CHAPITRE IX
Qu'il faat soui&ir sans chagrin Tincivilité des autres. Bassesse de ceux qui
exigent la civilité.
La civilité nous gagne; l'incivilité nous choque. Mais l'une nous gagne, et l'autre nous choque, parce que nous sommes hommes, c'est-à-dire tous vains et tous injustes.
n y a très peu de civilités qui nous doivent plaire, même selon la raison humaine, parce qu'il y en a très peu qui soient sincères et désintéressées. Ce n'est souvent qu'un jeu de paroles cft un exercice de vanité qui n'a rien de véritable et de réel. Se plaire en cela, c'est se plaire à être trompé ; car ceux qui nous en témoignent le plus en apparence sont peut - être les premiers qui se moquent de nous sitôt qu'ils nous ont quittés.
La plus sincère et la plus véritable nous est toujours inutile et même dangereuse. Ce n'est tout au plus qu'un témoignage qu'on nous aime et qu'on nous estime. Et ainsi elle nous présente deux objets qui flattent notre amour-propre et qui sont capables de nous corrompre le cœur. *
Toutes celles qu'on nous rend nous engagent à des servitudes fâcheuses ; car le monde ne donne rien pour rien. C'est un commerce et une espèce de trafic qui a pour juge l'amour-propre ; et ce juge oblige à une égalité réciproque de devoirs, et autorise les plaintes que l'on fait contre ceux qui y manquent.
Les civilités nous corrompent même souvent le jugement, parce qu'elles nous portent souvent à préférer ceux de qui nous les recevons, à d'autres qui ont les qualités essentielles qui méritent notre estime.
Mais comme les civilités qu'on nous rend nous servent peu, Tincivilité nous fait peu de mal, et ainsi c'est une faiblesse extrême que d'en être choqué. Ce n'est souvent qu'un défaut d'application qui vient de ce que l'esprit est occupé à d'autres choses plus solides; et ceux qui sont les moins exacts en civilités sont souvent ceux qui ont plus de désirs effectifs de nous rendre des services réels et importants.
Quand même elle viendrait d'indifférence et même de peu d'affection, quel bien nous ôte-t-elle? Quel mal est-ee qu'elle nous apporte ? Et comment pouvons-nous espérer que Dieu nous remette ces dettes immenses dont lui sommes redevables par les lois inviolables de la justice éternelle , si nous ne remettons pas aux hommes de petites déférences qu'ils ne nous doivent que par des établissements humains ?
Ce n'est pas que Dieu n'autorise ces établissements, et qu'ainsi on ne se doive de la civilité les uns aux autres, même selon la loi de Dieu, comme nous l'avons montré dans la première partie de ce traité*. Mais c'est une sorte te dette qu'il ne nous est jamais
(«) Voja chap. xt.
t61 DES MOYENS DE CONSERVER
pennis d'exiger. Car ce n'est pas à notre mérite qu'on la doit, c'est à notre faiblesse. Et comme nous ne devons pas être faibles, et que c'est par notre faute que nous le sommes , notre premier devoir consiste à nous corriger de cette faiblesse : et nous n'avons jamais droit de nous plaindre de ce qu'on n'y a pas assez d'égard, et moins encore de souhaiter ce qui ne sert qu'à l'entretenir.