CHAPITRE IL
Union de la ridson et de la religion à notts inspirer le soin de la paix.
Les hommes ne se conduisent d'ordinaire dans leur vie, ni par la foi, ni par la raison. Ils suivent témérairement les impressions des objets présents, et les opinions communément établies parmi ceux avec qui ils vivent. Et il y en a peu qui s'appliquent avec quelque soin à considérer ce qui leur est véritablement utile pour passer heureusement cette vie, ou selon Dieu, ou selon le monde. S'ils y faisaient réflexion, ils verraient que la foi et la raison sont d'accord sur la plupart des devoirs et des actions des hommes ; que les choses dont la religion nous éloigne sont souvent aussi contraires au repos de cette vie qu'au bonheur de l'autre, et que la plupartde celles où elle nous porte, contribuent plus au bonheur temporel, que tout ce que notre ambition et notre vanité nous font rechercher avec tant d'ardeur.
Or cet accord de la raison et de la foi ne paratt nulle part si bien que dans le devoir de conserver la paix avec ceux qui nous sont unis, et d'éviter toutes les occasions et tous les sujets qui sont capables de la troubler. Et si- la religion nous prescrit ce devoir comme un des plus essentiels à la piété chrétienne, la raison nous y porte aussi comme à un des plus importants pour notre propre intérêt*
Car on ne saurait considérer avec quelque attention la source de la plupart des inquiétudes et des traverses qui nous arrivent, ou que nous voyons arriver aux autres, qu'on ne reconnaisse qu'elles viennent ordinairement de ce qu'on ne se ménage pas assez les uns les autres. Et si nous voulons nous faire justice, nous trouverons qu'il est rare qu'on médise de nous sans sujet, et que l'on prenne plaisir à nous nuire et à nous choquer de galté de
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cœur. Nous y contribaons toujours quelque chose. S'U n'y ea a pai^ de causes prochaines, il y en a d'éloignées. Et nous toipbons sans y penser dans une infinité de petites fautes , 9 l'égard de ç^wx avec qui nous vivons, qui les disposent à prendre ep mauvais^ part ce qu'ils souffriraient sans peine s'ils n'avaient déj9 un commencement d'aigreur dans l'esprit. Enfin il est presque toiyours vrai que si l'on ne nous aime pas, c'est que nous ne savons pas nous faire aimer.
Nous contribuons donc nous-môme^ à ces inquiétudes, à ces traverses et à ces troubles que les autres nous causent ; et comme c'est en partie ce qui nous rend n^albeureux, rien n'est plus important, même selon le monde, que de nous appliquer à les éviter. Et la science qui nous apprend à le faire nous est mille fois plus utile que toutes celles que les hommes apprennent avec tant de soin et tant de temps. C'est pourquoi il y a lieu de déplorer le mauvais choix que les hommes font dans l'étude des arts , des exercices et des sciences. Ils s'appliquent avec soin à connattre la matière et à trouver les moyens de la faire servir à leurs besoins. Ils apprennent l'art de dompter les animaux et de les employer à l'usage de la vie , et ils ne pensent pas seulement à celui de se ren- . dre les hommes utiles, et d'empêcher qu'ils ne les troublent et ne rendent leur vie malheureuse , quoique les hommes contribuent infiniment plus à leur bonheur ou à leur malheur que tout le reste des créatures.
C'est ce que la raison nous dicte touchant ce devoir.4if ais si Ton en consulte la religion et la foi, elles nbus y engagent encore tout autrement par l'autorité de leurs préceptes et par les raisons divines qu'elles nous en apportent. Jésus-Christ a tellement aimé la paix qu'il en fait deux des huit béatitudes qu'il nous propose dans l'Évangile. « Heureux , dit-il , ceux qui sont doux , parce qu'ils posséderont la terre «. > Ce qui comprend la tranquilUté de cette vie et le repos de l'autre. « Heureux, dit-il encore, ceux qui sont pacifiques, parce qu'ils auront le nom d'enfants de Dieu*, » qui est la plus haute qualité dont les hommes soient capables , et qui n'est due par conséquent qu'à la plus grande des vertus. Saint Paul fait une loi expresse touchant la paix , en commandant de la garder autant qu'il est possible, avec tous les hommes : Si /ieri potest , cum omnibus hominibus pacem habefUe$ ^ Il nous défend les contentions et nous ordonne la patience et la douceur envers tout le
(a) M&Ub., V, 4. (6) /MO* (c)i{oin.,xii, 18.;
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monde : Servwn Domini non oportet lUigare, sed mansuetum esse ad omnes ". Et enfin il nous déclare que l'^^prit de contention n'est point celui de l'Église : Siquis videturcontentiosusesse, nos kdem constAeiudinem non habemus, neque Ecdesia Dei *.
Il n'y a guère d'avertissement plus fréquent dans les livrés du Sage que ceux qui tendent à nous régler dans le commerce que nous avons avec le prochain, et à nous faire éviter ce qui peut exciter des divisions et des querelles. C'est dans cette vue qu'il nous dit que la douceur dans les paroles multiplie les amis et adoucit les ennemis : Verbum dulce muUiplicat amicos et mitigat inimicos'^ et que les gens de bien sont pleins de douceur et de complaisance : Et lingua eucharis in bono homine abundcU ^«
Il dit en un autre endroit que les réponses 'douces apaisent la colère, et que celles qui sont aigres excitent la fureur : Responsio mollis frangit iram^ sertno durtks suscitât furorem*. Il dit que le sage se fait aimer par ses paroles : Sapiens inverbis seipsum amabikm fadt f.
Enfin il relève tellement cette vertu , qu'il l'appelle l'arbre de vie, parce qu'elle nous procure le repos, et dans cette vie^ et dans l'autre : JÂnguaplacabUis lignum vitœg.
Il a bien voulu même nous apprendre que l'avantage q^e cette vertu nous apporte en nous faisant aimer est préférable à ce que les hommes désirent le plus, qui sont l'honneur et la gloire. Car c'est un des sens de ces paroles : FUiy in mansuetidine opéra ttta perfice , et super hominum,gloriam diligeris : « Mon fils, accomplissez vos œuvres avec douceur, et vous vous attirerez non-seulement l'estime, mais aussi l'amour des hommes^. »
Le sage y compare les deux choses que les hommes recherchent prifiçipalement des autres hommes, qui sont l'amour et la gloire, La gloire vient de l'idée de l'excellence ; l'amour, de l'idée de la bonté, et cette bonté se témoigne par la Vlouceur. Or il nous apprend, dans cette comparaison, que, quoique l'estime des hommes flatte plus notre vanité , il vaut mieux néanmoins en être aimé. Car l'estime ne nous donne entrée que dans leur esprit, au lieu que l'amour nous ouvre leur cœur. L'estime est souvent accompagnée de jalousi9i mais l'amour éteint toutes les malignes passions ; et ce sont celles-là qui troublent notre repos ^
la)l.Tim.,ii,M. (6) 1. Cor., xi» 16. (c) Becles,,vi^b. (d) ta,
(c).Prov., zv, 1. (/) Seeles.f xx, 13. {g) Prov,, xy, 4. (A) Ecelei,^ m, 19.
eHAPITRE III.
Baison des devoirs de garder la paix avec ceax avec qui on vit.
On peut tirer de l'Écriture une infinité de raisons pour nous exciter à conserver la paix avec les hommes par tous les moyens qui nous sont possibles.
1. Il n'y ^ rien de si conforme à l'esprit de la loi nouvelle que la pratique de ce devoir : et l'on peut dire qu'elle nous y porte par son essence même. Car, au lieu que la cupidité, qui est la loi de la chair, désunissant l'homme d'avec Dieu, elle le désunit d'avec lui-même, par le soulèvement des passions contre la raison, et d'avec tous les autres hommes, en l'en rendant ennemi et le portant à tâcher de s'en rendre le tyran ; le propre au contraire de la charité, qui est cette loi nouvelle que Jésus-Christ est venu apporter au monde,, c'est de réparer toutes les désunions que le péché a produites , de réconcilier l'homme avec Dieu eh l'assujettissant à ses lois ; de le réconcilier avec lui-même en assujettissant ses passions à la raison , et enfin de le réconcilier avec tous les hommes en lui ôtant le désir de les dominer.
Or un des principaux effets de cette charité à l'égard des hom> mes est de nous appliquer à conserver la paix avec eux, puisqu'il est impossible qu'elle soit vive et sincère dans le cœur sans y produire cette application. On craint naturellement de blesser ceux que Ton aime. Et cet amour nous faisant regarder toutes les fautes que nous commettons contre les autres comme grandes et importantes, et toutes celles qu'ils commettent contre nous comme petites et légères, il éteint par là la plus ordinaire source des querelles, qui ne naissent le plus souvent que de ces fausses idées qui grossissent à notre vue tout ce qui nous touche en particulier, et qui amoindrissent tout ce qui touche les autres.
2. 11 est impossible d'aimer les hommes sans désirer de les servir, et il est impossible de les servir sans être bien avec eux , de .sorte que le même devoir qui nous charge des autres hommes «, selon l'Écriture, pour les servir en toutes les manières dont nous sommes capables , nous oblige aussi de nous entretenir en paix avec eux, parce que la paix est la porte du cœur, et que l'aversion nous le ferme et nous le rend entièrement inaccessible,
(a) Gafo/., VI, 2.
d. Il est vrai que Ton n'est pas toujours en état de servir les autres par des discours d'édification, mais il y a bien d'autres manières de les servir. On le peut faire par le silence, par des exemples de modestie , de patience et de toutes les autres vertus ; et c'est la paix et l'union qui leur ouvrent lo cœur pour les en faire profiter.
Or la charité, non-seulement embrasse tous les bomtiies , mais elle les embrasse en tous temps. Ainsi nous devons avoir la paix avec tous les hommes, et en tout temps , car il n'y en a point où nous ne devions les* aimer et désirer de les servir , et par conséquent il n'y en a point où nous ne devions ôter de notre part tous les obstacles qui s'y pourraient rencontrer, dont le plus grand est l'aversion et l'éloignement qu'ils pourraient avoir pour nous. De sorte que, lors même que l'on ne peut conserver avec eux une paix intérieure, qui consiste dans l'union de sentiments, il faut tâcher au moins d'en conserver une extérieure qui consiste dans les devoirs de la civilité humaine, afin de ne se rendre pas incapable de les servir quelque jour, et de témoigner toujours à Dieu le désir . sincère que l'on en a.
De plus, si nous ne leur servons pas actuellement, nous sommes au moins obligés de ne leur pas nuire. Or c'est leur nuire que de les porter, en les choquant, à tomber en quelque froideur à notre égard.' C'est leur causer un dommage réel que de les disposer , par l'éloignement qu'ils concevront de nous, à prendre nos actions et nos paroles en mauvaise part, à en parler d'une manièrepeu équitable et qui blesserait leur conscience, et enfin à mépriser même la vérité dans notre bouche et àli'aimer pas la justice lorsque c'est nons qui la défendons.
Ce n'est donc pas seulement l'intérêt des hommes, c'est celui de la vérité même qui nous oblige à ne les pas aigrir inutilement contre nous. Si nous Faimons, nous deyons éviter de la rendre odieuse par notre imprudence, et de lui fermer l'entrée du coeur et de l'esprit des hommes, en nous la fbrmant à nous-mêmes ; et c'est aussi pour nous porter, à éviter ce défaut que TËcriture nous avertit « que les sages ornent la science <" , » c'est-à-dire qu'ils la rendent vénérable aux hommes, et que l'estime qu'ils s'attirent par leur modération fait parailtre plus auguste la vérité qu'ils annoncent; au lieu qu'en se faisant ou mépriser ou haïr des hommes, on la d^honore, parce que le mépris et la haine passent ordinairement de la personne à la doctrine.
(a) Ihrow., !▼, t.
II est vrai qu'il est impossible que les gens de bien soiimt jtou« jours en paix avec les hommes , après que Jésus-Christ les a avertis qu'ils ne devaient pas espérer d'être autrement traités d'eux qu'il l'a'été lui-même". C'est pourquoi saint Paul, en nous exhortant de conserver la paix avec eux, y ajoute cette restriction : » S'il est possible ; > Si fieripotest f», sachant bien que cela n'est pas toujours possible, et qu'il y a des occasions où il f^ut par nécessité hasarder de les choquer en s'opposant à leurs passions. Mais , afin de le faire utilement, et sans avoir un juste sujet de craindre que nous n'ayons contribué aux suites fâcheuses qui en naissent quelquefois, il faut éviter avec un extrême soin de les choquer inutilement, ou pour des choses de peu d'importance, ou par une manière trop dure, parce qu'il n'y a en effet que ceux qui épargnent les autres, autant qu'il est en leur pouvoir, qui les puissent reprendre avec quelque fruit.
Si saint Pierre* donc, sachant bien qu'il est inévitable que les chrétiens souffrent et soient persécutés , leur recommande de ne se pas attirer leurs souffrances par liBurs crimes , on leur peut dire de même, qu'étant inévitable qu'ils soient haïs des hommes , ils doivent extrêmement éviter de se faire haïr par leur imprudence et leur indiscrétion, et de* perdre par là le mérite qu'ils peuvent acquérir par cette sorte de souffrance.
Voici encore une autre raison qui rend la paix nécessaire , et qui nous oblige de la procurer autant qu'il nous est possible, c'est que la cprrection fraternelle est un devoir qui nous est recommandé expressément par l'Évangile rf, et dont l'obligation est très étroite. Cependant il est certain qu'il y a peu de gens qui le puissent pratiquer utilement et sans causer plus de mal que de bien à ceux qu'ils reprennent; mais il ne faut pas pour cela qu'ils s'en croient dispensés; car comme on n'est pas exempt de faute devant Dieu, lorsqu'on se met par imprudence hors d'état de pratiquer la charité corporelle, et qu'il nous impute le défaut des bonnes œuvres dont nous nous privons par notre faute, nous ne devons pas non plus nous croire exempts de péché, lorsque le peu de soin que nous avons de conserver la paix avec notre prochain nous met dans l'impuissance de pratiquer envers lui la charité spirituelle que nous lui devons.
Enfin potre intérêt spirituel, et la charité que noqs noua 4^' vons à nous-paêmeç, nous doit porter |i éviter tout ce qui nous
(a) Mattii., X, 25. (6) B(m,f xii, 18. (c) l.Petr., iv, 14 etX6. (rf) Matth., »vni, i6.
LA PÀlX AVEC LES HOMMES. 21fi
peut 6omîlïettfe avec les hommes et nous rendre l^objet de leur haine m de téar tnéfirls; car rien n'est pins capable d'éteindre ou de ro^idir datis nous-mêmes la charité que nous leMt devons, puisqu'il tfy a rien de si diflScile que d'aimer ceux en qui l'on ne trouve que de la froideur ou môme de l'aversion.