‹ Œuvres philosophiques de Leibniz (volume 3)Chapitre 61 sur 67 · SUR DIEU, L'AME, L'ESPACE, LA DURÉE, ETC · texte numérisé non relu

SUR DIEU, L'AME, L'ESPACE, LA DURÉE, ETC

Premier écrit de M. Leibniz. Extrait d'une lettre de M. Leibniz à B. A. R. Madame la princesse de Galles, écrite au mois de novembre 1715.

i. H semble que la religion naturelle même s'affaiblit extrêmement (en Angleterre). Plusieurs font les âmes corporelles, d'autres font Dieu lui-même corporel.

2. M. Locke et ses sectateurs doutent au moins, si les âmes ne sont point matérielles, et naturellement périssables.

3. M. Newton dit que l'espace est l'organe dont Dieu se sert pour sentir les choses. Mais, s'il a besoin de quelque moyen pour les sentir, elles ne dépendent donc pas entièrement de lui, et ne sont point sa production.

4. M. Newton et ses sectateurs ont encore une fort plaisante opinion de l'ouvrage de Dieu. Selon eux, Dieu a besoin de remonter de temps en temps sa montre, autrement elle cesserait d'agir. Il n'a pas eu assez de vue, pour en faire un mouvement perpétuel. Cette machine de Dieu est même si imparfaite, selon eux, qu'il est obligé de la décrasser de temps en temps par un concours extraordinaire, et même de la raccommoder, comme un horloger son ouvrage ; qui sera d'autant plus mauvais maître, qu'il sera plus sou-, vent obligé d'y retoucher et d'y corriger. Selon mon sentiment, la même force et vigueur y subsiste toujours, et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la nature, et le bel ordre préétabli. Et je tiens, quand Dieu fait des miracles, que ce n'est pas pour soutenir les besoins de la nature, mus pour ceux de la grâce.

En juger autrement, ce serait avoir une idée fort basse de la sagesse et de la puissance de Dieu.

Première république de M. Glarke.

1. Il est vrai, et c'est une chose déplorable, qu'il y a en Angleterre, aussi bien qu'en d'autres pays, des personnes qui nient même la religion naturelle, ou qui la corrompent extrêmement ; mais, après le dérèglement des mœurs, on doit attribuer cela principalement à la fausse philosophie des matérialistes, qui est directement combattue par les principes mathématiques de la philosophie. Il est vrai aussi, qu'il y a des personnes, qui font l'âme matérielle, et Dieu lui-même corporel; mais ces gens-là se déclarent ouvertement contre les principes mathématiques de la philosophie, qui sont les seuls principes qui prouvent que la matière est la plus petite et la moins considérable partie de l'univers.

2. Il y a quelques endroits dans les écrits de M. Locke, qui pourraient faire soupçonner avec raison, qu'il doutait de l'immatérialité de l'âme ; mais il n'a été suivi en cela que par quelques matérialistes, ennemis des principes mathématiques de la philosophie, et qui n'approuvent presque rien dans les ouvrages de M. Locke, que ses erreurs.

3. M. le chevalier Newton ne dit pas que l'espace est l'organe dont Dieu se sert pour apercevoir les choses ; il ne dit pas non plus, que Dieu ait besoin d'aucun moyen pour les apercevoir. Au contraire, il dit que Dieu, étant présent partout, aperçoit les choses par sa présence immédiate, dans tout l'espace où elles sont, sans l'intervention ou le secours d'aucun organe, ou d'aucun moyen. Pour rendre cela plus intelligible, il l'éclaircit par une comparaison. Il dit que comme l'âme, étant immédiatement présente aux images qui se forment dans le cerveau par le moyen des organes des sens, voit ees images comme si elles étaient les mêmes choses qu'elles repré* sentent ; de même Dieu voit tout par sa présence immédiate, étant actuellement présent aux choses mêmes, à toutes les choses qui sont dans l'univers, comme l'âme est présente à toutes les images qui se forment-dans le cerveau. M. Newton considère le cerveau et les organes des sens comme le moyen par lequel ces images sont formées, et non comme le moyen par lequel l'âme voit ou aperçoit ces images, lorsqu'elles sont ainsi formées. Et dans l'univers, il ne considère pas les choses comme si elles étaient des images formées par un certain moyen ou par des organes ; mais comme des choses

réelles, que Dieu lui-même a formées, et qu'il voit dans tous les lieux où elles sont, sans l'intervention d'aucun moyen. C'est tout ce que M. Newton a voulu dire par la comparaison, dont il s'est servi, lorsqu'il suppose que l'espace infini est, pour ainsi dire, le Sensortum de l'Être qui est présent partout.

4. Si, parmi les hommes, un ouvrier passe avec raison pour être d'autant plus habile, que la machine qu'il a faite continue plus longtemps d'avoir un mouvement réglé, sans qu'elle ait besoin d'être retouchée, c'est parce que l'habileté de tous les ouvriers humains ne consiste qu'à composer et à joindre certaines pièces, qui ont un mouvement, dont les principes sont tout à fait indépendants de l'ouvrier ; comme les poids et les ressorts, etc. dont les forces ne sont pas produites par l'ouvrier, qui ne fait que les ajuster et les joindre ensemble. Mais il en est tout autrement à l'égard de Dieu, qui non-seulement compose et arrange les choses, mais encore est l'auteur de leurs puissances primitives, ou de leurs forces mouvantes, et les conserve perpétuellement. Et par conséquent, dire qu'il ne se fait rien sans sa providence et son inspection, ce n'est pas avilir son ouvrage, mais plutôt en faire connaître la grandeur et l'excellence. L'idée de ceux qui soutiennent que le monde est une grande machine qui se meut sans que Dieu y intervienne, comme une horloge continue de se mouvoir sans le secours de l'horloger ; cette idée, dis-je, introduit le matérialiste et la fatalité; et sous prétexte de faire Dieu une Intclligentia Supramundana, qlle tend effectivement à bannir du monde la providence et le gouvernement de Dieu» J'ajoute que par la même raison qu'un philosophe peut s'imaginer que tout se passe dans le monde, depuis qu'il a été créé, sans que la Providence y ait aucune part, il ne sera pas difficile à un pyrrhonien de pousser les raisonnements plus loin, et de supposer que les choses sont allées de toute éternité, comme elles vont présentement, sans qu'il soit nécessaire d'admettre une création, ou un autre auteur du monde, que ce que ces sortes de raisonneurs appellent la nature très-sage et éternelle. Si un roi avait un royaume, où tout se passerait, sans qu'il y intervînt, et sans qu'il ordonnât de quelle manière les choses se feraient ; ce ne serait qu'un royaume de nom par rapport à lui ; et il ne mériterait pas d'avoir le 'titre de roi ou de gouverneur. Et comme on pourrait soupçonner avec raison que ceux qui prétendent, que dans un royaume les choses peuvent aller parfaitement bien, sans que le roi s'en mêle ; comme on pourrait, dis-je, soupçonner qu'ils ne seraient pas fâchés de se passer

du roi ; de même on peut dire que ceux qui soutiennent que l'univers n'a pas besoin que Dieu le dirige et le gouverne continuellement, avancent une doctrine qui tend à le bannir du monde.

Second écrit de M. Leibniz, ou réplique au premier écrit de M. Clarke.

1. On a raison de dire dans l'écrit donné à madame la princesse de Galles, et que son altesse royale m'a fait la grâce de m'envoyer, qu'après les passions vicieuses, les principes des matérialistes contribuent beaucoup à entretenir l'impiété. Mais je ne crois pas qu'on ait sujet d'ajouter,, que les principes mathématiques de la philosophie sont opposés à ceux des matérialistes. Au contraire, ils sont les mêmes ; excepté que les matérialistes , à l'exemple de Démocri te, d'Epicure, et de Hobbes, se bornent aux seuls principes mathématiques, et n'admettent que des corps ; et que les mathématiciens chrétiens admettent encore des substances immatérielles. Ainsi ce ne sont pas les ppincipes mathématiques, selon le sens ordinaire de ce terme, mais les principes métaphysiques, qu'il faut opposer à ceux des matérialistes. Pythagore, Platon, et en partie Aristote, en ont eu quelque connaissance ; mais je prétends les avoir établis démonstrativement, quoique exposés populairement, dans ma Théodicêe. Le grand fondement des mathématiques est le principe de la contradiction, ou de l'identité, c'est-à-dire, qu'une énonciation ne saurait être vraie et fausse en même temps; et qu'ainsi A est A, et ne saurait être non A. Et ce seul principe suffit pour démontrer toute l'arithmétique et toute la géométrie, c'est-à-dire, tous les principes mathématiques. Hais pour passer de la mathématique à la physique, il faut encore un autre principe, comme j'ai remarqué dans ma Théodicêe ; c'est le principe de la raison suffisante ; c'est que rien n'arrive, sans qu'il y ait une raison pourquoi cela est ainsi plutôt qu'autrement. C'est pourquoi Archimède, en voulant passer de la mathématique à la physique dans son livre de l'équilibre, a été obligé d'employer un cas particulier du grand principe de la raison suffisante. Il prend pour accordé, que s'il [y a une balance où tout soit de même de part et d'autre et si l'on suspend aussi des poids égaux de part et d'autre aux deux extrémités de cette balance, le tout demeurera en repos. C'est parce qu'il n'y a aucune raison pourquoi un côté descende plutôt que l'autre. Or par ce principe seul, savoir qu'il faut qu'il y ait une raison suffisante, pourquoi les choses sont plutôt ainsi qu'autre-

nient, se démontre la divinité, et tout le reste de la métaphysique, ou de la théologie naturelle ; et même en quelque façon les principes physiques indépendants de la mathématique, c'est-à-dire, les •principes dynamiques, ou delà force.

2. On passe à dire, que selon les principes mathématiques, c'està-dire, selon la philosophie de M. Newton (car les principes mathématiques n'y* décident rien), la matière est la partie la moins considérable de l'univers. C'est qu'il admet, outre la matière, un espace vide ; et que, selon lui, la matière n'occupe qu'une trèspetite partie de l'espace. Maïs Démocrite et Épicure ont soutenu la même chose, excepté qu'ils différaient en cela de M. Newton du plus au moins; et que peut-être, selon eux, il y avait plus de matière dans le monde que selon M. Newton. En quoi je crois qu'ils étaient préférables ; car plus il y a de la matière, plus y a-t-il de l'occasion à Dieu d'exercer sa sagesse et sa puissance; et c'est pour cela, entre autres raisons, que je tiens qu'il n'y a point de vide du tout.

3. Il se trouve expressément dans l'appendice de l'optique de M. Newton, que l'espace est le sensorium de Dieu. Or le mot sensorium a toujours signifié l'organe de la sensation. Permis à lui et à ses amis de s'expliquer maintenant tout autrement. Je ne m'y oppose pas.

4. On suppose que la présence de l'âme suffit pour qu'elle s'aperçoive de ce qui se passe dans le cerveau ; mais c'est justement ce que le père Malebranche et toute l'école cartésienne nie, et a raison de nier. Il faut tout autre chose que la seule présence, pour qu'une chose représente ce qui se passe dans l'autre. Il faut pour cela quelque communication explicable, quelque manière d'influence. L'espace, selon M. Newton, est intimement présent au corps qu'il contient, et qui est commensuré avec lui ; s'ensuit-il pour cela que l'espace s'aperçoive de ce qui se passe dans le corps, et qu'il s'en souvienne après que le corps en sera sorti? Outre que l'âme étant indivisible, sa présence immédiate qu'on pourrait s'imaginer dans le corps, ne serait que dans un point. Comment donc s'apercevraitelle de ce qui se fait hors de ce point? Je prétends d'être le premier qui ai montré comment l'âme s'aperçoit de ce qui se passe dans le corps.

5. La raison pourquoi Dieu s'aperçoit de tout, n'est pas sa simple présence, mais encore son opération ; c'est parce qu'il conserve les choses par une action qui produit continuellement ce qu'il y a de bonté et de perfection en elles. Mais les âmes n'ayant point d'influence immédiate sur les corps, ni les corps sur les âmes, leur

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correspondance mutuelle ne saurait être expliquée par la présence.

6. La véritable raison qui fait louer principalement une machine, est plutôt prise de l'effet de la machine que de sa cause. On ne s'informe pas tant de la puissance du machiniste que de son artifice. Ainsi la raison qu'on allègue pour louer la machine de Dieu, de ce qu'il l'a faite tout entière, sans avoir emprunté de la matière du dehors, n'est point suffisante. C'est un petit détour, où l'on a été forcé de recourir. Et la raison qui rend Dieu préférable à un autre machiniste, n'est pas seulement parce qu'il fait le tout, au lieu que l'artisan a besoin de chercher sa matière : cette préférence viendrait seulement de la puissance ; mais il y a une autre raison de l'excellence de Dieu, qui vient encore de la sagesse. C'est que sa machine dure aussi plus longtemps, et va plus juste, que celle de quelque autre machiniste que ce soit. Celui qui achète la montre, ne se sou* cie point si l'ouvrier l'a faite tout entière, ou s'il en a fait faire les pièces par d'autres ouvriers, et les a seulement ajustées ; pourvu qu'elle aille comme il faut. Et si l'ouvrier avait reçu de Dieu le don jusqu'à créer la matière des roues, on n'en serait point content, s'il n'avait reçu aussi le don de les bien ajuster. Et de même, celui qui voudra être content de l'ouvrage de Dieu, ne le sera point par la seule raison qu'on nous allègue.

7. Ainsi il faut que l'artifice de Dieu ne soit point inférieur à celui d'un ouvrier; il faut même qu'il aille infiniment au delà. La simple production de tout marquerait bien la puissance de Dieu; mais elle ne marquerait point assez sa sagesse. Ceux qui soutiendront le contraire, tomberont justement dans le défaut des matérialistes et de Spinoza, dont ils protestent de s'éloigner. Ils reconnaîtraient de la puissance, mais non pas assez de sagesse dans le principe des choses.

8. Je ne dis point que le monde corporel est une machine ou une montre qui va sans l'interposition de Dieu, et je professe assez que les créatures ont besoin de son influence continuelle; mais je soutiens que c'est une montre qui va sans avoir besoin de sa correction, autrement il faudrait dire que Dieu se ravise. Dieu a tout prévu, il a remédié à tout par avance. Il y a dans ses ouvrages une harmonie, une beauté déjà préétablies.

9. Ce sentiment n'exclut point la providence ou le gouvernement de Dieu : au contraire, cela le rend parfait. Une véritable providence de Dieu demande une parfaite prévoyance : mais de plus elle demande aussi, non-seulement qu'il ait tout prévu, mais aussi qu'il

ait pourvu à tout par des remèdes convenables préordonnés : autrement il manquera ou de sagesse pour le prévoir, ou de puissance pour y pourvoir. Il ressemblera à un Dieu socinien, qui vit du jour à la journée, comme disait M. Jurieu. Il est vrai que Dieu, selon les sociniens, manque même de prévoir les inconvénients ; au lieu que, selon ces Messieurs qui l'obligent à se corriger, il manque d'y pourvoir. Mais il me semble que c'est encore un manquement bien grand; il faudrait qu'il manquât de pouvoir ou de bonne volonté.

10. Je ne crois point qu'on me puisse reprendre avec raison, d'avoir dit que Dieu est Intelligentia Supramundana. Diront-ils qu'il est Intelligentia Mundana, c'est-à-dire, qu'il est l'âme du monde? J'espère que non. Cependant ils feront bien de se garder d'y donner sans y penser.

41. La comparaison d'un roi, chez qui tout irait sans qu'il s'en mêlât, ne vient point à propos ; puisque Dieu conserve toujours les choses, et qu'elles ne sauraient subsister sans lui : ainsi son royaume n'est point nominal. C'est justement comme si Ton disait qu'un roi, qui aurait si bien fait élever ses sujets, et les maintiendrait si bien dans leur capacité et bonne volonté, par le soin qu'il aurait pris de leur subsistance, qu'il n'aurait point besoin de les redresser, serait seulement un roi de nom.

12. Enfin, si Dieu est obligé de corriger les choses naturelles de temps en temps, il faut que cela se fasse ou surnaturellement ou naturellement. Si cela se fait surnaturellement, il faut recourir au miracle pour expliquer les choses naturelles ; ce qui est en effet une réduction d'une hypothèse ab absurdum. Car avec les miracles on peut rendre raison de tout sans peine. Mais si cela se fait naturellement, Dieu ne sera point Intelligentia Supramundana, il sera compris sous la nature des choses; c'est-à-dire, il sera l'âme du monde.

Seconde réplique de M. Clarke.

1. Lorsque j'ai dit que les principes mathématiques de la philo* sophie sont contraires à ceux des matérialistes, j'ai voulu dire, qu'au lieu que les matérialistes supposent que la structure de l'univers peut avoir été produite par les seuls principes mécaniques de la matière et du mouvement, de la nécessité et de la fatalité ; les principes mathématiques de la philosophie font voir, au contraire, que l'état des choses, la constitution du soleil et des planètes, n'a pu être produit que par une cause intelligente et libre. À l'égard du mot de mathématique ou de métaphysique, on peut appeler, si on le juge à

propos, les principes mathématiques des principes métaphysiques, selon que les conséquences métaphysiques naissent démonstrativement des principes mathématiques. Il est vrai que rien n'existe sans une raison suffisante, et que rien n'existe d'une certaine manière plutôt que d'une autre, sans qu'il y ait aussi une raison suffisante pour cela; et par conséquent lorsqu'il n'y a aucune cause, il ne peut y avoir aucun effet. Mais cette raison suffisante est souvent la simple volonté de Dieu. Par exemple, si l'on considère pourquoi une certaine portion ou système de matière a été créée dans un certain lieu, et une autre dans un autre certain lieu, puisque tout lieu étant absolument indifférent à toute matière, c'eût été précisément la même chose vice versa, supposé que les deux portions de matière ou leurs particules soient semblables; si, dis-je, l'on considère cela, ou n'en peut alléguer d'autre raison que la simple volonté de Dieu. Et si cette volonté ne pouvait jamais agir, sans être prédéterminée par quelque cause, comme une balance ne saurait se mouvoir, sans le poids qui la fait pencher, Dieu n'aurait pas la liberté de choisir; et ce serait introduire la fatalité.

2. Plusieurs anciens philosophes grecs, qui avaient emprunté leur philosophie des Phéniciens, et dont la doctrine fut corrompue par Epicure, admettaient en général la matière et le vide. Hais ils ne surent pas se servir de ces principes, pour expliquer les phénomènes de la nature par le moyen des mathématiques. Quelque petite que soit la quantité de la matière, Dieu ne manque pas de sujets, sur lesquels il puisse exercer sa puissance et sa sagesse; car il y a d'autres choses, outre la matière, qui sont également des sujets sur lesquels Dieu exerce sa puissance et sa sagesse. On aurait pu prouver par la même raison, que les hommes ou toute autre espèce de créatures, doivent être infinis en nombre, afin que Dieu ne manque pas de sujets pour exercer sa puissance et sa sagesse.

3. Le mot de Sensorium ne signifie pas proprement l'organe, mais le lieu de la sensation. L'œil, l'oreille, etc., sont des organes; mais ce ne sont pas des Sensoria. D'ailleurs, H. le chevalier Newton ne dit pas que l'espace est un Sensorium ; mais qu'il est, par voie de comparaison, pour ainsi dire, le Sensorium, etc.

4. On n'a jamais supposé que la présence de l'âme suffit pour la perception : on a dit seulement que cette présence est nécessaire afin que Tâme aperçoive. Si l'âme n'était pas présente aux images des choses qui sont aperçues, elle ne pourrait pas les apercevoir ; mais sa présence ne suffit pas, à moins qu'elle ne soit aussi une substance

vivante. Les substances inanimées, quoique présentes, n'aperçoivent rien : et une substance vivante n'est capable de perception, que dans le lieu où elle est présente, soit aux choses mêmes, comme Dieu est présent à tout l'univers; soit aux images des choses, comme l'âme leur est présente dans son Sensorium. Il est impossible qu'une chose agisse, ou que quelque sujet agisse sur elle, dans un lieu où elle n'est pas présente ; comme il est imppssible qu'elle soit dans un lieu où elle n'est pas. Quoique l'âme soit indivisible, il ne s'ensuit pas qu'elle n'est présente que dans un seul point. L'espace fini ou infini est absolument indivisible, même par la pensée ; car on ne peut s'imaginer que ses parties se séparent l'une de l'autre, sans s'imaginer qu'elles sortent, pour ainsi dire, hors d'elles-mêmes ; et cependant l'espace n'est pas un simple point.

5. Dieu n'aperçoit pas les choses par sa simple présence, ni parce qu'il agit sur elles ; mais parce qu'il est, non-seulement présent partout, mais encore un être vivant et intelligent. On doit dire la même chose de l'âme dans sa petite sphère. Ce n'est point par sa simple présence, mais parce qu'elle est une substance vivante, qu'elle aperçoit les images auxquelles elle est présente, et qu'elle ne saurait apercevoir sans leur être présente.

6 et 7. H est vrai que l'excellence del'ouvrage de Dieu ne consiste pas seulement eu ce que cet ouvrage fait voir la puissance de son auteur, mais encore en ce qu'il montre sa sagesse. Mais Dieu ne fait pas paraître cette sagesse, en rendant la nature capable de se mouvoir sans lui, comme un horloger fait mouvoir une horloge. Cela est impossible, puisqu'il n'y a point de forces dans la nature, qui soient indépendantes de Dieu, comme les forces des poids et des ressorts sont indépendantes des hommes. La sagesse de Dieu consiste donc en ce qu'il a formé, dès le commencement, une idée parfaite et complète d'un ouvrage, qui a commencé et qui subsiste toujours, conformément à cette idée, par l'exercice perpétuel delà puissance et du gouvernement de son auteur.

8. Le mot de correction ou de réforme ne doit pas être entendu par rapport à Dieu, mais uniquement par rapport à nous. L'état présent du système solaire, par exemple, selon les lois du mouvement qui sont maintenant établies, tombera un jour en confusion ; et ensuite il sera peut-être redressé, ou bien il recevra une nouvelle forme. Mais ce changement n'est que relatif, par rapport à notre manière de concevoir les choses. L'état présent du monde, le désordre où il tombera et le renouvellement dont ce désordre sera suivi,

entrent également dans le dessein que Dieu a formé. H en est de la formation du monde comme de celle du corps humain. La sagesse de Dieu ne consiste pas à les rendre éternels, mais à les faire durer aussi longtemps qu'il le juge à propos.

9. La sagesse et la prescience 'de Dieu ne consistent pas à préparer des remèdes par avance, qui guériront d'eux-mêmes les désordres de la nature. Car, à proprement parler, il n'arrive aucun désordre dans le monde, par rapport à Dieu ; et par conséquent, il n*y a point de remèdes ; il n'y a point même de forces naturelles qui puissent agir d'elles-mêmes, comme les poids et les ressorts agissent d'euxrmêmes par rapport aux hommes. Mais la sagesse et la prescience de Dieu consistent, comme on l'audit ci-dessus, à former dès le commencement un dessein, que sa puissance met continuellement en exécution.

10. Dieu n'est point une intelîigentia mtmdana ni une intelligent tia supramundana ; mais une intelligence qui est partout, dans le monde et hors du monde. Il est en tout, partout, et paivdessns tout.

il. Quand on dit que Dieu conserve les choses, si Ton veut dire par là qu'il agit actuellement sur elles, et qu'il les gouverne, en conservant et en continuant leurs êtres, leurs forces , leurs arrangements et leurs mouvements, c'est précisément ce que je soutiens. Mais si l'on veut dire simplement que Dieu, en conservant les choses, ressemble à un roi qui créerait des sujets, lesquels seraient capables d'agir sans qu'il eût aucune part à ce qui se passerait parmi eux ; si c'est là, dis-je, ce que l'on veut dire, Dieu sera un véritable créateur, mais il n'aura que le titre de gouverneur.

12. Le raisonnement que l'on trouve ici suppose que tout ce que Dieu fait est surnaturel et miraculeux ; et par conséquent, il tend à exclure Dieu du gouvernement actuel du monde. Mais il est certain que le naturel et le surnaturel ne diffèrent en rien l'un de l'autre par rapport à Dieu : ce ne sont que des distinctions , selon notre manière de concevoir les choses. Donner un mouvement réglé au soleil (ou à la terre), c'est une chose que nous appelons naturelle : arrêter ce mouvement pendant un jour, c'est une chose surnaturelle selon nos idées. Mais la dernière de ces deux choses n'est pas reflet d'une plus grande puissance que l'autre ; et par rapport à Dieu, elles sont toutes deux également naturelles ou surnaturelles. Quoique Dieu soit présent dans tout l'univers, il ne s'ensuit point qu'il soit l'âme du monde. L'àme humaine est une partie d'un composé, dont le corps est l'autre partie ; et ces deux parties agissent mutuelle-

ment l'une sur l'autre, comme étant les parties d'un même tout. Mais Dieu est dans le monde, non comme une partie de l'univers, mais comme un gouverneur. Il agit sur tout, et rien n'agit sur lui. Il n'est pas loin de chacun de nous ; car en lui nous (et toutes les choses qui existent) avons la vie, le mouvement et l'être.

Troisième écrit de M. Leibniz, ou réponse à la seconde réplique de M. Clarke.

i. Selon la manière de parler ordinaire, les principes mathématiques sont ceux qui consistent dans les mathématiques pures, comme nomhres, arithmétique, géométrie. Mais les principes métaphysiques regardent des notions plus générales, comme la cause et l'effet.

2. On m'accorde ce principe important que rien n'arrive sans qu'il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit plutôt ainsi qu'autrement. Mais on me l'accorde en paroles, et on me le refuse en effet ; ce qui fait voir qu'on n'en a pas bien compris toute la force. Et pour cela on se sert d'une de mes démonstrations contre l'espace réel absolu, idole de quelques Anglais modernes. Je dis idole, non pas dans un sens théologique, mais philosophique; comme le chancelier Bacon disfcit autrefois, qu'il y a idola tribus, idola specus.

3. Ces messieurs soutiennent donc que l'espace est un être réel absolu : mais cela les mène à de grandes difficultés; car il paraît que cet être doit être éternel et infini. C'est pourquoi il y en a qui ont cru que c'était Dieu lui-même, ou bien son attribut, son immensité. Mais comme il a des parties, ce n%st pas une chose qui puisse convenir à Dieu.

4. Pour moi, j'ai marqué plus d'une fois que je tenais l'espace comme quelque chose de purement relatif, comme le temps ; pour un ordre des coexistences, comme le temps est un ordre des successions. Car l'espace marque en termes de possibilité un ordre des choses qui existent en même temps , en tant qu'elles existent ensemble; sans entrer dans leurs manières d'exister. Et lorsqu'on voit plusieurs choses ensemble, on s'aperçoit de cet ordre des choses entre elles.

5. Pour réfuter l'imagination de ceux qui prennent l'espace pour une substance, ou du moins pour quelque être absolu, j'ai plusieurs démonstrations, mais je ne veux me servir à présent que de celle dont on me fournit l'occasion. Je dis donc que si l'espace était un être absolu, il arriverait quelque chose dont il serait impossible qu'il y eût une raison suffisante, ce qui est encore notre axiome. Voici comment je le prouve. L'espace est quelque chose d'uniforme absolu-

men* ; et sans les choses y placées, un point de l'espace ne diffèreabsolument en rien d'un autre point de l'espace. Or il suit de cela (supposé que l'espace soit quelque chose en lui-même outre Tordre des corps entre eux), qu'il est impossible qu'il y ait une raison pourquoi Dieu, gardant les mômes situations des corps entre eux, ait placé les corps dans l'espace ainsi et non pas autrement; et pourquoi tout n'apas été pris au rebours (par exemple) , par un échange de l'Orient et de l'Occident. Mais si l'espace n'est autre chose que cet ordre ou rapport, et n'est rien du tout sans les corps, que la possibilité d'en mettre ; ces deux états, l'un tel qu'il est, l'autre supposé au rebours, ne différeraient point entre eux. Leur différence ne se trouve donc que dans notre supposition chimérique de la réalité de l'espace en luimême. Mais dans la vérité, l'un serait justement la même chose que l'autre, comme ils sont absolument indiscernables ; et par conséquent, il n'y a pas lieu de demander la raison de la préférence de l'un à l'autre.

6. Il en est de même du temps. Supposé que quelqu'un demande pourquoi Dieu n'a pas tout créé un an plus tôt, et que ce même personnage veuille inférer de là que Dieu a fait quelque chose dont il n'est pas possible qu'il y ait une raison pourquoi il l'a faite ainsi plutôt qu'autremeçt : on lui répondrait que sonillation serait vraie si le temps était quelque chose hors des choses temporelles; car il serait impossible qu'il y eût des raisons pourquoi les choses eussent été appliquées plutôt à de tels instants qu'à d'autres, leur succession demeurant la même. Mais ^la même prouve que les instants hors des choses ne sont- rien, et qu'ils ne consistent que dans leur ordre successif ; lequel demeurant le même, l'un des deux états , comme celui de l'anticipation imaginée, ne différerait en rien, et ne saurait «tre discerné de l'autre qui est maintenant.

7. On voit par tout ce que je viens de dire, que mon axiome n'a pas été bien pris; et qu'en semblant l'accorder, on le refuse. Il est vrai, dit-on, qu'il n'y a rien sans une raison suffisante pourquoi il est, et pourquoi il est ainsi plutôt qu'autrement : mais on ajoute que cette raisoa suffisante est souvent la simple volonté de Dieu ; comme lorsqu'on demande pourquoi la matière n'a pas été placée autrement dans l'espace, les mêmes situations entre les corps demeurant gardées. Mais c'est justement soutenir que Dieu veut quelque chose, sans qu'il y ait aucune raison suffisante de sa volonté; contre l'axiome, ou la règle générale de tout ce qui arrive. C'est retomber dans l'indifférence vague, que j'ai montrée chimérique ab-

solument, même dans les créatures, et contraire à la sagesse de Dieu, comme s'il pouvait opérer sans agir par raison.

8. On m'objecte qu'en n'admettant point cette simple volonté, ce serait ôter à Dieu le pouvoir de choisir, et tomber dans la fatalité. Mais c'est tout le contraire : on soutient en Dieu le pouvoir de choisir, puisqu'on le fonde sur la raison du choix conforme à sa sagesse. Et ce n'est pas cette fatalité (qui n'est autre chose que l'ordre le plus sage de la Providence^, mais une fatalité ou nécessité brute, qu'il faut éviter où il n'y a ni sagesse ni choix.

9. J'avais remarqué qu'en diminuant la quantité de la matière, on diminue la quantité des objets où Dieu peut exercer sa bonté. On me répond qu'au lieu de la matière il y a d'autres choses dans le vide, où il ne laisse pas de l'exercer. Soit; quoique je n'en demeure point d'accord; car je tiens que toute substance créée est accompagnée de matière. Mais soit, dis-je : je réponds que plus de matière était compatible avec ces mômes choses ; et par conséquent, c'est toujours diminuer ledit objet. L'instance d'un plus grand nombre d'hommes ou d'animaux ne convient point; car ils ôteraient la place à d'autres choses.

40. Il sera difficile de nous faire accroire que dans l'usage ordinaire sensorium ne signifie pas l'organe de la sensation. Voici les paroles de Rudolphus Goclenius, dans son Dictionarium philosophicum, v, Sensitorium ; Barbarum Scholasticorum, dit-il, qui intwdum sunt simiœ grœcorum. Hi dicunt Awôrprjipiov. Ex quo Mi fecerunt sensitorium pro sensorio, id est, organo sensationis.

11. La simple présence d'une substance, même animée, ne suffit pas pour la perception. Un aveugle et même un distrait ne voit point. Il faut expliquer comment l'âme s'aperçoit de ce qui est hors d'elle.

12. Dieu n'est pas présent aux choses par situation, mais par essence ; sa présence se manifeste par son opération immédiate. La présence de l'âme est tout d'une autre nature. Dire qu'elle est diffuse par le corps, c'est la rendre étendue et divisible ; dire qu'elle est tout entière en chaque partie de quelque corps, c'est la. rendre divisible d'elle-même. L'attacher à un point, la répandre par plusieurs points, tout cela ne sont qu'expressions abusives, Idole Tribus.

13. Si la force active se perdait dans l'univers par les lois naturelles que Dieu y a établies, en sorte qu'il eût besoin d'une nouvelle impression pour restituer cette force, comme un ouvrier qui remédie

à l'imperfection de sa machine; le désordre n'aurait pas seulement lieu à l'égard de nous, mais à l'égard de Dieu lui-même. H pouvait le prévenir et prendre mieux ses mesures, pour éviter un tel inconvénient : aussi l'a-t-il fait en effet.

14. Quand j'ai dit que Dieu a opposé à de tels désordres des remèdes par avance, je ne dis point que Dieu laisse venir les désordres, et puis les remèdes ; mais qu'il a trouvé moyen par avance d'empêcher les désordres d'arriver.

15. On s'applique inutilement à critiquer mon expression, que Dieu est Intelligentia Supramundana. Disant qu'il est au-dessus du monde, ce n'est pas nier qu'il est dans le monde.

£6. Je n'ai jamais donné sujet de douter que la conservation de Dieu est une préservation et continuation actuelle des êtres, pouvoirs, ordres, dispositions et motions ; et je crois l'avoir peut-être mieux expliqué que beaucoup d'autres. Mais, dit-on, This is allthat I contended for; c'est en cela que consiste toute la dispute. A cela je réponds, serviteur très-humble. Notre dispute consiste en bien d'autres choses. La question est, si Dieu n'agit pas le plus régulièrement et le plus parfaitement ? Si sa machine est capable de tomber dans des désordres, qu'il est obligé de redresser par des voies extraordinaires? si la volonté de Dieu est capable d'agir sans raison? Si l'espace est un être absolu? Sur la nature du miracle, et quantité de questions semblables, qui font une grande séparation.

17. Les théologiens ne demeureront point d'accord de la thèse qu'on avance contre moi, qu'il n'y a point de différence par rapport à Dieu, entre le naturel et le surnaturel. La plupart des philosophes l'approuveront encore moins. Il y a une différence infinie ; mais il paraît bien qu'on ne l'a pas bien considérée. Le surnaturel surpasse toutes les forces des créatures. Il faut venir à un exemple; en voici un que j'ai souvent employé avec succès : si Dieu voulait faire en sorte qu'un corps libre se promenât dans l'éther en rond, à l'entour d'un certain centre fixe, sans que quelque autre créature agît sur lui ; je dis que cela ne se pourrait que par miracle, n'étant pas explicable par les natures des corps. Car un corps libre s'écarte naturellement de la ligne courbe par la tangente. C'est ainsi que je soutiens que l'attraction, proprement dite, des corps est une chose miraculeuse, ne pouvant pas être expliquée par leur nature.

Troisième réplique de M. Glarke.

1 . Ce que l'on dit ici ne regarde que la signification de certains

mots. On peut admettre les définitions que Ton trouve ici; mais cela n'empêchera pas qu'on ne puisse appliquer les raisonnements mathématiques à des sujets physiques et métaphysiques.

2. Il est indubitable que rien n'existe sans qu'il y ait une raison suffisante de son existence; et que rien n'existe d'une certaine manière plutôt que d'une autre, sans qu'il y ait aussi une raison suffisante de cette manière d'exister. Mais à l'égard des choses qui sont indifférentes en elles-mêmes, la simple volonté est une raison suffisante pour leur donner l'existence, ou pour les faire exister d'une certaine manière; et cette volonté n'a pas besoin d'être déterminée par une cause étrangère. Voici des exemples de ce que je viens de dire. Lorsque Dieu a créé ou placé une particule de matière dans un lieu plutôt que dans un autre, quoique tous les lieux soient semblables ; il n'en a eu aucune autre raison que sa volonté. Et supposé que l'espace ne fût rien de réel, mais seulement un simple ordre des corps ; la volonté de Dieu ne laisserait pas d'être la seule possible raison pour laquelle trois particules égales auraient été placées ou rangées dans Tordre À, B, C, plutôt que dans un ordre contraire. On ne saurait donc tirer de cette indifférence des lieux aucun argument, qui prouve qu'il n'y a point d'espace réel, car les différents espaces sont réellement distincts l'un de l'autre, quoiqu'ils soient parfaitement semblables. D'ailleurs, si l'on suppose que l'espace n'est point réel, et qu'il n'est simplement que l'ordre et l'arrangement des corps, il s'ensuivra une absurdité palpable. Car, selon cette idée, si la terre, le soleil et la lune avaient été placés où les étoiles fixes les plus éloignées se trouvent à présent (pourvu qu'ils eussent été placés dans le même ordre , et à la même distance l'un de l'autre) , non-seulement c'eût été la même chose, comme le savant auteur le dit très-bien; mais il s'ensuivrait aussi que la terre, le soleil et la lune seraient en ce cas-là dans le même lieu, où ils sont présentement : ce qui est une contradiction manifeste.

Les anciens n'ont point dit que tout espace destitué de corps était un espace imaginaire : ils n'ont donné ce nom qu'à l'espace qui est au delà du monde. Et ils n'ont pas voulu dire par là que cet espace n'est pas réel; mais seulementque nous ignorons entièrement quelles sortes de choses il y a dans cet espace. J'ajoute que les auteurs qui ont quelquefois employé le mot d'imaginaire pour marquer que l'espace n'était pas réel, n'ont point prouvé ce qu'ils avançaient par le simple usage de ce terme.

3. L'espace n'est pas une substance, un être éternel et infini,

mais une propriété, ou une suite de l'existence d'un être infini et éternel. L'espace infini est l'immensité; mais l'immensité n'est pas Dieu; donc l'espace infini n'est pas Dieu. Ce que Ton dit ici des parties de l'espace, n'est point une difficulté. L'espace infini est absolument et essentiellement indivisible : et c'est une contradiction dans les termes que de supposer qu'il soit divisé ; car il faudrait qu'il y eût un espace entre les parties que l'on suppose divisées; ce qui est supposer que l'espace est divisé et non divisé en même temps. Quoique Dieu soit immense ou présent partout, sa substance n'en est pourtant pas plus divisée en parties, que son existence Test par la durée. La difficulté que l'on fait ici vient uniquement de l'abus du mot de partie.

4. Si l'espace n'était que Tordre des choses qui coexistent, il s'ensuivrait que si Dieu faisait mouvoir le monde tout entier en ligne droite, quelque degré de vitesse qu'il eût, il ne laisserait pas d'être toujours dans le même lieu; et que rien ne recevrait aucun choc, quoique ce mouvement fût arrêté subitement. Et si le temps n'était qu'un ordre de succession dans les créatures, il s'ensuivrait que si Dieu avait créé le monde quelques millions d'années plus tôt, il n'aurait pourtant pas été créé plus tôt. De plus, l'espace et le temps sont des quantités ; ce qu'on ne peut dire de la situation et de l'ordre.

5. On prétend ici que, parce que l'espace est uniforme ou parfaitement semblable, et qu'aucune de ses parties ne diffère de l'autre, il s'ensuit que si les corps qui ont été créés dans un certain lieu, avaient été créés dans un autre lieu (supposé qu'ils conservassent la même situation entre eux), ils ne laisseraient pas d'avoir été créés dans le même lieu. Mais c'est une contradiction manifeste. H est vrai que l'uniformité de l'espace prouve que Dieu n'a pu avoir aucune raison externe pour créer les choses dans un lieu plutôt que dans un autre; mais cela empêche-t-il que sa volonté n'ait été une raison suffisante pour agir en quelque lieu que ce soit, puisque tous les lieux sont indifférents ou semblables, et qu'il y a une bonne raison pour agir en quelque lieu?

6. Le même raisonnement, dont je me suis servi dans la section précédente, doit avoir lieu ici.

7 et 8. Lorsqu'il y a quelque différence dans la nature des choses, la considération de cette différence détermine toujours un agent intelligent et très-sage. Mais lorsque deux manières d'agir sont également bonnes, comme dans les cas dont on a parlé oi-dessus,

dire que Dieu ne saurait agir du tout, et que ce n'est point une imperfection de ne pouvoir agir dans un tel cas, parce que Dieu ne peut avoir aucune raison externe pour agir d'une certaine manière plutôt que d'une autre ; dire une telle chose, c'est insinuer que Dieu n'a pas en lui-même un principe d'action, et qu'il est toujours, pour ainsi dire, machinalement déterminé par les choses de dehors.

9. Je suppose que la quantité déterminée de matière, qui est à présent dans le monde, est la plus convenable à l'état présent des choses, et qu'une plus grande (aussi bien qu'une plus petite) quantité de matière, aurait été moins convenable à l'état présent du monde, et que par conséquent elle n'aurait pas été un plus grand objet de la bonté de Dieu.

10. H ne s'agit pas de savoir ce que Goclenius entend par le mot de Sensofium ; mais en quel sens M. le chevalier Newton s'est servi de ce mot dans son livre. Si Goclenius croit que l'œil, l'oreille ou quelque autre organe des sens, est le Sensorium, il se trompe. Mais quand un auteur emploie un terme d'art, et qu'il déclare en quel sens il s'en sert, à quoi bon rechercher de quelle manière d'autres écrivains ont entendu ce même terme? Scapula traduit le mot dont il s'agit ici, Domicilium, c'est-à-dire le lieu où l'âme réside.

il. L'âme d'un aveugle ne voit point, parce que certaines obstructions empêchent les images d'être portées au Sensoriwn, où elle est présente. Nous ne savons pas comment l'âme d'un homme qui voit, aperçoit les images auxquelles elle n'est pas présente; parce qu'un être ne saurait ni agir, ni recevoir des impressions, dans un lieu où il n'est pas.

12. Dieu étant partout est actuellement présent à tout, essentiellement et substantiellement. Il est vrai que la présence de Dieu se manifeste par son opération ; mais cette opération serait impossible sans la présence actuelle de Dieu. L'âme n'est pas présente à chaque partie du corps; et par conséquent elle n'agit et ne saurait agir par elle-même sur toutes les parties du corps, mais seulement sur le cerveau ou sur certains nerfs et sur les esprits, oui agissent sur tout le corps, en vertu des lois du mouvement que Dieu a établies.

13 et 14. Quoique les forces actives qui sont dans l'univers, diminuent, et qu'elles aient besoin d'une nouvelle impression, ce n'est point un désordre ni une imperfection dans l'ouvrage de Dieu ; ce n'est qu'une suite de la nature des créatures, qui sont dans la dépendance. Cette dépendance n'est pas une chose qui ait besoin d'être rectifiée. L'exemple qu'on allègue d'un homme qui fait une machine

n'a aucun rapport à la matière dont il s'agit ici; parce que les forces en vertu desquelles cette machine continue de se mouvoir, sont tout à fait indépendantes de l'ouvrier.

d5. On peut admettre les mots d' Intelligentia Supramundana, de la manière dontl'auteur les explique ici. Mais, sans cette explication, ils pourraient aisément faire naître une fausse idée, comme si Dieu n'était pas réellement et substantiellement présent partout.

46. Je réponds aux questions que l'on propose ici : que Dieu agit toujours de la manière la plus régulière et la plus parfaite, qu'il n'y a aucun désordre dans son ouvrage, que les changements qu'il fait dans l'état présent de la nature ne sont pas plus extraordinaires que le soin qu'il a de conserver cet état, que lorsque les choses sont en elles-mêmes absolument égales et indifférentes, la volonté de Dieu peut se déterminer librement sur le choix sans qu'aucune cause étrangère la fasse agir ; et que le pouvoir que Dieu a d'agir de cette manière, est une véritable perfection. Enfin, je réponds que l'espace ne dépend point de Tordre ou de la situation ou de l'existence des corps.

17. A l'égard des miracles, il ne s'agit pas de savoir ce que les théologiens ou les philosophes disent communément sur cette matière, mais sur quelles raisons ils appuient leurs sentiments. Si un miracle est toujours une action qui surpasse la puissance de toutes les créatures, il s'ensuivra que si un homme marche sur l'eau, et si le mouvement du soleil (ou de la terre) est arrêté, ce ne sera point un miracle, puisque ces deux choses se peuvent faire sans l'intervention d'une puissance infinie. Si un corps se meut autour d'un centre dans le vide, et si ce mouvement est une chose ordinaire, comme celui des planètes autour du soleil ; ce ne sera point un miracle, soit que Dieu lui-même produise ce mouvement immédiatement, ou qu'il soit produit par quelque créature. Mais si ce mouvement autour d'un centre est rare et extraordinaire, comme serait celui d'un corps pesant, suspendu dans l'air, ce sera également un miracle ; soit que Dieu même produise ce mouvement, ou qu'il soit produit par un^ créature invisible. Enfin, si tout ce qui n'est pas l'effet des forces naturelles des corps, et qu'on ne saurait expliquer par ces forces, est un miracle; il s'ensuivra que tous les mouvements des animaux sont des miracles. Ce qui semble prouver démonstrati vement que le savant auteur a une fausse idée de la nature du miracle.

Quatrième écrit de M. Leibniz, ou réponse à la troisième réplique de M. Clarke.

1. Dans les choses indifférentes absolument, il n'y a point de choix* et par conséquent point d'élection ni de volonté ; puisque le choix doit avoir quelque raison ou principe.

2. Une simple volonté sans aucun motif (a mère will), est une fiction non-seulement contraire à la perfection de Dieu, mais encore chimérique, contradictoire, imcompatible avec la définition de la volonté, et assez réfutée dans la Théodicée.

3. H est indifférent de ranger trois corps égaux et en tout semblables, en quel ordre qu'on voudra ; et par conséquent ils ne seront jamais rangés par celui qui ne fait rien qu'avec sagesse. Mais aussi étant l'auteur des choses, il n'en produira point, et par conséquent il n'y en a point dans la nature.

4. Il n'y a point deux individus indiscernables. Un gentilhomme d'esprit de mes amis, en parlant avec moi en présence de Mmc l'Electrice, dans le jardin de Herrenhausen, crut qu'il trouverait bien deux feuilles entièrement semblables. Mme l'Electrice l'en défia, et il courut longtemps en vain pour en chercher. Deux gouttes d'eau ou de lait, regardées par le microscope, se trouveront discernables. C'est un argument contre les atomes, qui ne sont pas moins combattus que le vide, par les principes de la véritable métaphysique.

5. Ces grands principes de la raison suffisante et de l'identité des indiscernables changent l'état de la métaphysique, qui devient réelle et démonstrative par leur moyen : au lieu qu'autrefois elle ne consistait presque qu'en termes vides.

6. Poser deux choses indiscernables est poser la même chose sous deux noms. Ainsi l'hypothèse, que l'univers aurait eu d'abord une autre position du temps et du lieu, que celle qui est arrivée effectivement; et que pourtant toutes les parties de l'univers auraient eu la même position entre elles, que celle qu'elles ont reçue en effet; est une fiction impossible.

7. La même raison qui fait que l'espace hors du monde est imaginaire, prouve que tout espace vide est une chose imaginaire; car ils ne diffèrent que du grand au petit.

8. Si l'espace est une propriété ou un attribut, il doit être la propriété de quelques substances. L'espace vide borné, que ses patrons supposent entre deux corps, de quelle substance sera-t-il la propriété ou l'affection?

636 KECUEIL DE LETTRES

9. Si l'espace infini est l'immensité, l'espace fini sera l'opposé de l'immensité, c'est-à-dire, la mensurabilité ou l'étendue bornée. Or, l'étendue doit être l'affection d'un étendu. Mais si cet espace est vide, il sera un attribut sans sujet, une étendue d'aucun étendu. C'est pourquoi, en faisant de l'espace une propriété, Ton tombe dans mon sentiment qui le fait un ordre des choses, et non pas quelque chose d'absolu.

10. Si l'espace est une réalité absolue, bien loin d'être une propriété ou accidentalité opposée à la substance, il sera plus subsistant que les substances. Dieu ne le saurait détruire, ni même changer en rien. Il est non-seulement immense dans le tout, mais encore immuable et éternel en chaque partie. Il y aura une infinité de choses éternelles hors de Dieu.

11. Dire que l'espace infini est sans parties, c'est dire que les espaces finis ne le composent point; et que l'espace infini pourrait subsister, quand tous les espaces finis seraient réduits à rien , ce serait comme si l'on disait, dans la supposition cartésienne d'un univers corporel étendu sans bornes, que cet univers pourrait subsister, quand tous les corps qui le composent seraient réduits à rien.

12. On attribue des parties à l'espace, p. *19, 3* édition de la défense de l'argument contre M. Dodwell; et on les fait inséparables l'une de l'autre. Mais page 30 de la seconde défense on en fait des parties improprement dites; cela se peut entendre dans un bon sens.

13. De dire que Dieu fasse avancer l'univers en ligne droite ou autre, sans y rien changer autrement, c'est encore une supposition chimérique. Car deux états indiscernables sont le même état, et par conséquent c'est un changement qui ne change rien. De plus, il n'y a ni rime ni raison. Or, Dieu ne fait rien sans raison ; et il est impossible qu'il y en ait ici. Outre que ce serait agendo nihil agere, comme je viens de dire, à cause de l'indiscernabilité.

14. Ce sont Idola Tribus, chimères toutes pures et imaginations superficielles. Tout cela n'est fondé que sur la supposition que l'espace imaginaire est réel.

1 5. C'est une fiction sembable, c'est-à-dire, impossible,de supposer que Dieu ait créé le monde quelques millions d'années plus tôt. Ceux qui donnent dans ces sortes de fictions, ne sauraient répondre à ceux qui argumenteraient pour l'éternité du monde. Car Dieu ne faisant rien sans raison, et point de raison n'étant assignable, pour-

quoi il n'ait point créé le monde plus tôt; il s'ensuivra, ou qu'il n'ait rien créé du tout, ou qu'il ait produit le monde avant tout temps assignable, c'est-à-dire, que le monde soit éternel. Mais quand on montre que le commencement, quel qu'il soit, est toujours la même chose, la question pourquoi il n'en a pas été autrement cesse.

16. Si l'espace et le temps étaient quelque chose d'absolu, c'està-dire, s'ils étaient autre chose que certains ordres des choses, ce que je dis serait contradiction. Mais cela n'étant point, l'hypothèse est contradictoire ; c'est-à-dire c'est une fiction impossible.

17. Et c'est comme dans la géométrie où l'on prouve quelquefois par la supposition môme, qu'une figure soit plus grande. C'est une contradiction, mais elle est dans l'hypothèse, laquelle pour cela môme se trouve fausse.

18. L'uniformité de l'espace fait qu'il n'y a aucune raison, ni interne, ni externe, pour en discerner les parties et pour y choisir. Car cette raison externe de discerner ne saurait être fondée que dans l'interne : autrement c'est choisir sans discerner. La volonté sans raison serait le hasard des épicuriens. Un Dieu qui agirait par une telle volonté serait un Dieu de nom. La source des erreurs est qu'on n'a point de soin d'éviter ce qui déroge aux perfections divines.

19. Lorsque deux choses incompatibles sont également bonnes, et que tant en elles que par leur combinaison avec d'autres, l'une n'a point d'avantage sur l'autre, Dieu n'en produira aucune.

20. Dieu n'est jamais déterminé par les choses externes, mais toujours par ce qui est en lui, c'est-à-dire, par ses connaissances, avant qu'il y ait aucune chose hors de lui.

21. H n'y a point de raison possible, jqui puisse limiter la quantité de la matière. Ainsi cette limitation ne saurait avoir lieu.

22. Et supposé cette limitation arbitraire, on pourrait toujours ajouter quelque chose, sans déroger à la perfection des choses qui sont déjà : et par conséquent il faudra toujours y ajouter quelque chose, pour agir suivant le principe de la perfection des opérations divines.

23. Ainsi on ne saurait dire que la présente quantité de la matière est la plus convenable pour leur présenteconstitution. Et quand môme cela serait, il s'ensuivrait que cette présente constitution des choses ne serait point la plus convenable absolument, si elle empoche d'employer plus de matière ; il faudrait donc en choisir une autre, capable de quelque chose de plus.

24. Je serais bien aise de voir le passage d'un philosophe, qui prenne Sensorium autrement que Goclenius.

25. Si Scapula dit que Sensorium est la place où l'entendement réside, il entendra l'organe de la sensation interne. Ainsi il ne s'éloignera point de Goclenius.

26. Sensorium a toujours été l'organe de la sensation. La glande pinéale serait, selon Descartes, le Sensorium dans le sens qu'on rapporte de Scapula.

27. Il n'y a guère d'expression moins convenable sur ce sujet, que celle qui donne à Dieu un Sensorium. U semble qu'elle le fait l'âme du monde. Et on aura bien de la peine à donnera l'usage que M. Newton fait de ce mot, un sens qui le puisse justifier.

28. Quoiqu'il s'agisse du sens de M. Newton, et non pas de celui de Goclenius, on ne me doit point blâmer d'avoir allégué le dictionnaire philosophique de cet auteur ; parce que le but des dictionnaires est de remarquer l'usage des termes.

29. Dieu s'aperçoit des choses en lui-même. L'espace est le lieu des choses, et non pas le lieu des idées de Dieu : à moins qu'on ne considère l'espace comme quelque chose qui fasse l'union de Dieu et des choses, à l'imitation de l'union de l'âme et du corps qu'on s'imagine ; ce qui rendrait encore Dieu l'âme du monde.

30. Aussi a-t-on tort dans la comparaison qu'on fait de la connaissance et de l'opération de Dieu avec celle des âmes. Les âmes connaissent les choses, parce que Dieu a mis en elles un principe représentatif de ce qui est hors d'elles. Mais Dieu connaît les choses, parce qu'il les produit continuellement.

31. Les âmes n'opèrent sur les choses, selon moi, que parce que des corps s'accommodent à leurs désirs en vertu de l'harmonie que Dieu y a préétablie.

32. Mais ceux qui s'imaginent que les âmes peuvent donner une force nouvelle au corps, et que Dieu en fait autant dans le monde pour redresser les défauts de la machine, approchent trop Dieu de l'âme, en donnant trop à l'âme et trop peu à Dieu.

33. Car il n'y a que Dieu qui puisse donner à la nature de nouvelles forces; mais il ne le fait que surnaturellement. S'il avait besoin de le faire dans le cours naturel, il aurait fait un ouvrage trèsimparfait. Il ressemblerait dans le monde à ce que le vulgaire attribue à l'âme dans le corps.

34. En voulant soutenir cette opinion vulgaire de l'influence de . l'âme sur le corps, par l'exemple de Dieu opérant hors de loi, on

ENTRE LEIBNIZ ET CLARKE. 63fr

fait encore que Dieu ressemblerait trop à l'âme du monde. Cette affectation encore de blâmer mon expression d'intelligentiasupramundana, y semble pencher aussi.

35. Les images dont l'âme est affectée immédiatement sont en elle-même ; mais elles répondent à celles du corps. La présence de Tâme est imparfaite, et ne peut être expliquée que par cette correspondance ; mais celle de Dieu est parfaite, et se manifeste par son opération.

36. L'on suppose mal contre moi, que la présence de Tâme est liée avec son influence sur le corps, puisqu'on sait que je rejette cette influence.

37. Il est aussi inexplicable que l'âme soit diffuse par le cerveau, que de faire qu'elle soit diffuse par le corps tout entier. La différence n'est que du plus ou moins.

38. Ceux qui s'imaginent que les forces actives se diminuent d'elles-mêmes dans le monde, ne connaissent pas bien les principales lois de la nature et la beauté des ouvrages de Dieu.

39. Comment prouveront-ils que ce défaut est une suite de la dépendance des choses ?

40. Ce défaut de nos machines, qui fait qu'elles ont besoin d'être redressées vient de cela même, qu'elles ne sont pas assez dépendantes de l'ouvrier. Ainsi la dépendance de Dieu qui est dans la nature, bien loin d'être cause de ce défaut, est plutôt cause que ce défaut n'y est point; parce qu'elle est si dépendante d'un ouvrier trop parfait, pour faire un ouvrage qui ait besoin d'être redressé. Il est vrai que chaque machine particulière de la nature est en quelque façon sujette à être détraquée, mais non par l'univers tout entier, qui ne saurait diminuer en perfection.

41 . On dit que l'espace ne dépend point de la situation des corps. Je réponds qu'il est vrai qu'il ne dépend point d'une telle situation des corps, mais il est cet ordre qui fait que les corps sont situables, et par lequel ils ont une situation entre eux en existant ensemble, comme le temps est cet ordre par rapport à leur position successive. Mais s'il n'y avait point de créatures, l'espace et le temps ne seraient

' que dans les idées de Dieu.

42. H semble qu'on avoue ici que l'idée qu'on se fait du miracle n'est pas celle qu'en ont communément les théologiens et les philosophes. Il me suffit donc, que mes adversaires sont obligés de recourir à ce qu'on appelle miracle dans l'usage reçu.

43. J'ai peur qu'en voulant changer le sens reçu du miracle, on

ne tombe dans un sentiment incommode. La nature du miracle ne consiste nullement dans l'usualité et l'inusualité; autrement les monstres seraient des miracles.

44. Il y a des miracles d'une sorte inférieure, qu'un ange peut produire ; car il peut, par exemple, faire qu'un homme aille sur l'eau sans enfoncer. Mais il y a des miracles réservés à Dieu, et qui surpassent toutes forces naturelles ; tel est celui de créer ou d'annihiler.

45. Il est surnaturel aussi, que les corps s'attirent de loin, sans aucun moyen; et qu'un corps aille en rond, sans s'écarter par la tangente, quoique rien ne l'empêchât de s'écarter ainsi. Car ces effets ne sont point explicables par la nature des choses.

46. Pourquoi la notion des animaux ne serait-elle point explicable par les forces naturelles? Il est vrai que le commencement des animaux est aussi inexplicable par leur moyen, que le commencement du monde.

Apostille.

Tous ceux qui sont pour le vide se laissent plus mener par l'imagination que par la raison. Quand j'étais jeune garçon, je donnai aussi dans le vide et dans les atomes; mais la raison me ramena. L'imagination était riante. On borne là ses recherches : on fixe sa méditation comme avec un clou ; on croit avoir trouvé les premiers éléments, un non plus ultra . Nous voudrions que la nature n'allât pas plus loin, qu'elle fût finie comme notre esprit; mais ce n'est point connaître la grandeur et la majesté de l'Auteur des choses. Le moindre corpuscule est actuellement subdivisé à l'infini, et contient un monde de nouvelles créatures, dont l'univers manquerait, si ce corpuscule était un atome, c'est-à-dire un corps tout d'une pièce sans subdivision. Tout de même, vouloir du vide dans la nature, c'est attribuer à Dieu une production très-imparfaite ; c'est violer le grand principe de la nécessité d'une raison suffisante, que bien des gens ont eu dans la bouche, mais dont ils n'ont point connu la force, comme j'ai montré dernièrement en faisant voir par ce principe que l'espace n'est qu'un ordre des choses, comme le temps, et nullement un être absolu. Sans parler de plusieurs autres raisons contre le vide et les atomes, voici celles que je prends de la perfection de Dieu et de la raison suffisante. Je pose que toute perfection que Dieu a pu mettre dans les choses, sans déroger aux autres perfections qui y sont, y a été mise. Or, figurons-nous un espace entièrement vide,

Dieu y pouvait mettre quelque matièfe, sans déroger en rien à toutes les autres choses : donc il n'y a point d'espace entièrement vide : donc tout est plein. Le même raisonnement prouve qu'il n'y a point de corpuscule qui ne soit subdivisé. Voici encore l'autre raisonnement pris de la nécessité d'une raison suffisante. Il n'est point possible qu'il y ait un principe de déterminer la proportion de la matière, ou du rempli au vide, ou du vide au plein. On dira peut-être que l'un doit être égal à l'autre ; mais comme la matière est plus parfaite que le vide, la raison veut qu'on observe la proportion géométrique, et qu'il y ait d'autant plus de plein qu'il mérite d'être préféré. Mais ainsi il n'y aura point de vide du tout ; car la perfection de la matière est à celle du vide, comme quelque chose à rien. Il en est de même des atomes. Quelle raison peut-on assigner de borner la.nature dans le progrès de la subdivision? Fictions purement arbitraires, et indignes de la vraie philosophie. Les raisons qu'on allègue pour le vide ne sont que des sophismes.

Quatrième réplique de M. Clarke.

i et 2. La doctrine que l'on trouve ici conduit à la nécessité et à la fatalité, en supposant que les motifs ont le même rapport à la volonté d'un agent intelligent, que les poids à une balance ; de sorte que quand deux choses sont absolument indifférentes, un agent intelligent ne peut choisir Tune ou l'autre, comme une balance ne peut se mouvoir lorsque les poids sont égaux des deux côtés. Mais voici en quoi consiste la différence. Une balance n'est pas un agent : elle est tout à fait passive, et les poids agissent sur elle; de sorte que quand les poids sont égaux, il n'y a rien qui la puisse mouvoir. Mais les êtres intelligents sont des agents ; ils ne sont point simplement passifs, et les motifs n'agissent pas sur eux, comme les poids agissent sur une balance. Ils ont des forces actives, et ils agissent quelquefois par de puissants motifs, quelquefois par des motifs faibles, et quelquefois lorsque les choses sont absolument indifférentes. Dans ce dernier cas, il peut y avoir de très-bonnes raisons pour agir ; quoique deux ou plusieurs manières d'agir puissent être absolument indifférentes. Le savant auteur suppose toujours le contraire, comme un principe ; mais il n'en donne aucune preuve tirée de la nature des choses ou des perfections de Dieu.

3 et 4. Si le raisonnement que Ton trouve ici était bien fondé, il prouverait que Dieu n'a créé aucune matière, et même qu'il est impossible qu'il en puisse créer. Car les parties de matière, quelle ii. 4i

qu'elle soit, qui sont parfaitement solides, sont aussi parfaitement semblables, pourvu qu'elles soient de figures et de dimensions égales; ce que Ton peut toujours supposer comme une chose possible. Ces parties de matière pourraient donc occuper également bien un autre lieu que celui qu'elles occupent; et par conséquent il était impossible, selon le raisonnement du savant auteur, que Diou les plaçât où il les a actuellement placées ; parce qu'il aurait pu avec la môme facilité les placer au rebours. Il est vrai qu'on ne saurait voir deux feuilles, ni peut-être deux gouttes d'eau, parfaitement semblables; parce que ce sont des corps fort composés. Mais il n'en est pas ainsi des parties de la matière simple et solide. Et même dans les composés , il n'est pas impossible que Dieu fasse deux gouttes d'eau tout à fait semblables ; et nonobstant cette parfaite ressemblance, elles ne pourraient pas être une seule et même goutte d'eau. J'ajoute que le lieu de l'une de ces gouttes ne serait pas le lieu de l'autre, quoique leur situation fût une chose absolument indifférente. Le même raisonnement a lieu aussi par rapport à la première détermination du mouvement d'un certain côté, ou du côté opposé.

5 et 6. Quoique deux choses soient parfaitement semblables, elles ne cessent pas d'être deux choses. Les parties du temps sont aussi parfaitement semblables que celles de l'espace, et cependant deux instants ne sont pas le même instant : ce ne sont pas non plus deux noms d'un seul et même instant. Si Dieu n'avait créé le monde que dans ce moment, il n'aurait pas été créé dans le temps qu'il l'a été. Et si Dieu a donné (ou s'il peut donner) une étendue bornée à l'univers, il s'ensuit que l'univers doit être naturellement capable de mouvement ; car ce qui est borné ne peut être immobile. H parait donc par ce que je viens de dire, que ceux qui soutiennent que Dieu ne pouvait pas créer le monde dans un autre temps, ou dans un autre lieu, font la matière nécessairement infinie et éternelle, et réduisent tout à la nécessité et au destin.

7. Si l'univers a une étendue bornée, l'espace qui est au delà du monde n'est point imaginaire, mais réel. Les espaces vides dans le monde même ne sont pas imaginaires. Quoiqu'il y ait des rayons de lumière, et peut-être quelque autre matière en très-petite quantité dans un récipient ; le défaut de résistance fait voir clairement que la plus grande partie de cet espace est destitué de matière. Car la subtilité de la matière ne peut être la cause du défaut de résistance. Le mercure est composé de parties qui ne sont pas moins

subtiles et fluides que celles de l'eau ; et cependant il fait plus de dix fois autant de résistance. Cette résistance vient donc de la quantité, et non de la grossièreté de la matière.

8. L'espace destitué de corps est une propriété d'une substance immatérielle. L'espace n'est pas borné par les corps ; mais il existe également dans les corps et hors des corps. L'espace n'est pas renfermé entre les corps et hors des corps. L'espace n'est pas renfermé entre les corps; mais les corps étant dans l'espace immense, sont eux-mêmes bornés par leurs propres dimensions.

9. L'espace vide n'est pas un attribut sans sujet; car par cet espace nous n'entendons pas un espace où il n'y a rien, mais un espace sans corps. Dieu est certainement présent dans tout l'espace vide ; et peut-être qu'il y a aussi dans cet espace plusieurs autres substances, qui ne sont pas matérielles, et qui par conséquent ne peuvent être tangibles, ni aperçues par aucun de nos sens.

. 10. L'espace n'est pas une substance, mais un attribut; et si c'est un attribut d'un être nécessaire, il doit (commef tous les autres attributs d'un être nécessaire) exister plus nécessairement que les substances mêmes , qui ne sont pas nécessaires. L'espace est immense, immuable et éternel ; et l'on doit dire la même chose de la durée. Mais il ne s'ensuit pas de là qu'il y ait rien d'éternel hors de Dieu. Car l'espace et la durée ne sont pas hors de Dieu : ce sont des suites immédiates et nécessaires de son existence, sans lesquelles il ne serait point éternel et présent partout.

11 et 12. Les infinis ne sont composés de finis que comme les finis sont composés d'infinitésimes. J'ai fait voir ci-dessus en quel sens on peut dire que l'espace a des parties, ou qu'il n'en a pas. Les parties, dans le sens que l'on donne à ce mot lorsqu'on l'applique aux corps, sont séparables, composées, désunies, indépendantes les unes des autres, et capables de mouvement. Mais quoique l'imagination puisse en quelque manière concevoir des parties dans l'espace infini, cependant comme ces parties, improprement ainsi dites, sont essentiellement immobiles et inséparables les unes des autres, il s'ensuit que cet espace est essentiellement simple et absolument indivisible.

13. Si le monde a une étendue bornée, il peut être mis en mouvement par la puissance de Dieu; et par conséquent l'argument que je fonde sur cette mobilité|est une preuve concluante. Quoique deux lieux soient parfaitement semblables, ils ne sont pas un seul et même lieu. Le mouvement ou le repos de l'univers n'est pas le

même état : comme le mouvement ou le repos d'un vaisseau n'est pas non plus le même état, parce qu'un homme renfermé dans la cabane ne saurait s'apercevoir si le vaisseau fait voile ou non, pendant que son mouvement est uniforme. Quoique cet homme ne s'aperçoive pas du mouvement du vaisseau, ce mouvement ne laisse pas d'être, en état réel et différent , et il produit des effets réels et différents ; et s'il était arrêté tout d'un coup, il aurait d'autres effets réels. H en serait de même d'un mouvement imperceptible de l'univers. On n'a point répondu à cet argument, sur lequel M. le chevalier Newton insiste beaucoup dans ses Principes mathématiques. Après avoir considéré les propriétés, les causes et les effets du mouvement, cette considération lui sert à faire voir la différence qu'il y a entre le mouvement réel ou le transport d'un corps qui passe d'une partie de l'espace dans une autre, et le mouvement relatif, qui n'est qu'un changement de l'ordre ou de la situation des corps entre eux. C'est un argument mathématique qui prouve par des ef* fets réels qu'il peut y avoir un mouvement réel où il n'y en a point de relatif; et qu'il peut y avoir un mouvement relatif où il n'y en a point de réel : c'est, dis-je, un argument mathématique auquel on ne répond pas, quand on se contente d'assurer le contraire.

14. La réalité de l'espace n'est pas une simple supposition : elle a été prouvée par les arguments rapportés ci- dessus, auxquels on n'a point répondu. L'auteur n'a pas répondu non plus à un autre argument, savoir que l'espace et le temps sont des quantités ; ce qu'on ne peut dire de la situation et de Tordre.

15. Il n'était pas impossible que Dieu fit le monde plus tôt ou plus tard qu'il ne l'a fait. Il n'est pas impossible non plus qu'il le détruise plus tôt ou plus tard, qu'il ne sera actuellement détruit. Quant à la doctrine de l'éternité du monde, ceux qui supposent que la matière et l'espace sont la même chose, doivent supposer que le monde est non-seulement infini et éternel, mais encore que son immensité et son éternité sont nécessaires, et même aussi nécessaires que l'espace et la durée, qui ne dépendent pas de la volonté de Dieu mais de son existence. Au contraire, ceux qui croient que Dieu a créé la matière en telle quantité , en tel temps et en tels espaces qu'il lui a plu, ne se trouvent embarrassés d'aucune difficulté. Car la sagesse de Dieu peut avoir eu de très-bonnes raisons pour créer ce monde dans un certain temps : elle peut avoir fait d'autres choses avant que ce monde fût créé; et elle peut faire d'autres choses après que ce monde sera détruit.

16 et 17. J'ai prouvé ci-dessus que l'espace et le temps ne sont pas l'ordre des choses, mais des quantités réelles; ce qu'on ne peut dire de l'ordre et de la situation. Le savant auteur n'a pas encore répondu à ces preuves; et à moins qu'il n'y réponde, ce qu'il dit est une contradiction, comme il l'avoue lui-môme ici.

18. L'uniformité de toutes les parties de l'espace ne prouve pas que Dieu ne puisse agir dans aucune partie de l'espace de la manière qu'il le veut. Dieu peut avoir de bonnes raisons pour créer des êtres finis ; et des êtres finis ne peuvent exister qu'en des lieux particuliers. Et comme tous les lieux sont originairement semblables (quand même le lieu ne serait que la situation des corps) , si Dieu place un cube de matière derrière un autre cube égal de matière, plutôt qu'au rebours, ce choix n'est pas indigne de la perfection de Dieu, quoique ces deux situations soient parfaitement semblables ; parce qu'il peut y avoir de très-bonnes raisons pour l'existence de ces deux cubes, et qu'ils ne sauraient exister que dans l'une où l'autre de ces deux situations également raisonnables. Le hasard d'Épicure n'est pas un choix, mais une nécessité aveugle.

19. Si l'argument que l'on trouve ici prouve quelque chose, il prouve (comme je l'ai déjà dit ci-dessus, § 3), que Dieu n'a créé, et même qu'il ne peut créer aucune matière; parce que la situation des parties égales et similaires de la matière était nécessairement indifférente dès le commencement, aussi bien que la première détermination de leur mouvement, d'un certain côté , ou du côté op* posé.

20. Je ne comprends point ce que l'auteur veut prouver ici, par rapport au sujet dont il s'agit.

21. Dire que Dieu ne peut donner des bornes à la quantité de la matière, c'est avancer une chose d'une trop grande importance pour l'admettre sans preuve. Et si Dieu ne peut non plus donner de bornes à la durée de la matière, il s'ensuivra que le monde est infini et éternel nécessairement et indépendamment de Dieu.

22 et 23. Si l'argument que l'on trouve ici était bien fondé, il prouverait que Dieu ne saurait s'empêcher de faire tout ce qu'il peut faire ; et par conséquent qu'il ne saurait s'empêcher de rendre toutes les créatures infinies et éternelles. Mais, selon cette doctrine, Dieu ne serait point le gouverneur du monde : il serait un agent nécessaire, c'est-à-dire qu'il ne serait pas même un agent, mais le destin, la nature et la nécessité.

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