DE LA PUISSANCE NATURELLE ET DES ACTIONS DES CRÉATURES
1. J'aireçudernièrementdu très-illustre Jean Christophore Sturm, quiasibienméritédes sciences mathématiques et physiques, l'apologie qu'il a publiée à Alfort pour sa dissertation De Idolo natura, et qu'a attaquée Gont. Christophe Schelhammer, l'éminent et spirituel médecin de Kiel,dans son livre sur la nature. Comme j'avais examiné autrefois la même question, et que j'ai eu par lettres quelques discussions à ce sujet avec l'éminent auteur delà dissertation, ainsi qu'il en a fait mention dernièrement d'une manière trèshonorable pour moi, en rappelant publiquement quelques détails de notre correspondance dans le premier tome de sa Physique élective (L. I, sect. i, chap. 3; épilog., § v, pag. 119, 120), je n'en ai été
554 DE Là NATURE EN ELLE-MÊME, ETC.
que plus disposé à donner une attention sérieuse à un si beau sujet, jugeant qu'il était nécessaire, pour mieux faire connaître ma pensée et toute la question, d'ajouter quelques nouveaux éclaircissements aux principes que j'ai déjà plusieurs fois indiqués. Cette dissertation apologétique m'a paru offrir une occasion favorable à mon dessein, parce qu'il serait facile de voir que l'auteur y a traité en peu de mots, et embrassé d'un coup d'œil les points essentiels de la question. Du reste, je ne. prends point fait et cause dans la querelle de ces illustres savants.
2. Deux points surtout, ce me semble, sont en question : d'abord, en quoi consiste la nature que nous avons coutume d'attribuer aux choses, et dont les attributs communément reçus sentent un peu le paganisme, au jugement du célèbre Sturm ; ensuite s'il y a dans les créatures quelque énergie propre Ivép^sta, ce qu'il parait nier. Quant au premier point , ou à la nature elle-même, si nous examinons ce qu'elle est et ce qu'elle n'est pas, j'accorde qu'il n'y a point d'âme de l'univers; j'admets même que ces merveilles qui arrivent tons les jours et dont nous avons coutume de dire avec raison que l'oeuvre delà nature et l'œuvre d'une intelligence ne doivent point s'attribuer à certaines intelligences créées douées d'une sagesse et d'une vertu proportionnées à un rôle si élevé ; mais que la nature entière est l'effet d'un art divin, et à ce point que toute machine naturelle (et c'est là la différence véritable, mais peu remarquée de la nature et de l'art) se compose d'organes réellement infinis, et exige par conséquent dans l'auteur et le directeur une sagesse et une puissance infinies. C'est pourquoi le chaud omniscient d'Hippocrate et la cholcodée des âmes dans d'Avicenne, et cette vertu plastique si savante de Scaliger et d'autres, et le principe hylarchique d'Henri More, me paraissent, les uns impossibles, les autres superflus ; et il me suffit que la machine du monde soit construite avec tant de sagesse que toutes ces merveilles se manifestent par son dé* veloppement même, et que salon moi les êtres organisés exécutent leur évolution d'après un plan préconçu. Je suis donc du sentiment dé l'illustre auteur quand il rejette la fiction d'une certaine nature créée dont la sagesse forme et gouverne les machines des corp6 ; mais il ne s'ensuit pas, je crois , et la raison n'admet pas qu'on doive rejeter toute force créée active originairement imprimée aux choses.
3.. Nous venons de dire ce qu'elle n'est pas; voyons maintenant un peu de plus près ce qu'est cette nature, qu'Aristote n'a pas eu
tort d'appeler le principe du mouvement et du repos, bien que ce philosophe me paraisse prendre le mot dans une acception trop large, ' et entendre par là non-seulement le mouvement local , ou le repos dans un lieu, mais en général le changement et l'état, c'est-à-dire la persistance. Et c'est pourquoi bien que, pour le dire en passant, la définition qu'il donne du mouvement soit trop obscure, elle n'est pourtant pas aussi absurde qu'elle le parait à ceux qui supposent qu'il n'aurait voulu définir que le mouvement local. Biais revenons au fait. Robert Boyle, homme éminent et versé dans l'observation exacte de la nature, a écrit sur la nature elle-même un petit livre dont la pensée, si je me souviens bien/se résume en ceci, que nous devons regarder la nature comme étant le mécanisme même des corps; ce qui peut se prouver en gros, il est vrai; mais s'il avait examiné la chose à fond, il aurait distingué dans le mécanisme luimême les principes de leurs dérivés. De même il ne suffit pas, pour expliquer une horloge, de dire qu'elle est mue d'une manière mécanique, sans distinguer si elle reçoit cette impulsion d'un poids ou d'un ressort. J'ai déjà déclaré plus d'une fois (et j'espère faire une bonne chose si j'empêche qu'on n'abuse des explications mécaniques des choses matérielles au préjudice de la piété en les présentant comme si la matière pouvait exister par elle-même, et que le mécar nisme n'eût besoin d'aucune intelligence ou d'aucune substance spirituelle) que le mécanisme lui-même ne découle pas seulement de la matière ni des raisons mathématiques, mais d'un principe plus élevé, et pour ainsi dire d'une source métaphysique.
4. Une preuve remarquable entre autres de cette vérité , c'est qu'il faut faire consister le fondement des lois de la nature non en ce que la même quantité de mouvement se conserve, comme on le pensait communément, mais plutôt en ce qu'il doit nécessairement se conserver la même quantité de puissance active, bien plus (et j'ai découvert que cela a lieu par une raison admirable) la même quantité d'action motrice, dont on doit juger bien autrement que les cartésiens ne le font de la quantité de mouvement.
J'ai conféré sur ce sujet en partie par lettres, en partie publiquement, avec deux mathématiciens d'un talent supérieur, et l'un d'eux se rangea tout à fait de mon avis; l'autre, après de longs et scrupuleux débats, finit par renoncer à toutes ses objections et par avouer franchement qu'il n'avait pas encore pu trouver de réponse à ma démonstration. Et je n'en suis que plus étonné de voir que daqs les parties éditées tes* Physique élective, l'illustre auteur, en expliquant
les lois du mouvement, ait admis la doctrine vulgaire, comme si ' elle n'était l'objet d'aucun doute (il a reconnu cependant qu'elle ne s'appuie sur aucune démonstration, mais sur une certaine vraisemblance, et il l'a répété dans cette dernière dissertation (ch. m, § 2); mais peut-être a-t-il écrit avant la publication de mon ouvrage, et n'a-t-il eu le temps ou la pensée de revoir le sien, surtout dans la persuasion où il- était que les lois du mouvement sont arbitraires; ce qui me parait tout à fait invraisemblable ; car je pense que c'est par des raisons déterminées de sagesse et d'ordre que Dieu a été amenéàcréerlesloisquenous observons dans la nature ; et parla il est évident, selon la remarque que j'ai faite autrefois, à l'occasion de la loi d'optique, et que l'honorable M.Molineux a fort applaudie plus tard dans sa Dioptriqve, que la cause finale n'est pas seulement utile à la vertu et à la piété dans la morale et dans la théologie naturelle ; mais que, môme dans la physique, elle sert à trouver et à découvrir des vérités cachées. C'est pourquoi, comme dans sa Physique élective, où il traite de la cause finale, le savant Sturm a mis ma doctrine au nombre des hypothèses, j'aurais désiré qu'il l'eût suffisamment examinée dans sa critique; car il y aurait trouvé l'occasion, à raison de l'importance et de la richesse du sujet, de dire beaucoup de choses excellentes et utiles à la piété.
5. Mais examinons maintenant ce qu'il dit delà notion delà nature dans sa dissertation apologétique, et pourquoi cette explication nous paraît insuffisante. Il accorde, chap. iv, § % 3, et souvent ailleurs, que les mouvements qui ont lieu maintenant sont la suite de la loi éternelle une fois décrétée par Dieu, et qu'il appelle bientôt après volonté et commandement; et qu'il n'est pas besoin d'un nouvel ordre de Dieu, d'une nouvelle volonté, et encore moins d'un nouvel effort ou d'une sorte d'opération laborieuse, il repousse comme une imputation injuste de la part de son adversaire la pensée que Dieu meut les choses comme un bûcheron sa hache, ou comme un meunier gouverne son moulin, en retenant les eaux ou en les lâchant sur la rue. Mais il me semble en vérité que cette explication n'est nullement suffisante. Car je demande si cette' volonté ou ce commandement, ou, si l'on aime mieux, cette loi divine décrétée dans l'origine, n'a attribué aux choses qu'une dénomination extrinsèque, ou si, en les formant, elle a créé en elle quelque impression permanente, ou une loi interne, comme le dit très-bien M. Çchelhomner, savant aussi remarquable par son jugement que par son expérience, loi d'où proviennent toutes les actions et toutes
les passions, bien qu'elle soit le plus souvent ignorée des créatures en qui elle réside. La première opinion paraît être celle des auteurs du système des causes occasionnelles, et surtout du très-ingénieux Malebranche; la seconde, plus récente, est, selon moi, la plus vraie.
6. Et en effet, comme cet ordre passé n'existe pas à présent, il ne peut rien produire maintenant, à moins qu'il n'ait laissé après lui quelque effet subsistant, qui maintenant encore dure et opère. Penser autrement, c'est renoncer, si j'ai quelque jugement, à toute explication distincte des choses ; et on peut dire que toute chose est, à titre égal, la conséquence de toute chose, si ce qui est absent par le lieu et par le temps peut sans intermédiaire opérer ici et maintenant. C'est pourquoi il ne suffit pas de dire qu'en créant les choses dans l'origine, Dieu a voulu qu'elles observassent une certaine loi dans leur marche, si l'on se figure que sa volonté n'a pas été assez efficace pour les affecter et pour produire en elle un effet durable. Et assurément il est contraire à la notion de la puissance et de la volonté divine, qui est pure et absolue, que Dieu veuille et qu'en voulant il ne produise et ne change rien ; qu'il agisse toujours et n'effectue jamais, qu'il ne laisse, en un mot, aucun ouvrage ou résultat à accomplir (dbTOréXcffua). Sans doute si rien n'a été imprimé aux créatures par cette parole divine : que la terre produise, que les animaux se multiplient; si après elle les choses n'ont pas été affectées autrement que si elle n'était pas intervenue, il s'ensuit, puisqu'il doit y avoir entre la cause et l'effet une certaine connexion soit immédiate soit médiate, ou que rien ne se fait maintenant conformément à cet ordre, ou que cet ordre donné pour le présent a été toujours renouvelé dans l'avenir; conséquence que le savant auteur repousse avec raison. Si au contraire la loi décrétée par Dieu a laissé dans les choses quelque empreinte d'elle-même, si l'ordre a formé les choses de manière aies rendre propres à accomplir la volonté du législateur, alors il faut admettre que les choses ont été douées primitivement d'une certaine efficacité comme la forme ou la force que nous avons coutume d'appeler naturelle, d'où procède la série des phénomènes selon la prescription de l'ordre primitif.
7. Cette force interne peut bien se concevoir distinctement, mais non s'expliquer par des images ;' et certainement elle ne doit pas s'expliquer de cette façon, pas plus que la nature de l'âme ; car la force est une de ces choses que n'atteint pas l'imagination mais l'en* tendement. C'est pourquoi quand l'honorable auteur de la dissertation apologétique demande qu'on lui représente par l'imagination
55s de là nature en elle-même, etc.
comment opère une loi interne dans les corps qui ignorent cette loi, j'entends qu'il désire en avoir une explication par l'entendement; car autrement on pourrait croire qu'il demande à voir des sons et à entendre des couleurs. Ensuite si la difficulté d'expliquer les choses suffit pour les rejeter, il mérite par conséquent l'imputation qu'il repousse comme injuste, d'aimer mieux décider que tout se meut seulement par une vertu divine que d'admettre, sous le nom de nature, quelque chose dont la nature lui est inconnue. Et certainement Hobbes et ses partisans ne seraient pas moins autorisés à prétendre que toutes les choses sont corporelles, parce qu'ils se persuadait qu'il n'y a que les corps qui puissent s'expliquer et s'imaginer distinctement. Mais ce qui réfute victorieusement leurs prétentions, c'est le fait même qu'il y a dans les choses une puissance d'agir qui ne dérive pas des imaginables; et la reporter à un accommodement de Dieu, qui une fois donné n'affecte nullement les choses, et ne laisse aucun effet après lui, c'est être si loin d'éclaircir la difficulté, que c'est plutôt renoncer au rôle du philosophe et trancher le nœud gordien avec l'épée. Du reste une explication plus distincte et plus fondée que ce qu'on a dit jusqu'ici de la force active, peut se tirer de nos dynamiques, où nous donnons des lois de la nature et du mouvement une interprétation vraie et conforme à la réalité des choses. 8. Que si allant plus loin, quelque défenseur de la philosophie nouvelle qui introduit l'inertie et la torpeur des choses, ne fait aucune difficulté, en enlevant aux ordres de Dieu tout effet durable et toute efficacité pour l'avenir, d'exiger de lui des efforts incessamment renouvelés, c'est à lui de voir combien ce sentiment, que M. Sturm d'ailleurs déclare prudemment ne pas partager, est digne de la divinité ; il ne pourra se justifier qu'en expliquant pourquoi les choses elles-mêmes peuvent durer quelque temps, tandis que les attributs que nous comprenons sous le nom de nature, ne le pourraient pas ; et pourquoi il serait contraire à la raison que, le mot fiât ayant laissé quelque chose après lui, à savoir la chose elle-même, le mot, non moins admirable, de bénédiction ait laissé aussi après lui dans les choses pour produire leurs actes une certaine fécondité on une certaine vertu agissante, d'où résulte l'opération s'il n'y a point d'obstacle. On peut ajouter à cela ce que j'ai expliqué ailleurs, bien que cela ne soit pas encore assez compris de tout le monde, que la substance même des choses consiste dans la force active et passive ; d'où il résulte que les choses durables ne peuvent même pas se produire, si aucune force de quelque durée ne peut leur être imprimée
par la vertu divine. Ainsi il s'ensuivrait qu'aucune substance créée, qu'aucune âme ne resterait numériquement la même, que rien ne serait conservé par Dieu, et que par conséquent, toutes les choses ne seraient que certaines modiflcations^flottantes et fugitives comme les ombres d'une seule substance divine permanente; et ce qui revient au même, que la nature elle-même, la substance de toutes les choses serait Dieu ; doctrine pernicieuse , récemment introduite dans le monde ou renouvelée par un auteur subtil, mais profane. En effet, si les choses corporelles ne contenaient rien que de ma* tériel, il serait très-vrai de dire qu'elles sont dans un flux continuel et n'ont rien de substantiel, comme les Platoniciens le reconnurent fort bien autrefois.
9. Une autre question est s'il faut dire que les créatures ont une action propre et vraie. Cette question rentre dans la première, une fois que nous comprenons que la nature externe ne diffère pas de la force active et passive. Car l'action sans la puissance d'agir est impossible, comme d'un autre côté c'est une puissance vaine que celle qui ne peut jamais s'exercer. Comme cependant l'action et la puissance n'en sont pas moins des choses différentes, la première successive, la seconde permanente ,;arrêtons-nous à l'action. Ici je ne trouve pas peu de difficulté, je l'avoue, à m'expliquer la pensée du savant Sturm. Car il nie que les choses créées agissent proprement et par elles-mêmes, et ensuite, tout en accordant qu'elles agissent il ne veut pas qu'on lui impute de comparer cette action à celle d'une hache mue par un charpentier. Je ne puis tirer de là rien de net, et il ne me parait pas expliquer assez clairement jusqu'à quel point il s'éloigne des idées reçues, ou quelle notion distincte il a conçue dans son esprit d'une action qui, comme l'attestent les débats des métaphysiciens, est loin d'être une chose simple et facile, Quant à moi, si je comprends bien la notion de l'action, il en résulte, je crois, qu'elle affermit le principe généralement reçu en philosophie, que les actions appartiennent à des sujets; et je trouve que ce principe est tellement vrai qu'il est aussi réciproque ; de sorte que non-seulement tout ce qui agit est une substance particulière, mais aussi que toute substance particulière agit sans interruption , sans excepter le corps lui-même où l'on ne trouve jamais aucun de repos absolu.
40. Mais examinons maintenant avec un peu plus d'attention la doctrine de ceux qui enlèvent aux choses créées une action vraie et propre ; ce que lit aussi autrefois Robert Fludd, l'auteur de la Phi-
losophie mosaïque, et ce que font aujourd'hui quelques cartésiens qui pensent que ce ne sont point les choses qui agissent, mais bien Dieu, d'après l'état et selon l'aptitude des choses; et que, par conséquent, les choses sont des occasions et non des causes ; qu'elles reçoivent, mais n'effectuent et ne produisent pas. Après que Cordemoi, de La Forge et d'autres cartésiens eurent proposé cette doctrine, Haiebranche, avec son esprit supérieur, lui a prêté l'éclat de son style ; mais personne, à mon avis, n'a apporté de preuves solides. Assurément si l'on pousse cette doctrine au point de supprimer jusqu'aux actions immanentes des substances (ce que le savant Sturm rejette avec raison dans sa Physique élective, liv. I, chap. iv, p. 176, et en cela, il fait preuve d'une grande circonspection), alors rien au monde ne parait être plus opposé à la raison. En effet, révoquerat-on en doute que l'esprit pense et veut, qu'il y a en nous beaucoup de pensées et de volitions que nous tirons de nous-mêmes, et que nous sommes doués de spontanéité? Ce serait tout à la fois nier la liberté humaine, rejeter sur Dieu la cause du mal, et révolter le sentiment de notre expérience intime, ou notre conscience, dont le témoignage atteste que c'est bien nous-mêmes qui éprouvons ces sentiments, que, sans aucune espèce de raison, nos adversaires voudraient rapporter à Dieu. Que si nous attribuons à notre âme la vertu interne de produire des actions immanentes, ou, ce qui est la même chose, d'agir immanément, alors rien n'empêche, et même il est conforme à la raison, qu'il y ait la même vertu dans les autres êtres animés ou formes, ou, si l'on aime mieux, dans les autres natures de substances; à moins qu'on ne pense qu'il n'y a dans ce monde que nos âmes qui soient actives, et que toute puissance d'agir immanément y et en quelque sorte vitalement, est toujours unie à la pensée : mais de telles assertions ne s'appuient sur aucune raison, et ne se défendent que malgré la vérité. Quant à ce qu'on doit croire des actions transitoires des créatures, nous l'exposerons plus commodément dans un autre endroit, et nous l'avons déjà expliqué en partie ailleurs : c'est-à-dire que la communication des substances et des monades n'a pas sa source dans un influx réciproque mus dans un accord provenant de la préformation divine, chaque substance étant accommodée à la nature des autres, en même temps qu'elle obéit à sa puissance interne et aux lois de sa nature propre ; et c'est en cela que consiste l'union de l'âme et du corps.
il. Quant à la question si les corps sont inertes par eux-mêmes, cela est vrai si on l'entend d'une certaine manière : c'est-à-dire que
l'on suppose qu'un corps est une fois mis en repos par quelque moyen, il ne peut ni se mettre lui-même en mouvement ni souffrir sans résistance d'être mis en mouvement par un autre corps; pas plus qu'il ne peut changer de lui-même la vitesse ou la direction qu'il a une fois reçues ; ni souffrir facilement et sans résistance qu'elles soient changées par un autre corps. Il faut donc avouer que l'étendue, ou ce qui, pris purement en soi-même, est géométrique dans le corps, n'a rien qui puisse donner naissance à l'action et au mouvement; que la matière résiste même plutôt au mouvement par une certaine inertie naturelle, comme l'a bien appelée Kepler, de sorte qu'elle n'est pas indifférente au mouvement et au repos, comme on le pense ordinairement, mais qu'elle a besoin, pour entrer en mouvement, d'autant plus de force active qu'elle est elle-même plus grande. C'est donc dans cette force passive même de résistance, qui enveloppe l'impénétrabilité, et quelque chose de plus, que je fais consister la notion même de la matière première ou de la masse qui est toujours la même dans le corps et proportionnée à sa grandeur; et je fais voir qu'il en résulte de toutes autres lois de mouvements, que s'il n'y avait dans le corps et la matière même que l'étendue et l'impénétrabilité ; et que, comme il y a dans la matière une inertie naturelle opposée au mouvement, il y a aussi dans le corps luimême, et qui plus est, dans toute substance, une constance naturelle opposée au changement. Mais cette doctrine n'est pas favorable, ou plutôt elle est contraire à ceux qui refusent l'action aux choses ; car s'il est certain que la matière ne commence pas par elle-même le mouvement, il ne l'est pas moins (ce que montrent de très-belles expériences sur le mouvement imprimé par un moteur en mouvement) que le corps conserve par lui-même l'impétuosité qu'il aune fois acquise, qu'il est constant dans sa légèreté, c'est-à-dire qu'une fois entré dans une certaine série de son changement , il fait effort pour y persévérer. Comme ces activités ou entéléchies ne sauraient être des modifications de la matière première ou de la masse, chose essentiellement passive, et le très-judicieux Sturm l'a fort bien reconnu lui-même, comme nous le verrons au paragraphe suivant, on peut en conclure qu'il doit se trouver dans la substance corporelle une entéléchie première, ou une capacité primitive d'activité (icpiïtov &xtix<îv activitatis); c'est-à-dire une force motrice primitive q ù ajoutée à l'étendue qui est purement géométrique, et à la masse, qui est purement matérielle, agit sans cesse, tout en éprouvant dans son effort et son impétuosité des modifications diverses du conii. 36
cours des corps. Et c'est ce même principe qui s'appelle âme dans les êtres vivants, si forme substantielle dans les autres; et en tant que par son union avec la matière il constitue une substance vraiment une, mais que, par soi-même, il constitue une unité, il forme ce que je nomme une monade. Si Ton supprime ces unités réelles, il n'y aura plus que des êtres par agrégation, ou plutôt, ce qui en est la conséquence, il n'y aura plus d'êtres réels dans les corps. Car bien qu'il y ait des atomes de substance, c'est-à-dire nos monades sans parties, il n'y a pas d'atomes de masse ou de derniers éléments de la plus petite étendue, puisque des points ne peuvent former le continu : tout comme il n'existe point d'être qui soit le plus grand par la masse, ou infini en étendue, bien que l'on conçoive toujours des êtres plus grands que d'autres : il n'y a qu'un seul être qui soit le plus grand par Yintension de la perfection ou infini en puissance. Je vois cependant que dans cette même dissertation apologétique, chapitre iv, paragraphe 7 et suivants, l'honorable Sturm a essayé d'attaquer par quelques arguments la force motrice interne aux corps. Je prouverai abondamment, dit-il, que la substance corporelle n'est même capable d'aucune puissance activement motrice. Mais je ne comprends pas ce que peut être une puissance qui ne soit pas activement motrice. 11 dit qu'il se servira de deux arguments, l'un tiré de la nature de la matière et du corps, l'autre de la nature du mouvement. Le premier revient à ceci, que la matière est une substance passive par nature et essentiellement; qu'ainsi il n'est pas plus possible de lui donner la force active qu'il ne l'est à Dieu de vouloir qu'une pierre, tant qu'elle reste pierre, soit vivante et raisonnable, c'est-à-dire, non une pierre; ensuite qu'on ne met rien dans lès corps que des modifications de la matière, et, comme il le dit très-bien, qu'une modification d'une chose essentiellement passive ne saurait rendre cette chose active. Mais il est facile de répondre avec la philosophie reçue et vraie qu'on comprend la matière comme seconde ou comme première; que la seconde est une substance complète il est vrai, mais non purement passive; que la première est une substance purement passive, mais non complète, etque par conséquent il doit s'y ajouter une Ame, ou une forme analogue à l'âme, une entéléchie première, c'est-à-dire, un certain effort ou une vertu primitive d'agir qui est elle-même la loi interne imprimée par le décret divin. Je ne pense pas qu'un tel sentiment répugne à l'hemme illustre et si judicieux qui a soutenu dernièrement que le corps se compose de matière et d'esprit, pourvu qu'on prenne l'es-
prit non pour une chose intelligente (comme on le fait en d'autres •cas), mais pour une âme on pour l'analogue d'une forme de l'âme; ni pour une simple modification, mais pour quelque chose de constitutif, d'essentiel et de persistant 9 que j'ai coutume d'appeler monade et qui contient une sorte de perception et d'appétit. Telle est la doctrine reçue et conforme au principe favorablement interprété dans l'école, •et tant qu'elle n'est pas réfutée, l'argument de l'illustre savant ne peut avoir aucune valeur. H est aussi évident par là qu'on ne peut admettre avec lui ce principe que dans une substance corporelle il n'y a rien autre chose que des modifications de la matière. Tout le monde sait, en effet, et c'est la doctrine reçue, qu'il y a dans les corps des êtres vivants, des âmes qui ne sont nullement des modifications. Car bien que l'honorable auteur paraisse décider le contraire, et enlever aux brutes tout sentiment véritable et l'Ame proprement dite, il ne peut appuyer sa démonstration sur un tel principe avant de l'avoir démontré. Je crois plutôt, au contraire, qu'il n'est conforme, ni à Tordre, ni à la beauté, ni à la raison des choses que ce principe vital, ou qui agit immanément, ne soit que dans une petite partie de la matière, lorsque une plus grande perfection demande qu'il soit dans le tout; et que rien n'empêche que des âmes ou du moins des formes analogues aux Ames ne soient partout, bien que les âmes dominantes, et par cela même intelligentes, comme les âmes humaines, ne puissent pas être en tout lieu.
43. Le second argument que l'illustre Sturm tire de la nature du mouvement ne me parait entraîner aucune conclusion. H dit que le mouvement n'est que l'existence successive de la chose en différents lieux. Accordons cela provisoirement, bien que nous n'en soyons pas tout à fait satisfait, et qu'il exprime plutôt le résultat du mouvement que ce qu'on appelle sa raison formelle, il ne s'ensuit pas que la force motrice soit exclue. Car le corps n'est pas seulement au moment actuel de son mouvement dans le lieu qui lui est mesuré, mais il fait effort pour changer de lieu de manière que l'état suivant soit par lui-même et par la force de la nature la conséquence du précédent; autrement au moment actuel, et par conséquent & un moment quelconque, le corps A, qui est mû par le corps B,ne différera en rien d'un corps en repos; et si le sentiment de l'honorable •auteur était contraire au nôtre sur ce point, il en résulterait qu'il n'y aurait plus aucune différence dans les corps, puisque dans le plein d'une masse uniforme par elle-même il ne peut y avoir d'autre différence que celle qui regarde le mouvement. Enfin, il en résul-
Digiti
zedby G00gle
terait encore qu'il n'y a absolument aucune variation dans les corps, et ils demeurent toujours dans le même état. Car si une partie quelconque de matière ne diffère en rien d'une autre partie égale et semblable, ce que le savant Sturm doit admettre, puisqu'il supprime les forces actives, les impulsions et toutes les autres qualités et modifications, excepté l'existence qui sera successivement dans un lieu ou dans un autre; si en outre l'état d'un instant ne diffère de l'état d'un autre instant que par la transposition de parties de matière égales et semblables, et se convenant en tout point, il en résulte évidemment qu'à cause de la substitution perpétuelle de choses indiscernables, il sera absolument impossible de distinguer les états des divers moments dans le monde des corps. Ce ne serait, en effet, que par une dénomination extrinsèque qu'on distinguerait une partie de matière d'une autre, c'est-à-dire par la détermination du fatur, parce qu'elle doit être plus tard dans tel ou tel autre lieu ; mais pour l'état présent il n'y a aucune différence; et même on ne saurait tirer du futur une différence qui soit fondée, car on ne pourrait jamais arriver par le futur à une vraie différence actuelle, puisqu'aucune marque ne peut faire distinguer un lieu d'un autre lieu, ni la matière d'une autre matière du même lieu, dans l'hypothèse de l'uniformité parfaite de la matière elle-même. En vain après le mouvement recourrait-on à la figure. Dans une masse parfaitement similaire indistincte et pleine, il n'y a aucune figure, aucune limite ou distinction des diverses parties, qui ne vienne du mouvement même : si donc le mouvement ne contient aucune marque de distinction, il n'en fournira aucune à la figure; et, comme tout ce qu'on substitue à ce qui était, se trouve parfaitement équivalent, personne, fût-il omniscient, ne saurait saisir le moindre indice de changement, et par conséquent tout se passera comme si les corps n'étaient l'objet d'aucun changement' et d'aucune distinction; et jamais on ne pourra rendre compte par là des apparences diverses que nous percevons. Pour nous en faire une idée, figurons-nous deux sphères concentriques parfaites et parfaitement semblables entre elles et dans toutes leurs parties, dont l'une soit enfermée dans l'autre de manière à ne pas laisser le moindre intervalle; alors, si nous supposons que la sphère intérieure est en mouvement ou'en repos, un ange même, pour ne rien dire de plus, ne pourra apercevoir aucune différence entre les états de temps différents, et n'aura aucun signe pour distinguer si la sphère inférieure est en repos ou en mouvement, et selon quelle loi elle se meut. Il y a plus, on ne pourra pas même
définir la limite des sphères, à cause du défaut d'intervalle et de différence, de même que dans ce cas, le mouvement ne peut se remarquer à cause du défaut de différence. C'est pourquoi l'on doit regarder comme certain (bien qu'on l'ait peu remarqué faute d'avoir assez approfondi cette matière) que de telles conditions sont étrangères à la nature et à l'ordre des choses, et que, ce qui est au nombre de mes nouveaux et plus grands axiomes, il n'y a nulle part au monde aucune similitude parfaite ; d'où il résulte aussi qu'on ne trouve dans la nature ni corpuscules d'une extrême dureté, ni fluide d'une extrême ténuité, ni matière subtile répandue partout, ni éléments derniers, que quelques-uns appellent l'élément premier ou second. C'est parce qu'il avait compris, je crois, quelque chose de cela, qu'Aristote plus profond, selon moi, que beaucoup ne pensent, jugea qu'outre le changement local, il était encore besoin d'altération, et que la matière n'est pas partout semblable à elle-même, sans quoi elle resterait invariable. Or, cette dissimilitude ou diversité de qualités, et par conséquent cette altération (<£XXoiWç), qu'Aristote n'a pas assez expliquée, provient des degrés divers et des directions différentes des efforts, ou des modifications des monades constitutives. On peut comprendre par là qu'il doit nécessairement y avoir dans les corps autre chose qu'une masse uniforme qui se transporte sans raison. Les partisans des atomes et du vide admettent au moins quelque diversité dans la matière, en la faisant ici divisible, là indivisible, pleine en un lieu, poreuse en un autre. Mais il y a longtemps que j'ai compris en déposant les préjugés de la jeunesse, qu'il faut rejeter la théorie des atomes et du vide. Le savant auteur ajoute que l'existence de la matière en divers moments doit être attribuée à la volonté divine; pourquoi donc, dit-il, ne pas lui accorder son existence actuelle en celui-ci? Je réponds qu'on doit sans doute attribuer cette existence à Dieu comme toutes les autres choses, en tant qu'elles enveloppent quelque perfection ; mais de même que la cause première universelle conservatrice de toutes choses ne détruit pas, mais produit plutôt la permanence naturelle de la chose qui commence à exister, c'est-à-dire la persévérance dans l'existence une fois accordée ; de même elle ne détruira pas, mais confirmera plutôt l'efficace naturelle de la chose mise en mouvement, c'est-à-dire la persévérance dans l'action une fois imprimée. 14. On rencontre dans cette dissertation apologétique beaucoup d'autres choses qui présentent des difficultés, comme ce que dit l'auteur, au chapitre iv, paragraphe 11, concernant le mouvement trans-
mis d'une, boule à une autre par plusieurs intermédiaires, que la dernière boule est mue par la même force qui a mû. la première; tandis que, ce me semble, elle est mue par une force équivalente* mais non la même ; car (ce qui peut paraître étonnant) , chaque boule poussée par la boule voisine qui la touche, est mise en mouvement par sa propre force ou son élasticité; je ne discute point ici sur la cause de cette élasticité, et je ne nie point qu'on ne doive l'expliquer mécaniquement par le mouvement d'un fluide intérieur répandu dans tout le corps. De même encore on s'étonnera avec raison qu'il dise, paragraphe 12, qu'une chose qui ne peut prendre l'initiative de son propre mouvement, ne peut pas par elle-même le continuer. Et en effet, il est bien plus vrai que, comme il est besoin d'une force pour imprimerie mouvement, de même, l'élan une fois donné, tant s'en faut qu'il soit besoin d'une nouvelle force pour le continuer qu'il en faut plutôt une nouvelle pour l'arrêter. Car il ne s'agit pas ici de cette conservation au moyen de la cause universelle nécessaire aux choses, et qui, comme nous l'avons remarqué, ne pourrait détruire l'efficace des choses, sans en supprimer la permanence.
15. On comprend de nouveau par là que la doctrine des causes occasionnelles défendue par quelques-uns est sujette à des conséquences dangereuses que ne veulent certainement pas ses trèssavants défenseurs, à moins toutefois qu'on ne l'explique de manière à y mettre des tempéraments dont l'honorable Sturm a admis une partie et dont il semble disposé à admettre l'autre. Il s'en faut de beaucoup, en effet, qu'elle augmente la gloire de Dieu en supprimant l'idole de la nature ; au contraire, en faisant évanouir toutes les choses créées en modifications pures d'une seule substance divine, elle parait, comme Spinosa, faire de Dieu la nature même des choses, puisque ce qui n'agit pas, ce qui manque de force active, ce qui est privé de marque distinctive, et enfin, de toute raison et
. de tout fondement de permanence, ne peut être une substance à aucun titre. Je suis bien persuadé que l'honorable Sturm, homme remarquable par sa piété et par sa science, est très-éloigné de ces monstruosités. C'est pourquoi il n'est nullement douteux ou qu'il montrera clairement comment il reste dans les choses quelque substance ou même quelque variation, sans préjudice de sa doctrine, ou qu'il tendra les mains à la vérité.
16. J'ai du moins plusieurs raisons de soupçonner que je n'ai pas bien pénétré sa pensée ni lui la mienne. Il m'a avoué quelque part qu'on peut ou plutôt qu'on doit penser qu'il y a une certaine parti-
cale de la vertu divine, qui est comme propre et attribuée aux choses; c'est-à-dire, je pense, une expression, une limitation, un effet prochain de cette vertu; car la force divine ne peut en aucune manière se diviser en parties. On peut voir ce qu'il m'a transmis et qu'il a répété dans sa physique élective à l'endroit que j'ai cité au commencement de cet essai. Si nous l'interprétions, ainsi que les termes le demandent, dans le sens où nous disons une particule du souffle divin, alors il n'y a plus de controverse entre nous sur ce point. Mais ce qui m'empêche d'afdrmer que telle est sa peusée, c'est que nulle part ailleurs je ne le vois avancer aucun principe semblable, ni en exprimer aucune conséquence. Je remarque, au contraire, que l'ensemble de ses considérations est peu en harmonie avec ce sentiment, et que sa dissertation apologétique va tout à l'opposé. Lorsqu'au mois de mars 1695, j'eus fait connaître pour la première fois dans les Acta Frudit. de Leipsic, mon opinion sur la force interne (opinion développée dans mon Traité Dynamique publié dans les mêmes Actes en avril 1695), il m'adressa par lettres certaines objections, et après avoir reçu ma réponse, il jugea avec beaucoup de bienveillance qu'il n'y avait de différence entre nous que dans la manière de nous exprimer. Remarquant cela, je lui fis quelques nouvelles observations, et alors se tournant du côté opposé, il signala entre nous plusieurs différences que je reconnais ; et enfin, ces difficultés aplanies, il en vint en dernier lieu au point de m'écrire de nouveau qu'il n'y a entre nous d'autre différence que dans les termes, ce qui me serait très-agréable. J'ai donc voulu, à l'occasion de sa récente dissertation apologétique, exposer la question de manière qu'enfin on puisse plus facilement se fixer sur l'opinion de chacun de nous et sur la vérité de la doctrine. Et d'ailleurs la pénétration rare et la grande clarté d'exposition qui distinguent l'illustre auteur me font espérer que ses études ne jetteront pas peudelumières sur ce grand sujet, et que, par conséquent, le présent travail ne sera pas inutile, s'il fui fournitl'occasion d'employer son talent accoutumé et la force de son jugement à approfondir et à mettre dans un nouveau jour quelques ^points importants de ce débat, qui ont été omis jusqu'ici par les auteurs et par moi, mais auxquels suppléent un peu, silje ne me trompe, des axiomes nouveaux puisés plus haut et répandus au loin, d'où paraît pouvoir naître un jour un système philosophique reconstruit et amendé, participant de la philosophie formelle et de la philosophie de la matière, et conservant par cette alliance ce qu'il y a de vrai dans l'un et dans l'autre.