DEUXIÈME PARTIE. — Vf. CXXXJ
trer sealement quel brusque effet la peraécutioD produisit sur cet esprit présomptueux qui , dans l'intenralle de quelques mois , passant d'une extrémité à l'autre » après avoir repoussé avec éclat les propositions du P. Guymond, finit par aller presque au delà , et par accabler publiquement de sarcasmes d'assez mauvais goût celui qu'il appelait le meilleur et le plus estimaMe de ses amis. En effet, l'ouvrage du P. Dntertre contre Malebranche est fort souvent imité de celui du P. Daniel contre Descartes. Dès les premiers mots de la préface, voici comment il s'exprime sur le compte de Malebranche : « Après avoir employé quelque temps à Tétude des tourbillons de M. Descartes, cet auteur commençoit à s'ennuyer de voyager toujours dans un monde matériel (ceci ne rappelle-t-il pas le Voyage du monde de Descartes par le P. Daniel * ?) » lorsque tout k coup il lui sembla voir s'ouvrir devant lui une autre espèce de monde purement intelligible , où un soleil intelligible déconvroit aux pures intelligences mille et mille beautés intelligibles. Il n'hésita pas un moment à y passer, et dès que Toeil de son esprit fut un peu remis de l'éMouissement que lui avoit causé la clarté inusitée de cette idéale région, il eut la satisfaction de connoltre avec une entière évidence que ce monde intelligible étoit le Verbe de Dieu. » Et ailleurs : « Il s'applique à examiner de quel côté il devoit tourner pour trouver dans le monde philosophique un nouveau pays où personne ne l'eût précédé. Cela ne lui fut pas aisé ; la logique étoit depuis longtemps défrichée, outre qu'elle paroissoit à notre voyageur tlne terfe bien maigre. M. Descartes avoit peuplé toutes 1^
' Paris , 1690 ; nouT. édU. 1T03.
CXXXij INTRODUCTION*
contrées de la physigne, et les habitants s'étoieiit si fort miilti[riîés qu'on avoit été (Migé d'envoyer de grosses colonies dans le royanme de la lune et dans tontes les planètes.... 9 II y a cent passages de ce genre \ Voilà le livre que Dnt^rtre adresse à André par nne lettre du 10 octobre 1715, en lui demandant son avis avec un air de triomphe. André parait s'être borné à lui répondre qu'il ne pouvait lui dire son sentiment, parce qu'il craignait de trahir ou la vérité ou la charité. Dutertre (lettre du 9 janvier 1716) trouve ce parti très-sage et très-édi fiant. n se plaint avec amertume que les cartésiens et les malebranchistes ne l'épargnent point; il énumère avec faste tous les suffrages que son livre obtient; « en un mot, dit-il, vos bons amis sont encore à me répondre une syllabe ; et des gens de lettres , je dis des séculiers , m'ont assuré qu'ils ne sauroient par où s'y prendre, ce qui ne lait pas grand honneur à la secte. Au reste , mon révérend père, ne croyez ,pas que je vous dise cela par une sotte vanité ; vous me connoitriez mal ; je vous le dis par pure charité, parce que je suis fâché de vous voir
tenir une conduite qu'on ne peut attribuer qu'à Fentêtement, et j'ai cru que ce détail pourroit peut-être avoir quelque bon effet. »
ici s'arrête la correspondance des deux anciens amis. Tandis que l'un désavouait en aussi peu de temps et avec si peu de miénagement ses premières opinions, celui
* Il y a un aatrc oavrage de Dutertre , fort peu connu , intitulé : Le philosùphe extravagant dans le Traité de l'action de Dieu sur les créatures, Bruxelles, 1716 , où Dutertre affecte le m^me (on , qui est un peu plus de mise contre Boursier que contre Malebranche. Il faut dire que, dans ce second ouvrage, Malebranchc, qui était mort un an auparavant, est plus ménagé, notamment p. ii8.
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qu'il aTait d*abord accu:» d*uu peu iio £ùble:sse« \ de<meara Gdèle: nulks uieoacfs ne purent rt^Nranter. Il mikilînt a\ec modération* uub a\ec fermeté, ses cQn\ictioas cartésiennes. Ne pouvant résister ^ la forte, il at soumet, mais en se soumettant il proteste encore*
Au milieu de Tannée 1712, le père proTincial envoyai André un formulaire à signer et à dicter, à si^s écoliers. Sans s*y refuser absolument , Vndré adressa au père pro* vmcial une lettre où il le prie de ne point exiger de lui cette rétractation publique. La première correspondance Cûsut allusion ^ cette lettre que nous possédons au* joard*hui.
« Mon tKs-n*véreiul jhmv ,
a J'ai lu récrit que notn^ révôrtMul jH^n^ nvtour m'a iH)nimuniqué de la part de votre rôvon^noe. Jo n'ai \mi\i do jHnno à enseigner k»s opinions que Ton m*) a manjuét^s , même lt*s plus contraires ù mes sentiments particuliers. Je crois lo pouvoir faire sans manquer à la sini*ôrité chrêlienm% jmra^ que, dans les choses que Ton enseij;ne dans les collt^{*os , et qui n appartiennent point aux do^^mes do la foi , on doit , ou du moins on peut présumer que c^est la robe (jui (uirlo et non pas la personne ; et do plus parce qu'il semble A pro|>os qu'il y ait là-dossus dans un corps (luelquo i-èj^loment uniforme, de peur que chacun, sous prét(>\to do vérité, no s'avisât de débiter toutes ses visions. Bien ou nud , co sont les raisons qui m'ont déterminé, contre mon inclination, i^ entrer, par pure obéissance, dans le métier (luo jo, fais. Mais, mon révérend père , on môme tenqw (juo je vous d(^ clare que je suis prêt à vous obéir sans réserve , en enseignant les opinions de la compagnie, permet tex-moi do vous représenter, avec tout le respect que je dois i\ votre digniU'^ et à votre personne , qu'il no me paroît aucunemont à pi-opos
CXXXIV INTRODUCTION
que je fasse une rétractation aussi publique et aussi solennelle que votre révérence me la demande.
« 4^. Cestun éclat qui ne peut avoir, dans le monde, que de fort mauvais effets. Tout ce que j'ai enseigné jusqu'ici n'y a presque fait aucune sensation , et il semble qu'il n'est pas juste d'exiger une réparation publique pour un scandale qui n'a point été public ;
* 2*. C'est une espèce de formulaire que vous me donnez à publier, et qui réveillera dans les esprits , déjà prévenus contre nous, des idées qui ne peuvent nous être que fort désavantageuses, surtout dans les matières en question. Il ne s'agit plus de la foi , dira-t-on^ et cependant vous voyez l'âpreté de leur zèle pour les opinions qu'ils ont une fois embrassées. Je vous prie donc, mon révérend père, d'épargner mon honneur pour celui de la compagnie qui en est inséparable dans cette conjoncture. Cependant, si c'est une chose absolument arrêtée que je dicte une rétractation publique des opinions que je n'ai jamais enseignées ni eu dessein d'enseigner, je veux bien, mon révérend père, abandonner mon honneur et en faire un sacrifice à l'obéissance , mais je ne puis abandonner ni sacrifier la sincérité chrétienne. Vous m'ordonnez de faire une protestation publique que je tiens pour très^vraies des opinions que je tiens pour évidemment fausses, et pour suspects dans la foi des auteurs que je tiens pour très*orthodoxes. Je no trouve dans leurs écrits que des erreurs philosophiques, et vous voulez que je déclare que j'y trouve des hérésies. Pardonnez-moi, mon révérend père , si j'ose vous le dire ' : que l'on me flétrisse , que l'on m'accable, j'y suis prêt ; mais je ne ferai point un pareil mensonge à la face du public, et je n'irai point censurer sans aucun droit des philosophes très-catholiques, con^ tre la persuasion intime où je suis de la pureté de leur foi. Je les combattrai s'ils ont des erreurs , mais je ne flétrirai
* Voyez plus haut, la lettre à Malebranche, p. cxj.