CHAPITRE IV
Qae la aensibilité que nous éprouvons à l'égard des ^cours et des jugements désaTftntageuz que l'on fait de nous vient de FoubU de nos maux; quélqu» remèdes de cet oubli et de cette smsibiUté.
Je ne prétends pas que ces considérations suffisent pour tom c(M'riger de notre injustice, mais elles peuvent au moins nous en convaincre, et c'est quelque chose que d'en être convai&co. Car il y a toujours dans toutes ces plaintes intérieures et dans ce dq^t que nous ressentons des jugements et des discours qu'on fait de nous, un oubli de nos défauts et de nos misères véritables, puis^ qu'il est impossible que ceux qui les connaîtrai^ dans leur grandeur réelle et qui en auraient le sentiment qu'Us devraient, pussent s'occuper des discours et des jugements des hommes. Un homme chargé de dettes, accablé de procès, de pauvreté, de maladies, ne pense guère à ce que l'on peut dire de lui. La réalité do ses maux . véritables ne lui permet pas de s'appliquer à ces maux imaginaires.
Aussi le vrai remède de cette délicatesse qui nous rend si sensibles à ce que Ton dit de nous, est de nous appliquer-fortement à nos maux ^irituels, à nos faiblesses, à nos dangers, à notre pauvreté et au jugement que Dieu fait de nous, et qu'il nous f<^a coênaître à l'heure de notre mort. Si ces pensées étaient aussi vives et aussi continuelles dans notre esprit qu'elles y devraient étrç, il serait malaisé que les réflexions sur les jugements des hommes y pussent trouver entrée, ou du moins qu'elles l'occupassent tout entier et le remplissent de d^t et d'amertume oomme elles font si souvent.
Il est utile pour cela de Comparer les jugements des hommes avec celui de Dieu, et d'en considérer las diverses qualités. Las jugements des hommes sont souvent faux, injustes, incertains, téméraires, ettoujours inconstants, inutiles, impuissants. Soitqu'ils nous approuvent ou nous désapprouvant, ils ^e changent rien à ce que.nous sommas» et ne noug«r(»)dent an effet ni plus beareux ni
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|iiki8 maliieaTeux. Mais c'est du Jagement que Diea portera de nous que dépead tout notre bien on tout notre mal. Ce jugement est toujours juste, toiqours véritable, toujours certain et in^ranlable ; les 'effets en sont étehwls. Quelle plus grai^de fdie peut-on donc s^xuA^ueT que de n'appliquer son esprit qu'à ces jugenents humains qui nous importent si peu, et d'oublier celui de Dieu d'où dépend tout notre bonheur.
On prétend souvent colorer envevs soirméme le dépit intérieur que ces jugements désavantageux nous causent, d'un prétexte de juBtice, en s'imaginant que nous n'en sommes blessés que parce fi'ils sont injustes et que ceux qui les font <mt tort. Mais si cela éUit, BOUS serions aussi touchés des jugements injustes que l'on iiitdes autres que de ceux que l'on fie^t de nous; et oomme.cela n'est pas,, c'est se flatter que de ne pas voir que c'est l'amourpropre qui produit ce dépit que* nous sentons dans les choses qui nous regardent. Ce n'est pas l'injustice en soi qui nous blesse, c'est d'eu être l'objet : qu'on lui en donne un autre, notre ressentiment cessera, et nous nous contenterons de désapprouver tranquille- Ottatet sans éoiotîon f^etle même injustice qui nous donnait tant d'indignatioa*. . .
Cependant ^ noua raisonnions phis juste, nous trouverions que oss jugements désavantagewxnenous regardent point proprement, ^ que c'est le hasard et non le choix qui les détennine à nous avolppour objet; car il. faut que ceux qui jugent ainsi de nous sùnt été firftppés par quelques apparences qui les y aient portés. ^ quoiqu^ces apparences fusant trop, légères, puisque nous sup* posons que ces jugements sont faux, il est pourtant vrai que ces personnes avaient l'esprit disposé à former ces jugements sur ces apparences ; de sorte qu'ils ne sont nés que de la rebcontre de ces apparences avec leur mauvaise disposition. Elles auraient produit le même effet s'ils les avaient vues en quelque autre. Ainsi nous ne devins point croire que ces jugements nous regardent en particu- ^; nous devons seulement supposer que ces gens étaient dispo- ^ à jugar mal de toute personne qui les frapperait par telles ou ^eUea apparences. Le hasard a voulu que ce fût nous; mais cette inaovaise disposition et cette légèreté d'esprit qui produit les juge- VMBts téméraires, n'était pas moins indifférente d'elle-même qu'âne pierre jetée en l'air qui blesse celui sur qui elle tombe, non Ptt par chmx et parce qu'il est un tel homme, mais parce qu'il s'est rencontré au lieu ou elle devait tomber.
U y (t de pktt une bizarrerie ridicule dans le dépit que nous
avons des jogements et des discours désavantageux qn^on à fait de nous; car H faut avoir peu de connaissance du monde pour n'être pas persuadé qu'il est impossible «qu'on n'en fasse. On médit des princes dans leurs antichaûnbres ; leurô domestiques les contrefont* On parle des défauts de ses amis et on se fait une espèce d'honneur de les reconnaître de* bonne foi. Il y a même des occasions où l'on le peut faire innocemment. Quoi qu'il en soit, il est certain que le monde est en possession de parler librement des défauts des autres en leur absence. Les uns le font par malignité, les autres bonnement; mais il y en a peu qui ne le fassent. Il est donc ridicule de'se promettre*d'ètre le seul au monde qu'on épargnera* et si ces jugements et ces discours nous mettent en colère, nous n'en devons jamais sortir ; car il n'y a point de temps où nous ne devions nous tenir assurés en général, ou qu'on parle, ou qu'on a parlé de nous autrement que nous ne voudrions. Mais parce qu'une colère continuelle nous incommoderait trop, il nous platt de nous l'épargner sans raison et d'attendre à nous fâcher qu'on nous rapporte ce qui se dit de nous et qu'on nous marque ceux qui en parlent. Cependant ce rapport n'y ajoute presque rien, et avant qu'on nous .l'eût fait, nous devions nous teni|r presque aussi assurés que l'on parlait de nous et de nos défauts , que si l'on nous en eût déjà averti. Ce petit degré d^ssurance que produit le rapport qu'on nous fait, est bien peu de chose pour changer comme il fait l'état de notre âme.
Ainsi, de quelque manière que l'on considère cette sensibilité que nous éprouvons en ces rencontres, on trouvera qu'elle est toujours ridicule et contraire à la raison.