a point fait scrupule de le croire de la race d'Adam, et de le baptiser sous le nom de Joseph, quoique peut-étre sous la condition, sí baptizatus non es, suivant l'usage de l'Église romaine ; parce qu'il pouvait avoir été enlevé par un ours aprés le baptême. On n'a pas encore assez de connaissance des effets des mélanges des unimaux: et on détruit souvent les monstres, au lieu de les élever, outre qu'ils ne sont guère de longue vie. On croit que les animaux mélés ne multiplient point ; cependant Strabon attribue la propaga-

(1) MésacE, illustre savant du xvus siècle, né à Angers en 1613, mort à Paris en 1692. Son Dictionnaire étymologique parut à Paris en 1650, in-4» ; une seconde edition fut publiée in-fol. en 1601, par SiwoN DE VALGIBERT sur les matériaux laissés par Ménage. Parmi ses nombreux ouvrages, le seul qui intéresse la philosophie est sa savante edition de Diogene Laérce (Londres, 1660, in-fol. et Amsterdam, 1692, in-1°). PR. J.

(2) Mola, masse informe dans l'utérus.

tion aux mulets de Cappadoce, et on m'éerit de la Chine qu'il y a dans la Tartarie voisine des mulets de race : aussi voyons-nous que les mélanges des plantes sont capables de conserver leur nouvelle espéce. Toujours on ne sait pas bien dans les animaux si c'est le mâle ou la femelle, ou l'un et l'autre, ou ni l'un ni l'autre qui détermine le plus l'espéce. La doctrine des œufs des femmes, que feu M. Kerkring (1) avait rendue fameuse, semblait réduire les mâles à la condition de l'air pluvieux par rapport aux plantes, qui donne moyen aux semences de pousser et de s'élever de la terre, suivant les vers que les priscillianistes répétaient (2) de Virgile :

Cum pater omnipotens foecundis imbribus æther Conjugis in lætæ gremium descendit et omnes Magnus alit magno commissus corpore fœtus.

En un mot, suivant cette hypothèse, le mâle ne ferait guère plus que la pluie. Mais M. Leuwenhoeck (3) a réhabilité le genre masculin, et l'autre sexe est dégradé à son tour, comme s'il ne faisait que la fonction de la terre à l'égard des semences, en leur fournissant le lieu et la nourriture; ce qui pourrait avoir lieu quand méme on maintiendrait encore les ceufs. Mais cela n'empéche point que l'imagination de la femme n'ait un grand pouvoir sur la forme du foetus, quand on supposerait que l'animal est déjà venu du mále. Car c'est un état destiné à un grand changement ordinaire et d'autant plus susceptible aussi de changements extraordinaires. On assure que l'imagination d'une dame de condition, blessée par la vue d'un estropié, ayant coupé la main du fœtus fort voisin de son terme, cette main s'est trouvée depuis dans l’arrière-faix, ce qui mérite pourtant confirmation. Peut-étre que quelqu'un viendra qui prétendra, quoique l'àme ne puisse venir que d'un sexe, que l'un et l'autre sexe fournit quelque chose d'organisé, et que dedeux corps il s'en fait un, de méme que nous voyons que le ver à soie est comme un

(4) KenxnixG (Théodore), 1610-1693, anatomiste célèbre, né à Amsterdam, mort à Hambourg. condisciple de Spinoza auprés de Francis Van Ende, leur maltre commun (Opera omnta anutomica ; La Haye, 1717).

(2) Les Prisciliunistes, héerésie chrétienne mélangée de gnosticisme et de manichéisme. |

13) LEUWENHOECK, naturaliste célèbre, né à Delft en 1633, mort en 1723, tit de nombreuses et importantes observations inicroscopiques. Ses mémoires trés nombreux et publiés séparément, ont été réunis et traduits en latin sous ce tire: Arcana nature deteota, & vol. in-4*; Delft, 1605-1609.

double animal, et renferme un insecte volant sous la forme de la chenille : tant nous sommes encore dans l'obscurité sur un si important article. L'analogie des plantes nous donnera peut-étre des lumières un jour, mais à présent nous ne sommes guére informés de la génération des plantes mêmes; le soupçon de la poussière qui se fait remarquer, comme qui pourrait répondre à la semence masculine, n'est pas encore bien éclairci. D'ailleurs un brin de la plante est bien souvent capable de donner une plante nouvelle et entiére, à quoi l'on ne voit pas encore de l'analogie dans les animaux ; aussi ne peut-on point dire que le pied de l'animal est un animal, comme il semble que chaque branche de l'arbre est une plante capable de fructifier à part. Encore les mélanges des espéces, ct méme les changements dans une méme espéce réussissent souvent avec beaucoup de succés dans les plantes. Peut-étre que dans quelque temps ou dans quelque lieu de l'univers, les espéces des animaux sont ou étaient ou seront plus sujettes à changer qu'elles ne sont présentement parmi nous, et plusieurs animaux qui ont quelque chose du chat, comme le lion, le tigre et le lynx, pourraient avoir été d'une méme race et pourraient étre maintenant comme des sous-divisions nouvelles de l'ancienne espéce du chat. Ainsi je reviens toujours à ce que j'ai dit plus d'une fois, que nos déterminations des espèces physiques sont provisionnelles et proportiounelles à nos connaissances.

8 24. Pu. Au moins les hommes, en faisant leurs divisions des espéces, n'ont jamais pensé aux formes substantielles, excepté ceux qui, dans ce seul endroit du monde oü nous sommes, ont appris le langage de nos écoles.

Tu. 11 semble que depuis peu le nom des formes substantielles est devenu infâme auprès de certaines gens, et qu'on a honte d'en parler. Cependant il y a encore peut-étre en cela plus de mode que de raison. Les Scolastiques employaient mal à propos une notion générale, quand il s'agissait d'expliquer des phénoménes particuliers; mais cet abus ne détruit point la chose. L'áme de l'homme déconcerte un peu la confiance de quelques-uns de nos modernes. Îl y en a qui avouent qu'elle est la forme de l'homme ; mais aussi ils veulent qu'elle est la scule forme substantielle de la nature connue. M. Descartes en parle ainsi, et il donna uue correction à M. Regius (1) sur

(1; Reaius, nom latinisé de Leroy, l'un des premiers disciples de Descartes en Hollande. Aprés avoir adopté avec enthousiasme les idées de Descartes, il

ce qu'il contestait cette qualité de forme substantielle à l'âme et niait que l'homme fût unum per se, un être doué d'une véritable unité. Quelques-uns croient que cet excellent homme l'a fait par politique. J'en doute un peu, parce que je crois qu'il avait raison en cela. Mais on n'en a point de donner ce privilége à l'homme seul, conime si la nature était faite à bâtons rompus. Il y a lieu de juger qu'il y a une infinité d’âmes ou, pour parler plus généralement, d'entéléchies primitives, qui ont quelque chose d'analogique avec la perception et l'appétit, et qu'elles sont toutes et demeurent toujours des formes substantielles des corps. Il est vrai qu'il y a apparemment des espèces qui ne sont pas véritablement unum per se (c'est-à-dire des corps doués d'une véritable unité, ou d'un étre indivisible qui en fasse le principe actif total), non plus qu'un moulin ou une montre le pourraient étre. Les sels, les minéraux et les métaux pourraient étre de cette nature, c'est-à-dire de simples contextures ou masses oü il y a quelque régularité. Mais les corps des uns et des autres, c'est-à-dire les corps animés aussi bien que les contextures sans vie, seront spécifiés par la structure intérieure, puisque dans ceux-là mêmes qui sont animés, l'âme et la machine, chacune à part, suffisent à la détermination ; car elles s'accordent parfaitement, et, quoiqu'elles n'aient point d'influence immédiate l'une sur l'autre, elles s'expriment mutuellement, l'une ayant concentré dans une parfaite unité tout ce que l'autre a dispersé dans la multitude. Ainsi, quand il s'agit de l'arrangement des espèces, il est inutile de disputer des formes substantielles, quoiqu'il soit bon pour d'autres raisons de connaitre s'il y en a et comment ; car sans cela on sera étranger dans le monde intellectuel. Au reste, les Grecs et les Arabes ont parlé de ces formes aussi bien que les Européens, et, sile vulgaire n'en parle point, il ne parle pas non plus ni d'algébre ni d'incommensurables.

895. Pn. Les langues ont été formées avant les sciences, et le

peuple ignorant et sans lettres à réduit les choses à certaines espéces.

Tu. ll est vrai, mais les personnes qui étudient les matières rectifient les notions populaires. Les essayeurs ont trouvé des moyens exacts de discerner et séparer les métaux ; les botanistes ont enrichi

se brouilla avec lui à l'occasion d'une thèse où il avait soutenu que l'homme est un étre par accident, c'est-à-dire que l'àme et le corps ne formaient point une unité substantielle. C'est à cette thése que Leibniz fait allusion dans le pas sage ci-dessus.

merveilleusement la doctrine des plantes, et les expériences qu'an a faites sur les insectes nous ont donné quelque entrée nouvelle dans la connaissance des animaux. Cependant nous sommes encore bien éloignés de Ja moitié de notre course.

8 26. Pr. Si les espèces étaient un ouvrage de la nature, elles ne pourraient pas être conçues si différemment en différentes per- . sonnes : l'homme parait à l'un un animal sans plumes à deux pieds avec de larges ongles; et l'autre aprés un plus profond examen y ajoute la raison. Cependant bien des gens déterminent plutót les espèces des animaux par leur forme extérieure que par la naissance, puisqu'on a mis en question plus d'une fois si certains foetus humains doivent étre admis au baptéme ou non, par la seule raison que leur configuration extérieure différait de la forme ordinaire des enfants, sans qu'on süt s'ils n'étaient point aussi capables de raison que des enfants jetés dans un autre moule, dont il s'en trouve quelques-uns qui, quoique d'une forme approuvée, ne sont jamais capables de faire voir durant toute leur vie autant de raison qu'il en parait dans un singe ou un éléphant, et qui ne donnent jamais aucune marque d'étre conduits par une áme raisonnable : d'oü il parait évidemment que la forme extérieure qu'on a seulement trouvée à dire, et non la faculté de raisonner dont personne ne peut savoir si elle devait manquer dans son temps, a été rendue essentielle à l'espèce humaine. Et dans ces occasions les théologiens et les jurisconsultes les plus habiles sont obligés de renoncer à leur sacrée définition d'animal raisonnable. et de mettre à la place quelque autre essence de l'espéce humaine. « M. Ménage (Menagiana, t. 1, p. 978 de « l'édit. de Holl. 4649) nous fournit l'exemple d'un certain abbé de « Saint-Martin, qui mérite d'étre rapporté. Quand cet abbé de Saint- « Martin, dit-il, vint au monde, il avait si peu la figure d'un homme, « qu'il ressemblait plutót à un monstre. On fut quelque temps à « délibérer sion le baptiserait. Cependant il fut baptisé et on le dé- « clara homme par provision, c'est-à-dire jusqu'à ce que le temps « eût fait connaitre ce qu'il était. Il était si disgracié de la nature « qu'on l'a appelé toute sa vie l'abbé Malotru. Il était de Caen. » Voilà un enfant qui fut fort prés d'étre exclu de l'espéce humaine simplement à cause de la forme. Il échappa à toute peine tel qu'il était, et il est certain qu'une figure un peu plus contrefaite l'aurait fait périr comme un étre qui ne devait point passer pour un homme. Cependant on ne saurait donner aucune raison pourquoi une àme

raisonnable n'aurait pu loger en lui, siles traits de son visage eussent été un peu plus altérés ; pourquoi un visage un peu plus long, ou yn nez plus plat, ou une bouche plus fendue n'auraient pu subsister aussi bien que le reste de la figure irréguliére avec une áme et des qualités qui le rendaient capable, tout contrefait qu'il était, d'avoir une dignité dans l'Église. |

Tu. Jusqu'ici on n'a point trouvé d'animal raisonnable d'une figure extérieure fort différente de la nótre; c'est pourquoi, quand il s'agissait de baptiser un enfant, la race et la figure n'ont jamais été considérées que comme des indices pour juger si c'était un animal raisonnable ou non. Ainsi les théologiens et jurisconsultes n'ont point eu besoin de renoncer pour cela à leur définition consacrée.

S 97. Pn. Mais si ce monstre dont parle Licetus (1) (l. I, chap. m), qui avait Ja tête d'un homme et le corps d'un pourceau, ou d'autres monstres qui, sur des corps d'hommes, avaient des tétes de chiens et de chevaux, eussent été conservés en vie, et eussent pu parler, la difficulté serait plus grande.

Tu. Je l'avoue, et si cela arrivait et si quelqu'un était fait comme un certain écrivain, moine du vieux temps, nommé Hans Kalb (Jean le veau), qui se peignit avec une téte de veau, la plume à la main, dans un livre qu'il avait écrit, ce qui fit croire ridiculement à quelques-uns que cet écrivain avait eu véritablement une téte de veau, si, dis-je, cela arrivait, on serait dorénavant plus retenu à se défaire des monstres. Car il y a de l'apparence que la raison l'emporterait chez les théologiens et chez les jurisconsultes malgré la figure et méme malgré les différences que l'anatomie pourrait y fournir aux médecins qui nuiraient aussi peu à la qualité d'homme que ce renversement de viscéres dans cet homme dont des personnes de ma connaissance ont vu l'anatomie à Paris, qui a fait du bruit, où la nature

« Peu sage et sans doute en débauche « Placa le foie au cóté gauche

« Et de méme vice versa

« Le cœur à la droite placa. »

si je me souviens bien de quelques-uns des vers que feu M. Alliot le

(1) Lcervs, médecin italien du xvi* siècle, né à Ricco, mort à Gênes en 1599. I| a écrit en un livre italien sur /a Nohlesse des parties snaíitresses du corps humain, c'est-à-dire des organes de la génération, publié à Bologne en 1599.

pére (médecin fameux parce qu'il passait pour habile à traiter des cancers) me montra de sa facon sur ce prodige. Cela s'entend pourvu que la variété de conformation n'aille pas trop loin dans les animaux raisonnables, et qu'on ne retourne point aux temps où les bétes parlaient, car alors nous perdrions notre privilége de la raison en préciput, et on serait désormais plus attentif à la naissance et à l'extérieur, afin de pouvoir discerner ceux de la race d'Adam de ceux qui pourraient descendre d'un roi ou patriarche de quelque canton des singes (1) de l'Afrique ; et notre habile auteur a eu raison de remarquer ($ 29) que, si l'ánesse de Balaam eût discouru toute sa vie aussi raisonnablement qu'elle fit une fois avec son maitre (supposé que ce n'ait pas été une vision prophétique), elle aurait toujours eu de la peine à obtenir rang et séance parmi les femmes.

Pn. Vous riez à ce que je vois et peut-être l'auteur riait aussi; mais, pour parler sérieusement, vous voyez qu'on ne saurait toujours assigner des bornes fixes des espéces.

Tu. Je vous l'ai déjà accordé ; car, quand il s'agit des fictions et de la possibilité des choses, les passages d'espéce en espéce peuvent étre insensibles, et pour les discerner ce serait quelquefois à peu prés comme on ne saurait décider combien il faut laisser de poils à un homme pour qu'il ne soit point chauve. Cette indétermination serait vraie quand méme nous connaitrions parfaitement l'intérieur des créatures dont il s'agit. Mais je ne vois point qu'elle puisse empécher les choses d'avoir des essences réelles indépendamment de l'entendement, et nous de les connaitre : il est vrai que les noms et les bornes des espéces seraient quelquefois comme les noms des mesures et des poids, oü il faut choisir pour avoir des bornes fixes. Cependant pour l'ordinaire il n'y a rien de tel à craindre, les espéces trop approchantes ne se trouvent guére ensemble.

S 28. Pu. Il semble que nous convenonsici dans le fond, quoique nous ayons un peu varié les termes. Je vous avoue aussi qu'il y a moins d'arbitraire dans la dénomination des substances que dans les noms des modes composés. Car on ne s'avise guére d'allier le bélement d'une brebis à une figure de cheval, ni la couleur du plomb à la pesanteur et à la fixité de l'or, et on aime mieux de tirer des copies d'aprés nature. |

Tu. C'est non pas tant parce qu'on a seulement égard dans les

(1) GERRARDT : signus.

substances à ce qui existe effectivement que parce qu'on n'est pas sür dans les idées physiques (qu'on n'entend guére à fond) si leur alliage est possible et utile, lorsqu'on n'a point l'existence actuelle pour garant. Mais cela a lieu encore dans les modes, non seulement quand leur obscurité nous est impénétrable, comme il arrive quelquefois dans la physique, mais encore quand il n'est pas aisé de la pénétrer, comme il y en a assez d'exemples en géométrie. Car dans l'une et dans l'autre de ces sciences, il n'est pas en notre pouvoir de faire des combinaisons à notre fantaisie, autrement on aurait droit de parler de décaédres réguliers; et on chercherait dans le demicercle un centre de grandeur, comme il y en a un de gravité. Cor il est surprenant en effet que le premier y est, et que l'autre n'y saurait étre. Or, comme dans les modes les combinaisons ne sont pas toujours arbitraires, il se trouve par opposition qu'elles le sont quelquefois dans les substances : et il dépend souvent de nous de faire des combinaisons des qualités pour définir encore des étres substantiels avant l'expérience, lorsqu'on entend assez ces qualités pour juger de la possibilité de la combinaison. C'est ainsi que des jardiniers experts dans l'orangerie pourront avec raison et succés, se proposer de produire quelque nouvelle espéce et lui donner un nom par avance.

$ 29. Pu. Vous m'avouerez toujours que, lorsqu'il s'agit de définir les espèces, le nombre des idées qu'on combine dépend de la différente application, industrie ou fantaisie de celui qui forme cette combinaison; comme c'est sur la figure qu'on se régle le plus souvent pour déterminer l'espéce des végétaux et des animaux, de méme à l'égard de la plupart des corps naturels, qui ne sont pas produits par semence, c'est à la couleur qu'on s'attache le plus. $ 30. À la vérité ce ne sont bien souvent que des conceptions confuses, grossières et inexactes, et il s'en faut bien que les hommes conviennent du nombre précis des idées simples ou des qualités, qui appartiennent à une telle espéce ou à un tel nom, car il faut de la peine, de ladresse et du temps pour trouver les idées simples, qui sont constamment unies. Cependant peu de qualités qui composent ces définitions inexactes, suffisent ordinairement dans la conversation : mais, malgré le bruit des genres et des espèces, les formes dont on a tant parlé dans les écoles ne sont que des chiméres qui ne servent de rien à nous faire entrer dans la connaissance des natures spécifiques.

Tu. Quiconque fait une combinaison possible ne se trompe point eu cela, ni en lui donnant un nom ; mais il se trompe quand il croit que ce qu'il conçoit est tout ce que d'autres plus experts conçoivent sous le méme nom, ou dans le méme corps. Il conçoit peut-être un genre trop commun au lieu d'un autre plus spécifique. Il n'y a rien en tout ceci qui soit opposé aux écoles, et je ne vois point pourquoi vous revenez à la charge ici contre les genres, les espéces et les formes, puisqu'il faut que vous reconnaissiez vous-méme des genres, des espéces, et méme des essences internes ou formes, qu'on ne prétend point employer pour connaltre la nature spécifique de la chose, quand on avoue de les ignorer encore.

& 30. Pu. Il est du moins visible que les limites que nous assignons aux espèces, ne sont pas exactement conformes à celles qui ont été établies par la nature. Car dans le besoin que nous avons des noms généraux pour l'usage présent, nous ne nous mettons point en peine de découvrir leurs qualités qui nous feraient mieux connaitre leurs différences et conformités les plus essentielles : et nous les distinguons nous-mêmes en espèces, en vertu de certaines apparences qui frappent les yeux de tout le monde, afin de pouvoir plus aisément communiquer avec les autres.

Tu. Si nous combinons des idées compatibles, les limites que nous assignons aux espèces sont toujours exactement conformes à la nature; et, si nous prenons garde à combiner les idées qui se trouvent actuellement ensemble, nos notions sont encore conformes à l'expérience ; et, si nous les considérons comme provisionnelles seulement pour des corps effectifs, sauf à l'expérience faite ou à faire d'y découvrir davantage, et si nous recourons aux experts, lorsqu'il s'agit de quelque chose de précis à l'égard de ce qu'on entend publiquement par le nom ; nous ne nous y tromperons pas. Ainsi la nature peut fournir des idées plus parfaites et plus commodes, mais elle ne donnera point un démenti à celles que nous avons, qui sont bonnes et naturelles, quoique ce ne soient peut-étre pas les meilleures et les plus naturelles.

S8 32. Pu. Nos idées génériques des substances, comme celle du métal] par exemple, ne suivent pas exactement les modéles qui leur sont proposés par la nature, puisqu'on ne saurait trouver aucun corps qui renferme simplement la malléabilité et la fusibilité sans d'autres qualités.

Tu. On ne demande pas de tels modèles, et on n'aurait pas raison

deles demander, ils ne se trouvent pas aussi dans les notions les plus distinctes. On ne trouve jamais un nombre où i] n'y ait rien à remarquer que la multitude en général; un étendu ou il n'y ait. qu'étendue, un corps où il n'y ait que solidité, et point d'autres qualités : et lorsque les différences spécifiques sont positives et opposées, il faut bien que le genre prenne parti parmi elles.

Pu. 5i done quelqu'un s'imagine qu'un homme, un cheval, un animal, une plante, etc., sont distingués par des essences réelles, formées par la nature, il doit se figurer la nature bien libérale de ces essences réelles, si elle en produit une pour le corps, une autre pour l'animal, et encore une autre pour le cheval, et qu'elle communique libéralement toutes ces essences à Bucéphale ; au lieu que les genres et les espèces ne sont que des signes plus ou moins entendus.

Tn. Si vous prenez les essences réelles pour ces modéles substantiels, qui seraient un corps et rien de plus, un animal et rien de plus spécifique, un cheval sans qualités individuelles, vous avez raison de les traiter de chiméres. Et personne n'a prétendu, je pense, pas méme les plus grands réalistes d'autrefois. qu'il y ait autant dé substances qui se bornassentau générique, qu'il y a de genres. Mais il ne s'ensuit pas que si les essences générales ne sont pas cela, elles sont purement des signes ; car je vous ai fait remarquer plusieurs fois quece sont des possibilités dans les ressemblances. C'est comme de ce que les couleurs ne sont pas toujours des substances ou des teintures extrahibles, il ne s'ensuit pas qu'elles sont imaginaires. Au reste, on ne saurait se figurer la nature trop libérale ; elle l'est audelà de tout ce que nous pouvons inventer, et toutes les possibilités compatibles en prévalence se trouvent réalisées sur le grand théàtre de ses représentations, Il y avait autrefois deux axiomes chez les philosophes ; celui des réalistes semblait faire la nature prodigue, et celui des nominaux ]a semblait déclarer chiche. L'un dit que la nature ne souffre point de vide, et l'autre qu'elle ne fait rien en vain. Ces deux axiomes sont bons, pourvu qu'on les entende ; car la nature est comme un bon ménager, qui épargne là où il le faut, pour être magnifique entemps et en lieu. Elle est magnifique dansles effets, et ménagère dans les causes qu'elle emploie.

8 34, Pu. Sans nous amuser davantage à cette contestation sur les essences réelles, c'est assez que nous obtenions le but du langage et l'usage des mots, qui est d'indiquer nos pensées en abrégé. Si je yeux parler à quelqu'un d'une espèce d'oiseaux de trois ou quatre

pieds de haut, dont la peau est couverte de quelque chose qui tient le milieu entre la plume et le poil, d'un brun obscur, sans ailes, mais qui, au lieu d'ailes, a deux ou trois petites branches, semblables à des branches de genéts, qui lui descendent au bas du corps avec de longues et grosses jambes, des pieds armés seulement de trois griffes et sans queue, je suis obligé de faire cette description par oü je puis me faire entendre aux autres. Mais, quand on m'a dit que cassiowaris est le nom de cet animal, je puis alors me servir de ce nom pour désigner dans le discours toute cette idée composée.

Tu. Peut-être qu'une idée bien exacte de la couverture de la peau, ou de quelque autre partie, suffirait toute seule à discerner cet animal de tout autre connu, comme Hercule se faisait connaitre par le pas qu'il avait fait, et comme le lion se reconnait à l'ongle, suivant le proverbe latin. Mais plus on amasse de circonstances, moins la définition est provisionnelle.

8 35. Pri. Nous pouvons retrancher de l'idée dans ce cas sans préjudice de la chose : mais, quand la nature en retranche, c'est une question si l'espece demeure. Par exemple : s'il y avait un corps qui eüt toutes les qualités de l'or excepté la malléabilité, serait-il de l'or? Il dépend des hommes de le décider. Ce sont donc eux qui déterminent les espéces des choses.

Tu. Point du tout, ils ne détermineraient que le nom. Mais cette expérience nous apprendrait que la malléabilité n'a pas de connexion nécessaire avec lesautres qualités de l'or prises ensemble. Elle nous apprendrait donc une nouvelle possibilité et par conséquent une nouvelle espéce. Pour ce qui est de l'or aigre ou cassant, cela ne vient que des additions et n'est point consistant avec les autres épreuves de l'or ; car la coupelle et l'antimoine lui ótent cette aigreur.

896. Pu. 11 s'ensuit quelque chose de notre doctrine qui paraîtra fort étrange. C'est que chaque idée abstraite, qui a un certain nom, forme une espèce distincte. Mais que faire à cela, si la nature le veut ainsi ? Je voudrais bien savoir pourquoi un bichon et un lévrier ne sont pas des espèces aussi distinctes qu'un épagneul et un éléphant.

Tu. J'ai distingué ci-dessus les différentes acceptions du mot espèce. Le prenantlogiquementet mathématiquement plutôt, la moindre dissimilitude peut suffire. Ainsi chaque idée différente peut donner une autre espèce, et il n'importe point si elle a un nom ou non. Mais, physiquement parlant, on ne s'arréte pas à toutes les variétés, et l'on

parle, ou nettement quand il ne s'agit que des apparences, ou conjecturalement quand il s'agit de la vérité intérieure des choses, en y présumant quelque nature essentielle et immuable, comme la raison l'est dans l'homme. On présume donc que ce qui ne diffère que par des changements accidentels, comme l'eau et la glace, le vif-argent dans sa forme courante et dans le sublimé, est d'une méme espéce : et dans les corps organiques on met ordinairement la marque provisionnelle de la même espèce dans la génération ou race, comme dans les plus similaires on la met dans la reproduction. ll est vrai qu'on n'en saurait juger précisément faute de connaitre l'intérieur des choses. Mais, comme j'ai dit plus d'une fois, l'on juge provisionnellement et souvent conjecturalement. Cependant, lorsqu'on ne veut parler que de l'extérieur, de peur de ne rien dire que de sür, il y a de la latitude : et disputer alors si une différence est spécifique ou non, c'est disputer du nom ; et, dans ce sens, il y aunesigrande différence entre les chiens, qu'on peut fort bien dire queles dogues d'Angleterre et les chiens de Boulogne sont de différentes espèces. Cependant il n'est pas impossible qu'ils soient d'une méme ou semblable race éloignée qu'on trouverait si on pouvait remonter bien haut et que leurs ancêtres aient été semblables ou les mêmes, mais qu'aprés de grands changements quelques-uns de la postérité soient devenus fort grands et d'autres fort petits (1). On peut méme croire aussi sans choquer la raison qu'ils aient en commun une nature intérieure, constante, spécifique, qui ne soit plus sous-divisée ainsi, ou qui ne se trouve point ici en plusieurs autres telles natures et par conséquent ne soit plus variée que par des accidents ; quoiqu'il n'y ait rien aussi qui nous fasse juger que cela doit être nécessairement ainsi dans tout ce que nous appelons la plus basse espèce (spéciem infimam). Mais il n'y a point d'apparence qu'un épagneul et un éléphant soient de méme race, et qu'ils aient une telle nature spécifique commune (2). Ainsi, dans les différentes sortes de chiens, en parlant des apparences, on peut distinguer les espéces, et parlant de l'essence intérieure, on peut balancer : mais, comparant le chien et l'éléphant, il n'y a pas lieu de leur attribuer extérieurement ce

(1) Voici encore le principe de la variabilité des espéces : l'application qu'en fait Leibniz à l'espéce chien parait ètre acceptée aujourd'hui par les naturalistes. P.J.

i2) On voit que, tout en posant le principe, Leibniz en restreint l'application : il est pour ce qu'on appelle aujourd'hui la variabilité limitée. P. J.

qui (1) les ferait croire d'une méme espéce. Ainsi il n'y a aucun sujet d’être en balance contre la présomption. Dans l'homme on pourrait aussi distinguer les espèces logiquement parlant, et, sí on s'arrétait à l'extérieur, on trouverait encore, en parlant physiquement, des différences qui pourraient passer pour spécifiques. Aussi se trouva-t-il un voyageur qui crut que les Négres, les Chinois, et enfin les Américains, n'étaient pas d'une méme race entre eux ni avec les peuples qui nous ressemblent. Mais, comme on connait l'intérieur essentiel de l'homme, c'est-à-dire la raison, qui demeure dans le méme homme et se trouve dans tous les hommes, et qu'on ne remarque rien de fixe et d'interne parmi nous, qui forme une sous-division, nous n'avons aucun sujet de juger qu'il y ait parmi leshommes, selon | la vérité de l'intérieur, une différence spécifique essentielle, au lieu qu'il s'en trouve entre l'homme et la béte, supposé que les bétes ne soient qu'empiriques, suivant ce que j'ai expliqué ci-dessus, comme en effet l'expérience ne nous donne point lieu d'en faire un autre jugement. .

8 39. Pn. Prenons exemple d'une chose artificielle dont la structure intérieure nous est connue. Une montre qui ne marque que les heures et une montre sonnante ne sont que d'une seule espéce, à l'égard de ceux qui n'ont qu'un nom pour les désigner; mais, à l'égard de celui qui a le nom de montre pour désigner la première et celui d'horloge pour signifier la dernière, ce sont par rapport à lui des espéces différentes. C'est le nom et non pas la disposition intérieure, qui fait une nouvelle espéce, autrement il y aurait trop d'espèces. Îl y a des montres à quatre roues, et. d'autres à cinq ; quelques-unes ont des cordes et des fusées, et d'autres n'en ont point : quelques-unes ont le balancier libre, et d'autres conduit par un ressort fait en large spirale, et d'autres par des soies de pourceau : quelqu'une de ces choses suffit-elle pour faire une différence spécifique ? je dis que non, tandis que ces montres conviennent dans le nom.

Tu. Et moi, je dirais que oui, car sans m'arréter aux noms, je vous drais considérer les variétésde l'artifice et surtout la différence des balanciers ; car, depuis qu'on lui a appliqué un ressort qui en gouverne les vibrations selon les siennes et les rend par couséquent plus égales, les montres de poche ont changé de face, et sont devenues

(1) GEHRART : ce que,

incomparablement plus justes. J'ai méme remarqué autrefois un autre príncipe d'égalité qu'on pourrait appliquer aux montres.

Pu. Si quelqu'un veut faire des divisions fondées sur les différences qu'il connait dans la configuration intérieure, il peut le faire : cependant ce ne seráient point des espèces distinctes par rapport à des gens qui ignorent cette construction.

Tn. Je ne sais pourquoi on veut toujours chez vous faire dépendre de notre opinion ou connaissance les vertus, les vérités et les espèces. Elles sont dans la nature, soit que nous le sachions et approuvions, ou non. En parler autrement, c'est changer les noms des choses et le langage recu sans aucun sujet. Les homines jusqu'ici auront cru qu'il y a plusieurs espéces d'horloges ou montres, sans s'informer en quoi elles consistent ou comment on pourrait les appeler.

Pu. Vous avez pourtant reconnu il n'y a pas longtemps que, lorsqu'on veut distinguer les espèces physiques par les upparences, on se borne d'une manière arbitraire où on le trouve à propos, o'est-àdire selon qu'on trouve la différence plus ou moins considérable et suivant le but qu'on a. Et vous vous étes servi vous-méme de la comparaison des poids et des mesures qu'on règle selon le bon plaisir des hommes et leur donne des noms.

Ta. C'est depuis le temps que j'ai commencé à vous entendre. Entre les différences spécifiques purement logiques, où la' moindre variation de définition assignable suffit, quelque accidentelle qu'elle soit, et entre les différences spécifiques qui sont purement physiques, fondées sur l'essentiel ou immuable, on peut mettre un milieu, mais qu'on ne sauraitdéterminer précisément ; on s'y régle sur les apparences les plus considérables, qui ne sont pas tout à fait immuables, mais qui ne changent pas facilement, l'une approchant plus de l'essentiel que l'autre; et, comme un connaisseur aussi peut aller plus loin que l'autre, la chose parait arbitraire et a du rapport aux hommes, et il parait commode de régler aussi les noms selon ces différences principales. On pourrait donc dire ainsi que ce sont des diflérences spécifiques civiles et des espèces nominales, qu'il ne faut point confondre avec ce que j'ai appelé définitions nominales cidessus et qui ont lieu dans les différences spécifiques logiques aussi bien que physiques. Au reste, outre l'usage vulgaire, les lois mémes peuvent autoriser les significations des mots, et alors les espéces deviendraient légales, comme dans les contrats qui sont

appelés nominati, c'est-à-dire désignés par un nom particulier. Et c'est-à-dire comme la loi romaine fait commencer l’âge de puberté à 14 ans accomplis. Toute cette considération n'est point à mépriser; cependant je ne vois pas qu'elle soit d'un fort grand usage ici, car outre que vous m'avez paru l'appliquer quelquefois oü elle n'en avait aucun, on aura à peu près le méme effet, si l'on considère qu'il dépend des hommes de procéder dans les sous-divisions aussi loin qu'ils trouvent à propos, et de faire abstraction des différences ultérieures, sans qu'il soit besoin de les nier : et qu'il dépend ainsi d'eux de choisir le certain pour l'incertain, afin de fixer quelques notions et mesures en leur donnant des noms.

Pu. Je suis bien aise que nous ne sommes plus si éloignés ici, que nous le paraissions, $ 41. Vous m’accorderez encore, Monsieur, à ce que je vois, que les choses artificielles ont des espéces aussi bien que les naturelles contre le sentiment de quelques philosophes. 8 42. Mais, avant quc de quitter les noms des substances, j'ajouterai que de toutes les diverses idées que nous avons, ce sont les seules idées des substances qui ont des noms propres ou individuels ; car il arrive rarement que les hommes aient besoin de faire une mention fréquente d'aucune qualité individuelle ou de quelque autre individu d'accident : outre que les actions individuelles périssent d'abord, et que la combinaison des circonstances qui s'y fait ne subsiste point comme dans les substances.

Tu. Il y a pourtant des cas où on a eu besoin de se souvenir d'un accident individuel et qu'on lui a donné un nom; ainsi votre règle est bonne pour l'ordinaire, mais elle recoit des exceptions. La religion nous en fournit; comme nous célébrons anniversairement la mémoire de la naissance de Jésus-Christ, les Grecs appelaient cet événement Théogenie, et celui de l'adoration des mages Epiphanie; et les Hébreux appelérent Passah par excellence le passage de l'ange qui fit mourir les ainés des Égyptiens sans toucher à ceux des Hébreux; et c'est de quoi ils devaient solemniser la mémoire tous les ans. Pour ce qui est des espéces des choses artificielles, les philosophes scolastiques ont fait difficulté de les laisser entrer dans leurs prédicaments : mais leur délicatesse y était peu nécessaire, ces ces tables prédicamentales devant servir à faire une revue générale de nos idées. Il est bon cependant de reconnaitre la différence qu'il y a entre les substances parfaites et entre les assemblages des substances (aggregata) qui sont des êtres substantiels composés ou par

la nature ou par l'artifice des hommes. Car la nature a aussi de telles aggrégations, comme sont les corps dont la mixtion est imparfaite, pour parler le langage de nos philosophes (imperfecte mixta) qui ne sont (1) point unum per se et n'ont point en eux une parfaite unité. Je crois cependant que les quatre corps, qu'ils appellent éléments, qu'ils croient simples, et les sels, les métaux et autres corps, qu'ils croient être mélés parfaitement, età qui ils accordent leurs tempéraments, ne sont pas unum per se non plus, d'autant plus qu'on doit juger qu'ils ne sont uniformes et similaires qu'en apparence, et méme un corps similaire ne laisserait pas d'étre un amas. En un mot l'unité parfaite doit être réservée aux corps animés. ou doués d'entéléchies primitives ; car ces entéléchies ont de l'analogie avec les âmes, et sont aussi iudivisibles et impérissables qu'elles: et j'ai fait juger ailleurs que leurs corps organiques sont des machines en effet, mais qui surpassent autant les artificielles qui sont de notre invention, que l'inventeur des naturelles nous surpasse. Car ces machines de la nature sont aussi impérissables que les àmes mêmes, et l'animal avec l'âme subsiste toujours; c'est (pour me micux expliquer par quelque chose de revenant, tout ridicule qu'il est) comme Arlequin qu'on voulait dépouiller sur Je théâtre, mais on n'en put venir à bout, parce qu'il avait je ne sais combien d'habits les uns sur les autres : quoique ces réplications des corps organiques à l'infini, qui sont dans un animal, ne soient pas si semblables ni si appliquées les unes sur les autres, comme des habits ; l'artifice de la nature étant d'une tout autre subtilité. Tout cela fait voir que les philosophes n'ont pas eu tout le tort du monde de mettre tant de distance «ntre les choses artificielles et entreles corps naturels doués d'une véritable unite. Maisil n'appartenait qu'à notre temps de développer ce mystère et d'en faire comprendre l'importance ect les suites pour bien etablir la théologie naturelle et ce qu'on appelle la pneumatique (2) d'une maniére qui soit véritablement naturelle et conforme à ce que nous pouvons expérimenter et entendre ; qui ne nous fasse rien perdre des importantes considérations qu'elles doivent fournir, ou plutót qui les rehausse, comme fait le systéme de l'harmonie préétablie. Et je crois que nous ne pouvons mieux finir que par là cette longue discussion des noms des substances.

(1) GERRARDT : font.

(2; La Pneumatique !de rvedua’, science des esprits.

PauL JANET. — Leibniz. I-19

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