‹ Œuvres philosophiques du Père BuffierChapitre 39 sur 174 · PREMIERE PARTIE. CH AP. XVI · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. CH AP. XVI

qui leur paruit est presque toujours conforme à la vérité dans les choses qn’il importe aux hommes en général de savoir , à moins qu’il ne s’offre quelque sujet raisonnable d’en douter. 3°. On peut discerner aisément quand le témoignage des sens est douteux par les réflexions que nous marquerons.

121. Premièrement. Les sens rapportent toujours fidèlement ce qui leur parait : la chose est manifeste, puisque ce sont des facultés nécessaires qui agissent par l'impression nécessaire des objets, a laquelle est toujours conforme le rapport de nos sens. L’œil placé sur un vaisseau qui avance avec rapidité rapporte qu’il lui parait que le rivage avance du cété opposé : c’est ce qui lui doit paraître; car dans ces circonstances l’œil reçoit les mêmes impressions que si le rivage et le vaisseau avançaient chacun d’un cété opposé, comme l’enseignent et les observations de la physique et les règles de l’optique.

A prendre la chose de ce biais, jamais les sens ne nous trompent ; c’est nous qui nous trompons par notre imprudence sur leur rapport fidèle. Leur fidélité ne consiste pas à avertir l’Ame de ce qui est, mais de ce qui leur parait : c’est à elle de démêler ce qui en est.

122. Secondement. Ce qui parait à nos sens est presque toujours conforme à la vérité, dans les conjonctures où il s’agit de la conduite et des besoins ordinaires de la vie. Ainsi, par rapport à la nourriture , les sens nous font suffisamment discerner les objets qui y sont d'usage ; en sorte que plus une chose nous est salutaire, plus aussi est grand ordinairement le nombre des sensations différentes qui nous aident à la discerner; et ce que nous ne discernons pas avec leur secours, c’est ce qui n’appartient plus à nos besoins, mais à notre curiosité.

123. Ainsi les sens ne nous font point discerner communément dans le vinaigre ou dans le fromage une infinité de vermisseaux qui y fourmillent. Cependant c’est là une vérité,

mais qui n’est point de celles auxquelles les sens doivent leur témoignage. Si nous les mettons à pareil usage, il est, pour ainsi dire, de surérogation à leur fonction.

424. Quand donc alors ils nous instruiraient mal sur ces points-là , nous ne devrions pas accuser leur témoignage de fausseté. Il en est comme d’un témoin qui dirait vrai sur ce qu’il est à portée de savoir , et qui nous avertirait de ne point nous fier à ce qui lui paraît dans les autres points sur lesquels on le ferait parler : si nous y sommes trompés, c’est nous-mêmes qui nous trompons, et non pas le témoin.

42o. Troisièmement. Quand notre raison, instruite cf ailleurs par certains faits et certaines réflexions, nous fait juger manifestement le contraire de ce qui paraît à nos sens, leur témoignage n’est nullement en ce point règle de vérité. Ainsi, bien que le soleil ne paraisse large que de deux pieds, et les étoiles d’un pouce de diamètre , la raison , instruite d’ailleurs par des faits incontestables et par des connaissances évidentes, nous apprend que ces astres sont infiniment plus grands qu’ils ne nous paraissent.

Il en est de même, quand ce qui paraît actuellement à nos sens est contraire à ce qui leur a autrefois paru : car on a sujet alors de juger, ou que l’objet n’est pas à portée, ou qu’il s’est fait quelque changement soit dans l’objet même, soit dans notre organe. En ces occasions on doit prendre le parti de ne point juger, plutôt que de juger rien de faux.

426. L’âge et l’expérience servent à discerner le témoignage des sens. Un enfant qui aperçoit son image sur le bord de l’eau ou dans un miroir, la prend pour un autre enfant qui est dans l’eau ou au dedans du miroir ; mais l’expérience lui ayant fait porter la main dans l’eau ou sur le miroir, il réforme bientôt le sens de la vue par celui du toucher, et il se convainc , avec le temps, qu’il n’y a point d’enfant à l’endroit où il croyait le voir. 11 arrive encore à un Indien, dans le pays duquel il ne gèle point , de prendre d’abord en ces

Page 1