‹ Œuvres philosophiques de Locke (volume 3)Chapitre 13 sur 141 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

duire directement ai^ but que je me propose. Il suffira, po.ur le dessein que j'ai présentement en vue , d'examiner les facultés de connaître qui se rencontrent dans Thoinme , en tant qu elles s'exercent sur les objets ^qui se présentent à elles : et je crois que je n'aurai pas tout -à- fait ^ perdu mon temps à méditer sur cette matière , si, à l'aide d'une méthode claire et, pour ainsi (lire, historique, je puis faire voir par quels moyens notre entendement vient à se . former les idées qu'il a des choses, et que je puisse fournir, quelque moyen d'apçfrécier la certitude de nos connaissances-, et les fondements des opinions qu'on voit régner parmi les hommes : opinions si différentes, si opposées, si directement «contradictoires -, et qu'on soutient pourtant dans tel ou tel endroit du monde ,' avec tant de confiance, que qui pretidra la peiqe de considérer les divers sentiments dû genre humain , d'examiner l'opposition qu'il y a entre tous ces sentiments , et d'observer en même temps avec combien peu de fondement cfc les embrasse, avec quel zèle , avec quelle chaleur on les défend, aura peut-être sujet de soupçonner l'une de ces deux choses, ou qu'il n'y a absolwnent rien -de vrai, ou que les hommes n'ont aucun moyen sur pour arriver à la connaissance certaine de la vérité.

4 fNTRODUCTlOïC.

Méthode qu'on y observe.

11 vaut donc la peine de. chercher à marquer

les limites qui séparent l'opinion d'avec la connaissance, et d'examiner quelles règles il faut observer pour déterminer es;actement les degrés de notre persuasion à l'égard des choses dont noUà nîi^vons pas une connaissance certaine.

Pour cet effet / voici la méthode qu§ j'ai résolu de suivre. ♦ * * *

I. Je chercherai preipièrement quelle est l'origine des idées , notions | ou comme il vous plaira de les appeler^ que l'homme aperçoit dans son anïe , et dont il a en lui-même la con* science, et par quels moyens l'eatendement vient à acquérir touteis ces idées.

IL En secon4. heu, je tâcherai de montrer quelle ^st la connaissance que l'entendement; acqjj^erl par le moyen de ces idées, et quelle est 1* certitude , l'évidence et l'étendue de cettQ connaissance.

III. Je cherchera?, en troisième lieu, la nature et les fondements de ce qu'on nomme foi ou opinion; par où j'entends €€t assentiment que nous donnons à une proposition en tant que véritable y mais deia vérité de laquel^ nous n'a*

INt^ODUCTFON. 5

vons pôuriant pas une connaissance certaine. Et de là je prendrai occasion d'examiner les raisons et les degrés ie cet âssehtimetit. ; \

.ri

Combien il est utile de* connaître Vélenduç de

notre compréhension. >

Si , par cette recherche sjir la nature de l'en-

tendement, je uMdens à découvrir q^elles.6n sont le^ faculté^P|uelle ;est * leur étendue , ce <jui est de leur compétence, jusqu'à quel degré elles peuvent naous aider à trouver là vérité*, et où c est que le secours vient à nous inanquer, je m'imagine que, quelle que soit l'activité de notre esprit, 'cet examen pourra- servir à, la modérer, en nous obligeant ^ plus de cirQon^ectioD lorsque nous nous oçcupog|^ de chpses qui passent potre compréhension; à nous arrêter, lorsqiie nous avohs porté nos recherches jus* qu'au* plus haut point -ou nous soyons capables de les pcttt^, et à vouloir- bien ignorer ce que nous voyons jêtre aju^essus de nos facultés , après l'avoir bien examiné. Si noes en usionê de la sorte., ndfis ne serions peut-être pas si empressés |^ar crn vidn désir de connaître tout^ choses , à exciter iecessaihment de nouvelles questions, à nous embarrasser nous -mêmes;

6 INTRODUCTfÔ'w.

et à engager les autres da^s des dispiites sur des sujets qui sont tout-à-fait disproportionnés à notre, entendeifaent, et dont nous ne saurions noiiis former des idées claires et distinctes 9 où mémQ (ce quih'est peut-être arrivé que trop souvent) dont nous n'ayons. absolumenti aucune idéç. Si donc nous pouvons découvrir jusqu'où notrç entendement peut porter sa vue, jusqu'où il peut se' servir de ses facultés pour conn^kre les choses avec certjiftde*, et en qiiels cas il' ne peut. juger que* pBWe simples conjectures, nous apprendrons à nous contenter des connaissances auxquelles ndtre' esprit est capable de parvenir, dans Fétat où nou^ nous trouvons dans fce mond^.

Vé{enduè dfc r&y$ cormaissànces- est proportèonnée à no^re état- dans ce monde y* et à nçs

besoins* , . *

. gn effet, quoi^pi'il' y ait i^ne infinité de choses que notre esprit ne ^aurait comprendre, la portion et les. degrés de connaissance que Dieu nous a accordés avec beaucoujj plus de pfpfùsion qu'aux autres habitants de ce bas rôonde, cette portion de counaissajace qu'il nous a départie si libéralement , nous fournit pourtant un

-ïïf ûit

rNTkODUCTlOW. n

assez ample sujet d'exalter la bonté, d^. Cet Être sttprême , de qui nous tenons notHe propre existence. Quelque borjiées que soient les con- Daissances des hommes /il^ ont /aison d'être entièrement satisfaits des grâces que Dieu a jugé à propois de leur faire ; puisqu'il leur a donné, comme dit saint Pierre (i), toutes les choses qui regardent la vie et la piété , les ayant mis en étiat de découvrir, par eux-mêmes, ce cpi leur est nécessaire pour les besoins de cette TÎe, et leur ayant montré le chemin qui .peut les conduire à une autre yie beaucoup plus heureuse que .celle' dont ils jouissent dans ce. lAonde. Tout éloignés .qn'ils sont d'avoir une^ connaissance universelle et parfaite de tout ce qui existe , la lumière qu'ils ont leur sufi&t pour ' démêler* ce qu'il leur importe absolument fie savoir; puisqu'à la . faveur de cette lunAère ils ■ peuvent parvenir à la connai^ance de celui qui les a £aits^ et des devoir^ sur lesquels ils sont obligés de régler \e\xr vie. Les hommes trouveront toujours le moyfen d'ex/ercer, leui; esprit , et d'occuper l#urs mains, à de» choses également agréables par leur diversité et par le plaisir qui les accompagne , pourvu qu'ils ne s'amusent point à former d«s plaintes contre leur propre

(i) TlavT* ri wpoç XjuniH xal tOaéêeiay. Petr. ep. II ,c. i, v. 3.

'fcv

8 Il^TRODUCTrOwf-

natiU*e y^i à rej èter les trésori^ doftf leurs niÂin» sont pleines y* sous prétextcf qu'il y a des dio^ies qu'elles ne sauraient eipbra^ser. Jaihais^dis-je^ notis n'aurdtas sujet de nous J)laindre du psett * d'étendue de no^ connâissan<^ ^ si nous appU-^ quons uniqueEftent notre esprit k ce qui peut nous être utile; cat^ eu ce cas- là ^ il peut noui rendre" de grands services. Mais^ si ^, loin d'ea user de la soyte , nous venons à ravaFer i'excel* lençe dte cette faculté que nous avons d'acqtïéri|* certaines connaissances ^ et à négliget de la per^^ectionner pay rapport au but pour lequ^ .elle, nous a été.donjlée, s6ils prétexta /ju'il y a des choses qui sont, au-delà -4^ àa sphère , c'est un chagrin puéjil et tdut-à-1fait incxcu^aote.

• Car , je vous prie ^ un * valet pal^esséux et * reyeche qui, p<5uvant travailler de nuit à* la chan-

► 4^116 5 la'aurait'.p^s voulu le faire -, auraît-il bonne grâce de^ dire pouf excuse que le soleil n'éUtnt pas.lev^, il n'avait j^ ^i^ir^de l'éclatante lu-»mière de cet gstre^ Il en est de même à notte égaçd^ si nous négligeons de nous servir €l.es luij^iiires que Die^nqus a donnéqs> Notre esprit est (îT comme, jane diandelle due qous avens devant les yeux ,, et. qui répand ..«sses <ie ta'mière pour nous\éclairer dans .to«iteé àos af- — ' ' ^ , ... > *■■ . ■

(i) ProT. XX, «7.

INTRODUCTIOlf. 9

faites. Nous devons être satisfaits des découvertes qite ïious pouvons faire par son moyen; et nous ferons toujours un bon lisage de notre entetidement, si nous considérons tous les ob^ jets en tant qu'ils sont proportionnés à nos facuttés, plein CED ent convaincus que ce n'est que sur ce pied-là que la connaissance peut nous en être proposée ; et si notre orgueil indiscret ^ J'

n'exige, pas une démonstratton et une certitude ^^: ^

entière, lorsque nous ne pouvons obtenir qu'une ^ *

probabilité , et que ce degré de connaissance ^.^ ^

sufât ppur ré^cr • tous no^ intérêts dans ce i

monde /*Q»e si nous voulons douter de chaque chose eiï particulier, parce que nous ne pouvons pas les corfhaître toutes avec certitude, nous serons aussi déraisonnables qu'un homme qui ne voudrait pas se servir de ses jambes, mais s'opihiitrerait à demeurer immobile, et à périr, parce qu'il n'aurait pas* des ailes pour voler. ' . •'

Îm connaissance des forces de notre esprit suffit pour guérir du scepticisme ^ et de la négligence 6à Von s'abandonne lorsquon doute de pouvoir ttouver ià vérité.

Si nous coœMaaiâsoÀs i^ufie lois %ios propres forces ,' cet*e ccmnaissfence servira à nous faire

lO INTRODUCTION.

d'autant mieux sentir ce que nous pduvoqs entreprendre atec succès; et. lorsque nous aurons examiné soigneusement ce que notre esprit est capable de fatire, et que nous aurons vu en quelque manière ce que nous en pouvons attendre, nous ne serons portés ni à demeurer dans une lâche oisiveté , et dans une entière inaction , comme si nous désespérions de jamais connaître quoi que ce soit, ni à mettre tout en question, et à décrier toute sotte de connais- j

sances , parce qu'il y a certaines choses que.rôri j

ne peut pas comprendre. Il est extrêpaenlent ^ ' avantageux au pilote de savoir quelle est la longueur du cordeau de la sonde , quoiqu'il ne ,

puisse pas toujours reconnaître par son moyeç ]

toutes les différentes profondeurs de l'océan* : il suffit qu'il sache que le cordeau est assez long ' ^ pour trouver fond en certaihs endroits de Isi mer, qu'il lui importe de connaître pour bien, diriger sa course, et pour éviter le^ bas-fonds qui pourraient le faire, échbûer. Notre affaire ^r^ dans ce mpnde, n'est pas de connaître touteà^ choses , mais celles «qui regardent la copdfuite de. notre vie. Si donc nous pouvons trouver les règles par lesquelles une créatifre raisonnable, telle que l'homme , considéré dans l'état où il se trouve dans ce monde , peut et ddrt conduire ses sentiments et les actions qui en dé-

IHTRODUCTION. Il

pendent; si, dis-je, nous pouvons en venir là, nous ne devons pas nous inquiéter de ce qu'il y a. plusieurs autres choses qui échappent à notre connaissance. •

Quelle a été Voccasion de cet ouvrage.

ces considérations-là me firent venir la première pensée de travailler à. cet Essai sur l'entendement. Car je pensai que le premier moyen qu'il X aurait de satisfaire l'esprit de l'homme sur plusieurs recherches dans lesquelles il est fort port^ à s'engager, ce serait de prendre, pour ainsi dire, un état des facultés de notre propre entendement, d'en examiner l'étendue, et de voir à quels objets elles peuvent s'appliquer. Jusqu'à ce que cela fût fait , je m'imaginai que nous prendrions la chose tout-à-fait à contresens, et que nous chercherions en vain. cette douce satisfaction quç .nous pourrait donner la possession tranquille ^t assurée des vérités qui nous sont le plus nécessaires,, pendant tout le temps que nous nous fatiguerions à courir après la . recherche de toutes le^** choses du monde sans distinction; comme, si toutes ces choses, dont le nombre est infini, étaient l'objet nalurel de l'^l^tendement humain { de sorte que

la INTRODUCTION.

rhomme pût eti acquérir une connaissance cér* taine , et qu'il ri'y eût absolument rien qui- excédât sa portée, et dont il ne fût très -capable, de juger. •

Lorsque les hommes , infatués de cette pensée, viennent à pousser leurs recherches plus loin que leur capacité ne leur- permet de le faire, s'abandonnant sur ce vaste océan, ou ils ne trouvent ni fond ni rive , il ne faut 'pas s'étonner qu'ils fassent des questions et multiplient des difficultés, qui, ne pouvant jamais être décidées d'une manière claire et distincte, me servent qu'à perpétuer et à augmenter leurs 4oute§ y et à les engager enfin dans un parfait cpyrrhonisme. Mais, si, au lieu de suivre cette dangereuse méthode, les hommes commençaient par examiner avec soin quelk est la capacité de leur entendement; s'ils venaient à décou^vrir jusqu'où peuvent aller leurs ^connaissances , et à trouver les bornes qui séparent la partie limûneuse des différents objets de leurs.eonnaissances d'avec la partie obscure et entièrement impénétrable , ce qu'ils peuvent concevoii* d^avec ce qui passe leur intelligence , peut-être qu*ils auraient beaucoup moins de peine, à reconnaître leur ignorance sur* ce qu'ils ne peuvent point comprendre, et qu'ils emploieraient leurs pensées et leurs raisonnements, aVec plus de fruit et *de satisfftc-

INTRODUCTION. l3

tien, à des choses qui sont proportionnées à leur capacité. y

Ce que signifie le mot ^'idées.

Voilà ce que j'ai jugé nécessaire de dire touchant l'occasion qui m'a fait entreprendre cet ouvrage. Mais avant que d'entrer en matière, je prierai mon lecteur d'excuser le fréquent usage que j'ai fait du mot à'idée dans le ti^ité suivant. Comme ce terme est, ce me semble, le plus propre qu'on puisse employer pour signifier tout ce qui est l'objet de notre entendement lorsque nous pensons, je m'en suis servi pour exprimer tout ce qu'on entend par fantômey notion, espèce, ou quoi que ce puisse être qui occupe notre esprit lorsqu'il pense, et je n'aurais pu éviter de m'en servir aussi souvent que j'ai fait.

Je crois qu'on n'aura pas de peine à m'accorder qu'il y a de telles idées dans l'esprit des hommes. Chacun les sent en soi-même, et peut assurer qu'elles se rencontrent dans les autres hommes, s'il prend la peine d'examiner leurs discours et leurs actions.

Nous allons voir présentement de quelle manière ces idées viennent dans l'esprit.

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