PREMIÈRE PARTIE. — CHAP. VIII
main ; el je n’en vois aucun qui ait jamais été arrêté dans tes affaires les plus importantes , par le doute s’il existait d’autres êtres que lui ; s’il avait un corps ou non ; si l'on ne pourrait pas ajouter foi à un homme qui rapporterait qu’en certain pays il a vu une horloge formée par le pur effet du hasard. Je ne vois nulle part dans la société humaine penser ni agir conformément à l’opinion que débite cette espèce particulière de philosophes ; je ne puis donc juger qu’ils la débitent sérieusement, mais seulement, pour le piaisir d’avancer de nouvelles subtilités : car après que leurs raisons prétendues ont été examinées et pénétrées, le genre humain n'a pas changé de sentiment sur le point en question.
66. Cependant tous les hommes, par rapport du moins à quelques premiers principes sont aussi philosophes et aussi croyables que Piaton et Descartes. Il ne s'agit point alors de raisonner, mais de se rendre témoignage à soi-même -d’un simple fait : savoir, de la nécessité qu’ils éprouvent naturellement, de juger clairement telle chose sur tel sujet.
67. Aristote avec tous ses raisonnements n’est pas plus parfaitement convaincu qu'il existe et qu’il pense, que l'esprit le plus médiocre et que l’homme le plus simple ; et il n’est pas plus convaincu , qu'il n’est pas l’unique être qui soit an monde , etc. Dans les choses où il faut des connaissances acquises par le raisonnement et des réflexions particulières qui supposent certaines expériences que tous ne font pas, un philosophe est plus croyable qu’un autre homme ; mais dans une chose d’une expérience manifeste et d’un sentiment commun à tous les hommes , tous à cet égard deviennent philosophes , ou du moins rendent à la vérité un témoignage aussi bien fondé que s’ils l’étaient : de sorte que dans les premiers principes de la nature et du sens commun, un philosophe opposé au reste du genre liumàin, est un philosophe opposé à cent mille autres philosophes; parce qu’ils sont aussi bien que lui instruits des premiers principes de nos sentiments communs.
68. Je dis plus : l'ordinaire des hommes est plus croyable en certaines choses , que plusieurs philosophes ; parce que ceux-là n’ont point cherché à forcer ou à défigurer les sentiments et les jugements que la nature inspire universellement à tous les hommes.
60. C’est donc ce que tout philosophe doit bien peser, que cette force du sentiment de la nature , pour en faire la base et la règle générale de toute vérité’ : car il est égale; ment impossible de juger que le sentiment de la nature soit opposé à aucune règle de vérité, ou qu'aucune règle de vérité n’ait pas pour racine et pour fondement le sentiment même de la nature.
70. Au reste, bien que les différentes sortes de premières vérités soient d’une évidence ou un peu plus ou un peu moins vive en nous l'une (pie l'autre, elles ne laissent pas d’être toutes véritablement évidentes; puisqu'elles ont assez de clarté pour déterminer notre raison naturellement , infailliblement, et nécessairement, à penser telle chose sur tel sujet qui est également à la portée debout le genre humain.
En effet, la première règle de vérité reconnue universellement de tous , savoir le sentiment intime de notre propre perception, tirant toute sa force de la nature ; partout où se trouvera le sentiment de la nature , il se trouvera aussi une vraie évidence et une règle nécessaire de vérité : en sorte qu’une plus grande vivacité de lumière, fera bien connaître une vérité plus vivement, mais non pas plus réellement.
71 . C’est donc la nature et le sentiment de la nature que nous devons reconnaître pour la source et l'origine de toutes les vérités de principe; soit qu'elles se trouvent accompagnées d’une plus grande ou d’une moindre vivacité de clarté : car d’imaginer que la nature peut nous guider mal , quand (>lle nous détermine à un jugement dont la clarté est moins vive, ce serait soupçonner qu’elle peut nous guider à la fausseté de manière ou d’autre; et ce serait alors ne plus savoir ce que nous sommes nous-mêmes, et ce que nous devons penser.