‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 2)Chapitre 119 sur 144 · CLXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXVIII

JVIais vous me direz peut-être qu'au ue fait compo^r des discours aux enl^Dkts, qu'afiin qu'ils apprennent mieux le latiu. Ajiia vérité ^ c'est à quoi on doit {n*apreme«it s'atl^her dans les éo<»les; nais ces sortes de compoaitioiis b^ swvent uuUemeut à oela. £lle& occupent é^tièapement l'esprit des enfants à inventer ce qu'ils pourroopkt dire, et non à distinguer la signÂ&eation des mots qu'ils doives^ apprendre ; de sorte que lorsqu'ils^ font ces dîscoursi, ils ue aOiWg^t qu'à chercher des pens^ées sana se mettre^ en peiue du langage. Mais puisque Vétude des langues est assez désagréable et assez ennuyeuse d'elle-même , on ne devrait pas l'embarrasser de nouvelles difficulté^ comme on fa^tt par çett^ mé^ thode. Enfin, si ces compositions sont propres à échauffer IHrnagination des enfants ^ qu^pn leur en fasse faire en anglais , s'ils sout Auglai^; erk

français y s'ils ^opt Français, etc., où ils ont les mots et le^ çKpi'esiions à coorniandemept , et QÙ ils discerneroQt beaucoup mieux leurs pensé^, en les e:çprimant dans leur langue^maternelle; et, si rpn veut leur apprendre liç latin,

qu'on le fa^i^ de la nïànierç la pins tiisée , sans les fatiguer ^t les dégoûter par une occupation aussi dé&^gréable que celle d# composer des discours en ç^tte langue. ^ ^

Mauvaise coutume établie dans les écoles ^ de faire faire des vers latins aux enfants.

Si cela peut servir à niontrer combien est déraisonnable la coutume établie dans les écoles, de faire faire au^ enfants des discours latins , f ai bien plus de choses à dire , ^t des choses beau«coup plus importantes , contre la méthode qu'pn y pratique , de les obliger affaire des vers latins , de quelque sorte qu'ils soient; car si un enfant n'a point de génie pour la poésie, rien n'est

plus désaisonnable que de le tourmenter et lui faire perdre son tçmp^, ep lui faisant faire une chose où il ne peut jamais réussir (i); et s'il a na-

(i) C'est que l'art et la nature doivent s'entr'^^ider mutuellement dans la poésie, et qu'ils ne sauraient faire rien de

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turellement de la disposition à faire des vers, c'est, à mon sens^ quelque chose de fort étrange qu'un •père souhaite ou permette* que son fik cultive et perfectionne ce talent. Il me semble , aji conil'aire, que les parents devraient tâcher ôl éteindre dsms les enfants cette ardeur de riAier^ autant qu'il serait en leur pouvoir : et je ne saurais comprendre par quelle raison un père peut desijrer (]^ue son fils devienne poëte , à moins qu'il n'ait envie de le voir renoncer à toute autre occupation. Mais ce n'est pas là le plus grand inconvénient ; car s'il devient habile poëte, et qu'il acquière la réputation de bel-esprit, il y a toutes les apparences du monde qu'il fréquentera des compagnies et des lieux où , perdant son temps, il dissipera aussi son bien. On trouve rarement des mines d'or ou d'argent sur Xe- Parnasse. L'air de cette montagne est agréable, mais le teiroir en est infertile , et l'on n'a guère

vu de gens qui ^ent augmenté (i) leur patri-

bon Fuji sans Taotre comme nous l'assure Horace, juge compétent dans cette affaire :

Naturà fieret laudabile carmen , an arte , Quaesîuim'est. Cgo, nec studium sine divite vena, Nec rude quid prosit video ingenium.

De Arte poetica , y. 408 et seq.

(i) C'est ce que Boileau a reconnu et exprimé noblement par ces vers :

Si Tor ^eul a pour vous d*invincibles appas ,

DES EWFANTS. . 4^9

moine par les fruits qu'ils en ont recueillis. La poésie et la musique, qui vont ordinairement de compagnie , se ressemblent en ce ppint , que rarement elles" procurent de l'avantage à d'autres qu'à ceux qui n'ont pour vivre que le revenu qu'ils en retirent. Pour les personnes riches de leur fonds, qui s'y amusent, elles y perdent presque toujours, et c'est beaucoup &'il leur en coûte moins que tout leur bien ou la plus grande partie. Si donc vous voulez empêcher que votre fils ne soit toujours dans des compa* gnies d# plaisir, à divertir une troupe de jeunes gens de sa volée, qui ne sauraient goûter leur vin, ou passer l'après-midi dans la débauche sans lui; si, dis -je, vous ne voulez pas qu'il perde son temps et son bien à divertir les autres, négligeant le soin du patrimoine que ses ancêtres lui auront laissé , je ne crois pas que vous ayez grande envie qifil devienne poète , ou que son maître d'école l'engage à faire des vers. Mais si, malgré tout, cela, quelqu'un s'avise de re- ' garder la poésie comme une étude daiis laquelle il souhaite que son fils se perfectionne, mtrce qu'elle est propre à lui élever l'esprit et lui remplir l'imagination de belles idées, il faut du moins

Fuyez ces lieux charmants qu'arrose le Permesse : Ce nVst point sur ses bords qu'habite la richesse. Art poétique , ch. IV, ▼. 174 et soi v.

4io DX l'^buca^tioit

qu'il tombe d'accord que dans cette vue Mm fiU fera beaucoup mieux de lire Içs bons poètes grecs et latins , que de faire de méchants ven de lui-* même dans une langue qui ne lui est pas naturelle; et je ne saurais croire qu'un homme qui veut exceller dans la poésie anglaise puisse se figurer que, pour en venir- là, il doit commencer par faire des vers latins.

Autre % mauvaise coutume qu^on a dans les écoles j d^obliger les enfants à apprèAéb^ p€^ cœur les auteurs qu^on leur fait lire.

Il y a une autre chose qu'on pratique ooiniQunément dans les écoles, mais qui, je pense, ne peut servir qu'à amuser inutilement 1^ epfimts qui i(pprennent des langues, quoiqu'on doive , pt me semble, leur rendre c^e étude aussi aisée et aussi agréable -qu'il est possible, en> les déchargeant autant qu'on peut de tout ce qu'elle^ a de pénible et d'embarfassant. Je veux parier de |a coutume qu'on a dans les éeoles d*obU* ger les enfants à apprendre par egeur une bonne partie des auteurs qu'on leur fait lirQ ; en quoi je ne vois aucun avantage pour eux , et surtout par rapport à Tétude qui les occupe actuellement. On n'apprend les langues qu'en lisant

OU en parlât, 0t mu pa$( ?d se T^lDpli$s^^t la mémoij[e ^e pa$s^ç$ d'auteurs. Up bopui^^ qui 4 lu têt? ailvçi pleiw: de pnçn&ées d'autrui, n'acquiçrt par ç^ ipoyeK) qu'une dUpo^itioA à la» pédanterie , et c'est justement par-là qu'on peut faire un vrai pédant^ l'une desî qualités qui siéent le plys mal à un fi;entilhQmme; e^ dans le fond qu'y a-t-il'de plus ridicule que de coudre à de chétives pensées sorties de notre cerveau , quelqi]^es belles et FicJU?& ^w^e wea d*i« bon auteur ? Çq$ pensées éç^t^nte^ en^cbâss^es de cette m^n nièire UiÇ sont propres qu'à faire paraJ^tre davantage la pauvreté dé pos productions. Elles ^'ont pa& plus de gra^Qe, et ^^ font pas plus d'booineuF à c^lui qui s'çn seirt^ qu'un habit ba^un toul usé qu'on prétendrait parer en y attacbaok de grands m^orceaui^ d'éçarlat^* A la vérité lorsqu'on trouve wk passage qui renferme ^n b^an sen%^ et qui est exprimé d'iin^ manière noble et çour cise, çQmUke il y ^ix a plusieurs d^ cette sorte d^iAs k& «ncij$n3 smt^urs^,^ il n'est pas mai de le faire appfendjt^e par c:oenr à de jei^MPLes é€<vlieîrs^ e( de se se^vi^ des beaus; endroits de ce$ grandsi maî^tir^s pour leur exercer la mémoire (^ tçmps w temps; m^is de l^ur faire ^^prendre par cœ^r leur lefon sans (Ustinclion ni choix, $elon qu'elle se rencontre dans les livres qu'on leur donuQ à Urc;,}^ ne vpis pas qnç cela serve

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à autre chose qu'à leur fau*e employer du temps et de la peine mal-à-propos, et à leur inspirer du dégoût et de l'aversion pour leurs livres-, •où ils ne rencontreifl qu'un embarras inutile.

Si à force d' apprendre par cœur on peut se perfectionner la mémoire.

Je sais ce qu'on dit communément qu'il faut obliger les enfants à apprendre quelque chose par cœur , afin d'exercer et de perfectiojmer leur mémoire. Mais je voudrais bien ^que cela fut aussi bien établi sur Ta raison qu'il est avancé avec confiance , et que cette pratique se trouvât plutôt fondée sur de bonnes observations que sur une ancienne coutume; car il est évident que là 'force de la piémoire vient d'une heureuse constitution , et non pas d'une habitude, acquise et perfectionnée par l'exercice. Il est vrai que l'esprit retient les choses auxquelles il s'est fortement appliqué , et dont il se renouvelle souvent l'idée à lili-même par de fréquentes réflexions, de peur qu'elles ne lui échappent, mais c'est toujours à proportion dé la force naturelle de sa mémoire. Ce qui eSt empreint sur la cire ou sur le plomb, ne se conserve pas si *ong-temps que ce qu'on grave sur le cuivre ou

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sur Facier. A la vérité, une chose dont l'idée est souvent renouvelée à l'esprit, y durera pli^s^ long-temps; mais chaque nouvelle réflexion est une impression nouvelle; et c'est de là qu'il faut compter, si l'on veut savoir combien de temps l'esprit est içapable d'en conserver le souvenir. Mais en apprenant des pages de latin par cœur, on ne rend pas la mémoire plus propre à retenir qudque autre chose , qu'en gravant une sentence sur du plomb, on ne le rendrait plus capable de conserver fortement d'autres caractères. Si en exerçant sa mémoire de cette manière , on fK>ovait la ♦ fortifier et se . perfectionner l'esprit , les comédiens auraient plus de métm>irë et plus d'esprit que tout le reste des hommes; mais de savoir ri ce qu'ils mettent ainsi dans leur tête * poiur jouer leur rôle , les dispose à se mieux ressouvenir de toute autre chose , et si leur génie se perfectionue ,k proportion de ht peine qu'ils prennent, je m'en rapporte à l'expérience d'autrui. La mémdlre est si nécej^saire dans tous les temps et dans* tous les états de la vie , et il y a si peu de ôfaoSes qu'on puisse faire sans son secours, qu'on ne devrait pas appréhender qu'elle s'affaiblît ou se'perdît fauté d'exercice, si Téiercice pouvait la rendre plus forte. Mais^e doute fort qu'en général cette faculté dç l'esprit pi^isse être beaucoup aidée et améliorée par l'exercice ou

pat les efForlA que nous pouvons faî^e pftUt fcela, ou du moins pat» te soih qu'oft emploie socfô ce prétexte idaUs tes collèges ; et ^ Xercùès pou^it âppeter pat son tioxA châtjUe èùMak dtê. son âl*-^ mée, composée tout àU ftioîtas (i) 4e cetal roilte faomi^es, oh peut, je pense, àsSufeir hardiiâent que ce tie fut pas en àppitînâht sèS leçons par cœur, dans sa ptetfilètè jeunesse , qu'il àctjuit une si prodigieuse ïhémoite. le hl'itn^gin* t^è dam fédutation des prihces f ôh he s'àttàèhe gaèfeà exerôet et à perfectionner îeui^ ihétfioire en fes mettant darfs la fatigante nécessité de féj^tet* par cœur tout ce qu'ils lisent. Cependant ai tUiXt .méthtjdé était si utile qu'ôtt dit, ofi Fempïmerâit saus doute âVec autant de solu puur lèis pKûces que pour des éeoliers de la plus basse tôôditiôb; caf les princes t)tit autant besoin d'une bonite iliémoire que qui que ce soit ; et en généfal ife possèdent celte faculté dans uh âÙSSl gt^and degué de perfection que te reste dès hoihmes , quôieju'on u'ait jamais pris Sôiu Se la léui» peN fettionnél* de cette tuanièré. Leà ehôises atatjuelles notre esprit s'àppliqûé arèc le p\n% d'at-

i^-bi

(ï) le lié Mb ft«Lt Pattlorité de quel kiatorieli M, Loekf ne denn^ à Xerxès qiite cent mill^e hommea; Hérodote, Justin , et ploftieurs autres auteurs , lui en donneiit beaucoup plus. •

DEft JBiri'A.îfTS. 4l5

tefition, ^t auxquelles il prend le plus d'intérêt ^ sont celles dont il se souvient le mieux , par la raison qu^ j'ai déjà dite ; et si l'on joint à cela l'ordre et la méthode, c'est, je oxhs,' tout ce qu'on peut feire pour aider une mémoire faible; que si^ quelqu'un «'avise de rebourir k quelque autre moyen, et sur-^tout à celui de, la charger d'une multitude de paroles que d'autres ont arrangée^ à leur fantaisie , et dont celui qui les ap* prend ne st soucie point du tout, à peine trou'vera-t'-il qu'il en revi^ne li^n^mtié du profit que méritent le temps et la peine qu'on y aura em<ployés.

Je ne Veux pas dire par là qu'il' ne faille poiût donner d'exercice à la mémoire des en* fants. Je crois qu'on devrait l'exercet fort souvent , mais non pas à apprendre , à force de ré* pétitions ^ des pages entières des livres qu'on leur met entre les mains ^ lesquelles ih oublient* en«core , et dont ils ne se mettent plus en peine, dèê qu'ils ont une fois réaité leur leçon et fait leur tâche. La mémoire ni l'esprit ne se perfec*tionnent point par là. J'ai déjà dit qu'on devrait choisir dans les hous livres de beaux passages ^ et les faîte apprendre pai^cœur aux enfatits; et ces belles et solides pensées une fois imprt>mées dan3 leur mémoire, il faudrait les leur faille résittr sQuveût, afin qU'ik ne les oubliassent

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jamais. Outre Tusage qu'ils peuvent retirer pour Tavenir de ces pensées, qui leur tiendront liea de règles et d'observations importantes, ils apprendront par là à faire de fréquentes réflexions, et à se remettre souvent dans l'esprit les choses dont ils sont obligés de se ressouvenir , ce qui est l'unique moyen de k*endre la mémoire prompte et utile. L'habitude qu'ils prendront de faire de fipéquentes réflexipns les empêchera d'être distraits, et les engagera à se recueillir ea euxlûémes, au lieu de s'àiHuser $ans attention à toutes les vaines idées qui se présentent à leur, esprit. C'est pourquoi j'estime qu'on fera fort bien de leur donner tous les jours quelque chose à repasser d&ns leur mémoire , mais quelque chose qui en vaille la peine , et que* vous seriez bien aises qu'ils pussent toujoiTrs rappeler ,. tontes les fois que vous le leur ordonnerez , ou qu'ils le désireront eut-mémes. Vous les engagerez par là à réfléchir soitvent sur leurs propres pensées , ce qui est une des meilleures* habitudes intellectuelles qu'on puisse leur souhaiter.

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