Oeuvres philosophiques
Je puis dire de lui, sans nulle flatterie, que nul autre de son temps n'avait tout ensemble plus de vertus , et que je n'y ai remarqué aucun défaut.
Arnauld d'Andillt, Mémoires.
Qui vidit testimonium perhibuit.
Joaxk., xix, 3->.
Ceci n'est point un éloge académique :
ce sont quelques paroles brèves et sincères en mémoire de l'homme le moins ambitieux de louange qui fut jamais. Simple témoin, je voudrais, je n'espère point, pouvoir dire ce que j'ai vu et ce que je sens.
M. Jean -Baptiste -Claude Riambouig était né à Dijon, le 9 janvier 1776.
Son père, greffier en chef du présidial,
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lui fut enlevé de bonne heure : mais cette épreuve douloureuse ne fit que révéler avant le temps , ce que valait le jeune Riambourg. Chef de famille avant sa quinzième année , il en remplit tous les devoirs avec une précocité de sagesse toute virile. On peut dire même qu'il n'eut pas d'enfance, tant, dès ses plus tendres années , il se montra l'homme de sa jeunesse , comme il sut être dans sa jeunesse l'homme de .son âge mûr.
Au collège , c'était l'écolier- modèle. Il se distinguait déjà par sa piété, par la régularité singulière de toutes ses habitudes, par la gailé franche, mais tempérée, qui l'a caractérisé depuis. Malgré les vicissitudes des temps, la divergence et l'intolérance des opinions, tous ses condisciples lui sont demeurés fidèles ; car c'est le privilège des hommes qui ressemblent à M. Riambourg de ne point perdre un seul de leurs amis. Cette âme, naïve comme toutes les grandes âmes, avait gardé des moindres circonstances de ces premières liaisons l'impression la plus tendre. H !«
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racontait avec un charme de simplicité inépuisable , en y mêlant les plus touchantes allusions à ses souvenirs de famille et aux joies du foyer domestique.
L'Ecole polytechnique fut créée :
M. Riambourg y entra des premiers. Là encore , il parut ce qu'il fut toujours , chrétien convaincu , mais indulgent et bon. Si l'on veut bien se rappeler que c'était le temps où Destutt-Tracy s'excusait d'accorder au christianisme un chapitre de son Abrégé de l'Origine de tous les cultes , parce qu'on ne croyait non plus à l'Evangile désormais , écrivait le philosophe , qu'aux contes de sorciers et de revenants ; on pressentira ce qu'il fallait, à 18 ans, d'énergie calme et persévérante, pour professer sa foi sans respect humain , à la face de toute l'école , sous des maiires d'autant d'autorité et aussi hostiles a la religion que l'étaient alors Monge et Laplace.
La famine de 1795 interrompit les études de mathématiques de M. Riambourg. Il revint à Dijon chez sa mère ,
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mais pour un temps assez court. La médiocrité de son patrimoine et le besoin de s'ouvrir une carrière , le ramenèrent à l'Ecole polytechnique. Toutefois il ne put tenir long-temps à la direction toute matérialiste de l'enseignement qui prévalait alors ; il ne voulut point d'un avenir qui lui semblait devoir laisser ses facultés morales oisives et son âme sans nourriture (i); il donna sa démission.
Le sentiment des arts, inné chez lui, et demeuré très vif depuis, malgré d'autres préoccupations communément exclusives, lui fit étudier quelque temps l'architecture. Mais c'était encore là une étude tombée à l'état de mécanisme ; un art matérialisé , pétrifié , sans signification actuelle, avec ses froids pastiches grecs, sans vie dès lors et sans portée. M. Riamhourg s'en dégoûta bientôt.
Quelques uns de ses anciens condisciples suivaient eu ce moment à Paris les cours de Y académie de législation,, créa-
(1) Voir Y Ecole d'Athènes, p. 38.
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tion improvisée et bien incomplète sans doute , mais qui a fait quelque bien dans l'interrègne des véritables études juridiques. M. Riambourg se laissa conduire aux leçons de droit naturel qui se donnaient dans cette espèce d'école. Il saisit tout de suite ce qu'il y a de moral et de social tout ensemble dans la science du droit. Il vit là une des plus belles applications de la logique : l'art de combiner les principes de la justice, qui est immuable et éternelle, avec la variété infinie des intérêts humains. L'amour du juste , qui faisait le fond le plus intime de son être, et la rigueur de déduction , qui était l'attribut distinctif de son esprit , se trouvèrent à la fois satisfaits , et M. Riambourg fut acquis à la jurisprudence.
Un homme excellent, que la mort a frappé en i835, M. Poncet, avait ouvert à Dijon des cours privés de législation : cela s'appelait ainsi. M. Riambourg les suivit avec application, avec succès. Reçu avocat en 1806, ses contemporains n'ont point oublié ses plaidoieries. Une méthode
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sévère, une ordonnance parfaite, une rectitude, une lucidité peu communes, tel était le caractère de sa discussion à la barre. Mais ce qui était plus éminent encore en lui, c'était l'homme de bien sous la toge; c'étaient une véracité, une impartialité sans égale , dominant les préoccupations de la cause et l'intérêt chaleureux qu'il portait à ses clients. Jamais avocat ne s'est fait avec plus de scrupule le juge des parties qui le consultaient. Peut-être ne put-il éviter d'être abusé quelquefois. 11 ne s'y habitua point, et le danger seul où se trouve incessamment l'avocat d'accepter de mauvaises causes , sans le savoir , suffit à l'éloigner prématurément du barreau.
On venait d'établir des juges-auditeurs dans les tribunaux d'appel. M. Riambourg fut attaché en cette qualité au tribunal d'appel de Dijon ; c'était en 1808. Sa ré-? putation grandit singulièrement dans ces fonctions , en apparence peu brillantes.
Fréquemment appelé à siéger pour le procureur-général au banc du ministère public, ses conclusions se recommandaient
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par une telle perspicacité dans le discernement des faits , par une telle justesse dans l'application des moyens ; elles étaient surtout si remarquables par le talent de concentrer toute la discussion sur un point culminant, d'où la lumière rayonnât de toutes parts, que, lorsqu'il fut nommé conseiller à la Cour impériale en 1812, le cri public réclamait unanimement ce choix , et qu'on put lui appliquer le mot de Tacite : Fama quoque eligit.
Juge, son assiduité était exemplaire.
Son intégrité n'a jamais été suspecte, même à ceux que les animosités de parti lui rendirent depuis le plus hostiles. C'était un admirable président d'assises. 11 conduisait le débat avec un sang-froid, avec une sagacité supérieure. Gardien vigilant des droits de la vérité, on cite une accusation capitale où ses interrogations vives et pressantes arrachèrent à un témoin l'aveu qu'il calomniait le coupable, de sorte qu'on vit à la fois l'accusé et le témoin condamnés, l'un comme meurtrier, l'autre comme avant inventé des eircon-
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slauces aggravâmes pour perdre plus sûrement un ennemi.
La Restauration survint. Dès le premier jour, M. Riambourg se trouva légitimiste. Nul n'était plus libre de tout engagement envers l'ancien régime. Mais, à l'âge où le mal indigne le plus, il avait vu les clubs et le Directoire. Plus tard il avait visité et secouru dans leur exil les cardinaux fidèles k Pie VU captif. Ces souvenirs d'époques si diverses à d'autres égards ne faisaient qu'un dans sa pensée; et quand vinrent les Cent-Jours , celui qui , dans les premiers mois de i8i43 avait gardé son serment à Napoléon, en présence des bayon nettes étrangères et malgré les exigences de la victoire, refusa d'en prêter un nouveau à l'homme de file d'Elbe , et sacrifia sa place à ses convictions politiques.
On n'a jamais accompli avec moins de faste un acte de courage civil plus méritoire. M. Riambourg n'avait reçu de la Restauration aucune faveur; il était marié, jeune encore, et h peu près sans fortune.
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La cause des Bourbons perdue, il se fermait toute carrière; il le savait, et il n'hésita point. Bien plus , au retour de Louis XVIII , malgré l'ordonnance du roi qui rappelait à leurs fonctions tous ceux que les Cent-Jours en avaient écartés, il demeura plusieurs mois dans sa retraite, peu pressé de jouir de l'honneur de sa conduite. Nommé procureur-général à Dijon, à son insu , l'un des premiers actes de son administration fut de conserver à la magistrature celui que Napoléon lui avait donné pour successeur.
L'appréciation de M. Riambourg , procureur-général, implique celle de la majorité introuvable , dont il embrassa les vues avec tant de conviction et un si ferme dévouement. Mais, quand l'heure de l'histoire serait venue pour des temps si pleins de passions encore toutes vives, ce n'est point en tète des œuvres philosophiques de M. Riambourg que cette appréciation toute politique pourrait trouver place.
Chargé de punir une révolution et d'en prévenir une autre , le chef du parquet de
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Dijon eut a remplir des devoirs d'une extrême rigueur, sans doute ; mais les hommes des nuances les plus diverses n'ont pu que rendre hommage à tout ce qu'il eut alors de courage dans son attitude, et de conscience dans ses actes les plus sévères.
Comment douter d'ailleurs de Fini personnalité de sa conduite et du désintéressement de sa conviction , en présence de l'opposition si ouverte de M. Riambourg à la politique dont M. Decazes était, comme on sait , l'expression la plus avancée ? Le procureur-général ne s'était pas dissimulé les conséquences de cette opposition. Le président du collège électoral de la Côte— d'Or, en 1816, les lui faisait nettement pressentir. « Monsieur, répondit douce- « ment le magistrat menacé, la personne « qui vous a introduit dans mon cabinet, «< est celle qui me servait quand j'étais « avocat. S'il plaît au roi que je redevienne « avocat, j'aurai peu à réformer dans mes « habitudes. » — • On admire de pareils mots dans les Vies de Plutarque.
Avant de frapper un homme aussi pur.
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le ministère hésita long-temps. Toutefois, une présidence de chambre vint à vaquer en 1818, et M. Riambourg passa à cette nouvelle charge. On peut dire que c'était là sa place naturelle : tant il était né juge , tant il semblait appelé à ces austères fonctions par sa raison si calme et si droite, par son zèle infini pour le bon et pour le juste, par ses hautes lumières, jointes à un tact exquis du côté positif des choses. Aussi, à l'avènement du ministère royaliste (1822), refusa-t-il de redevenir pro-
cureur-général.
Néanmoins, les devoirs de la judicature et les soins dus aux établissemens de charité dont il était administrateur, ne sufiïsaient point à son inépuisable amour du bien \ il lui restait des loisirs, et les loisirs d'un tel homme ne pouvaient être perdus pour la cause de la vérité.
M. Riambourg avait grandi au milieu des ruines que le dix-huitième siècle avait faites^ et, dès ses plus jeunes années, une
xiv me m m hiammhhc
pensée dfe réédification, l'avait saisi. Non qu'il eût conscience encore de sa mission , et ({ne le plan de son apostolat fût dès lors arrêté , mais c'était là l'instinct de sa nature et de sa vertu ; déjà il tendait, pent-étre sans bien s'en rendre compte , à se faire centre dans l'intérêt dn bien; déjà son prosélytisme s'exerçait , mais sans impatience, à tirer doucement à l'Evangile ceux sur qui il avait quelque prise. Celte même pensée le fit écrivain. Imprimer par passetemps ou par gloriole lui semblait indigne d'un homme grave et d'un chrétien; mais vouer à la gloire de Dieu , à l'effusion de la vérité , qui émane de lui, les deux plus magnifiques dons que sa providence ait faits à l'homme : la pensée et la parole, voilà ce qui , aux yeux de M. Riambourg, valait véritablement la peine d'écrire.
Sa première publication fut un opuscule, composé en 1818, imprimé en 1820 : les Principes de la Révolution française définis et discutés. Ses travaux ultérieurs furent exclusivement religieux-, plus il avançait dans la vie, plus les méditations chré-
YiK DE M. KIAMKOIRG. xv
tiennes prévalaient chez lui sur les préoccupations politiques.
C'est alors qu'il commença un immense travail apologétique, dont nous reparlerons dans V Introduction générale y œuvre gigantesque, faite pour épuiser plusieurs vies de bénédictins , et à laquelle la sienne ne pouvait suffire. 11 ne s'en dévoua pas moins, avec son ardeur tempérante et continue , à amasser et à disposer des matériaux pour le temple que d'autres seraient appelés à bâtir.
En 1827, la Société catholique des Bons Livres avait mis au concours le tableau général des variations de la philosophie. M. Riambourg ne dédaigna pas de descendre dans la lice, et son ouvrage fut couronné. C'est XEcole d'Athènes^ imprimée en i83o, et qui ouvre cette édition.
Au milieu de ces hautes études, toutes consacrées au triomphe de la vérité chrétienne, une révolution nouvelle vint surprendre M. Riambourg. Ce fut un deuil profond \ mais la sérénité de sa vie n'en fut point troublée. Il n'hésita pas plus qu'en 18 1 5 , et renonça volontairement aux fonc-
xvj VIE DE M. RIAMBOUKG.
tions publiques. Fidèle à lui-même , il se relira sans apparat , sans phrases, ne cessant de redire (et c'était le fond le plus intime de sa pensée) que son exemple ne devait entraîner personne, qu'il cédait à des considérations puissantes , mais étrangères à la plupart de ses collègues , et que la conscience ne défendait pas généralement aux magistrats de la Restauration de rester à leur poste. Homme admirable en ce point comme en tout le reste.
Depuis ce temps, il a vécu dans la paix d'une retraite studieuse et honorée, avec la compagne que lui avait choisie la Providence, et qui s'est montrée parfaitement digne de lui , dans la vie et à la mort. Incessamment sur la brèche, dès qu'une occasion lui était offerte de rendre témoignage à sa foi, il a continué jusqu'à la fin de servir l'Eglise, soit par des communications fréquentes aux divers recueils voués à ce genre de polémique , soit par des travaux de longue haleine, la plupart inachevés , et sur lesquels nous ne pouvons insister ici.
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Un seul ouvrage est sorti de cette retraite; c'est celui qui a pour titre : Ratio~ nalisme et Tradition, ouvrage reçu avec un applaudissement général dans les rangs catholiques, et dont l'opportunité singulière a été attestée par le plus rapide succès. Sans parler du fond de ce beau travail, qui sera apprécié ailleurs , ce livre se recommande, comme presque tous les travaux de l'auteur, par un rare talent de composition \ le style en est admirablement sain, clair, substantiel, précis, et semé parfois , comme X Ecole d'Athènes , d'expressions remarquablement heureuses.
Il se peut que le tour un peu lent de la pensée, la sobriété d'ornemens et le désintéressement complet de tout effet oratoire, dont M. Riambourg y fait preuve, n'attirent point assez quelques esprits; car le goût des chastes et sévères qualités des ouvrages du grand siècle ne s'est que trop émoussé : beaucoup sont tombés en je ne sais quel sybaritisme littéraire. Mais, sans tenir compte de ces efféminés qui veulent être amusés plutôt qu'être instruits, nous
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dirons volontiers avec Tacite : Malim hercule Lucii Crassi maturitatem quàm calamistros Mœcenatis et tinnitus Gallionis. On a défini M. Riam bourg une forte et saine intelligence au service d'une vertu supérieure. En ajoutant que c'était un homme du dix-septième siècle naturalisé dans le nôtre , la ressemblance eût été plus complète encore et plus frappante. Les qualités en quelque sorte fondamentales qui rayonnèrent , à cette époque éminente, dans un si grand nombre de natures d'élite, il les réunissait toutes à ce degré d'harmonie qui a manqué trop souvent aux plus beaux génies de ce temps-ci : l'équilibre des facultés, la sérénité du coupd'œil , un grand sens , et cette force calme et vraie qui n'a pas besoin de s'exagérer, parce qu'elle est sûre d'elle-même.
Penseur, il rappelait Nicole; magistrat, il faisait souvenir de Mathieu Mole; écrivain , il participait de Nicole et deBourdaloue tout ensemble : c'était la marche froide, mais sûre et allant droit au but des Essais de morale, moins la sécheresse; c'é-
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tait de plus quelque chose de l'ordonnance sévère et pleine du grand prédicateur, de l'homme de cet âge et de tous les âges qui a le mieux connu les secrets de la composition.
Nourri de la plus pure moelle du dixseptième siècle, vous diriez que M. Riambourg a étudié à Port-Royal même, tant cet esprit ferme , élevé , profond , ce cœur simple et chaleureux , s'est identifié de bonne heure avec toutes les mâles traditions de cette école! tant il a vécu et conversé avec ces graves et puissantes intelligences ! tant, au jansénisme près, dont nul ne fut plus éloigné que lui, le tour d'esprit de ces solitaires , les habitudes de leur pensée, la direction générale de leurs études lui sont intimes et sympathiques ! Bien peu d'hommes de notre temps sont assez fortement trempés pour respirer librement à cette hauteur d'atmosphère, bien peu ont le goût et le sentiment de cette austère discipline d'esprit et de cœur, de cette dialectique, pour ainsi dire innée, qui constitue le caractère commun des
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hommes de Port-Royal, ei dont la puissante individualité de Pascal s'était si profondément empreinte. Mais c'est qu'attiré, maîtrisé par tant et de si rares qualités, M.Riambourg s'était réellement fait, sous toutes réserves pourtant, le disciple et bientôt comme le contemporain de ces âmes viriles. Dès sa quinzième année, il goûtait, il fréquentait Nicole; il ne s'en est jamais détaché jusqu'à ses derniers jours, et si depuis il s'était choisi, dans la même école, un autre maître plus éminent, Pascal, on peut dire que Nicole était demeuré son père nourricier dans l'ordre de l'intelligence, et qu'à son insu il procédait encore directement de lui à nombre d'égards.
Ce n'est point à dire, toutefois, que M. Riambourg fût comme un étranger au milieu de nous. Il connaissait bien son temps, le dix-huitième siècle, au milieu duquel il avait grandi, et le dix-neuvième , où il semblait appelé à vivre de longues aimées encore; il n'avait point accepté les enseignements de la science encyclopédiste;
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mais il les avait reçus, discutés, appréciés à leur valeur. On s'apercevait qu'il avait passé par l'Ecole polytechnique avant de séjourner à Port -Royal. Epris, d'ailleurs , dans de justes bornes, des maîtres de Domat, des amis de Mathieu Mole, il n'en eut jamais , et c'est ici un trait saillant de son caractère, la rigidité abrupte, l'hétérodoxie et l'instinct d'exclusion. Au contraire, la vertu de M. Riambourg demeura toujours imitable et humaine; l'esprit de secte et de faction lui était souverainement antipathique; son intelligence n'était pas étroite et fermée, comme il appartient aux sectaires, mais ouverte et compréhensive, comme il sied à la vérité universelle. Chose digne d'être remarquée, maintes fois les plus jeunes d'entre nous se sont étonnés de le voir aussi incessamment accessible aux idées nouvelles, non pour les subir indistinctement sans doute, mais pour pénétrer jusqu'au fond avant de les juger.
Aucun don, du reste, n'avait presque été dénié à M. Riambourg. Doué d'un sens métaphysique éminent , merveilleusement
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propre aux éludes les plus arides, a la procédure comme à l'algèbre , il possédait en même temps à un assez haut degré le sentiment des arts. La musique le charmait; il l'avait cultivée avec amour. Nous lui avons ouï développer sur la nature intime de la poésie les idées les plus neuves, les plus justes, les plus profondes. Cet esprit si didactique fut des premiers à rendre hommage au génie, d'abord tant contesté, de M. de Lamartine. Sous l'empire le plus absolu des susceptibilités classiques , il protestait contre la réprobation dont Laharpe avait frappé certaines familiarités de la muse de Racine. Dès 1 8 1 o , en désaccord avec les bravos unanimes de la presse, il en appelait de la sculpture peinte de David à la peinture vivante de Raphaël. Enlin , le dirai-je ici? cet homme excellent, dont toutes les habitudes étaient si graves, avait un enjouement naturel, et même un don de raillerie que n'eût point tout-à-fait désavoué Pascal. Aussi , Molière était-il une de ses admirations les plus vives, et si une charité vigilante ne l'eût sans cesse contenu
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dans les bornes les plus inoiïénsives, la plaisanterie eût été l'un des côtés les plus saillants de son esprit.
Mais ce qu'il faut louer par dessus tout dans M. Riambourg, c'est le juste, dans toute l'énergie de l'acception chrétienne du terme. En lui, le chrétien enveloppait, dominait, transfigurait tout l'homme. C'est à la prépondérance de l'élément chrétien qu'il a dû ce rare équilibre de facultés que nous admirions tout-à-1'heure en lui. C'est parce qu'il était de ceux qui prennent au sérieux leur mission terrestre, qui ont foi à quelque chose, et se tiennent pour obligés d'agir selon ce qu'ils croient, qu'il ne fut point de ceux en qui l'honneur dément le philosophe, et qu'il n'y eut jamais de vie plus une que la sienne. En un mot, il ne fut un sage accompli que parce qu'il sut être un chrétien complet.
Un de ses contemporains, un de ses collègues, un des hommes qui l'ont le mieux connu, nous prête ici l'autorité de son témoignage, eu ajoutant au portrait de M, Riambourg des traits de la plus saisis-
xxiv VIE b\: M. RIAMROIRC.
saule vérité. « La conformité parfaite de ses actes à sa morale, dit M. Nault (a), imposait à ceux-là même qui n'acceptaient pas la règle. 11 était pour ses proches la rectitude rendue sensible, que nul n'eût voulu regarder en face avec la résolution de mal faire. Dans cette âme forle , il y avait deux types : l'honnête homme et le chrétien. L'homme avait à lui en propre la modération, la justice, la constance } le chrétien était animé d'un prosélytisme ardent pour le bien et soutenu par un fond d'espérance qui résistait à toute épreuve. Esprit logique dirigé par la foi , né pour la vérité, qu'il aima et défendit sans considération, ni crainte , pour elle-même, en vue de Dieu et des hommes. Homme simple et droit, avec la conscience de sa force, également à l'aise en toutes choses et visà-vis toute personne , homme de conseil dans les cas difficiles, et d'action quand son devoir y était engagé ; caractère dont
(a) Aucien procureur-général à Dijon, auteur du livre intitulé Vérité catholique.
VIE DE M. RIAMBOUK<;. xxv
la nature avait fourni le fond y et auquel la religion avait donné son expression définitive; aux yeux des hommes, le sage des stoïques , moins le support de l'orgueil el l'aiguillon de la gloire; aux yeux de Dieu, celui de l'Evangile, le fidèle économe qui rend au double le talent qui lui a été confié. — Hanc amavi et exquisivi à juventute mea, et quœsivi sponsam mi/ii eam assumere, et amator factus sum formas illius (Sap. viii , 2). »
« Pour moi, écrivait un autre de ses amis, je ne connais pas d'homme, même historique, qui ait autant que lui imité le divin modèle par l'égalité d'âme en toute circonstance. Enfant, un condisciple le harcelait un jour jusqu'à le frapper d'un bâton. Un homme âgé l'exhortait à châtier l'auteur de cette insulte. « Mais.... je suis plus fort que lui. » Ce fut toute la réponse de l'insulté! ■ — A une autre époque, tout loin qu'il fût de voir avec indifférence les actes politiques de M. Decazes, il s'abstenait de médire de l'homme en combattant le ministre. « Je me suis promis, disait-il,
xxvj VIE DE M. RIAMBOURG.
de ne jamais mettre le nom de M. Decazes dans ma conversation. »
Jamais le moi ne se glissa dans son cœur, ni sur ses lèvres j il était tout à tous et à toute heure , et la charité fut sans contredit la plus incessante, la plus inépuisable de ses vertus. Combien de fois n'a-t-il pas interrompu , sans hésiter, ses méditations les plus ardues, pour donner familièrement audience au plus pauvre villageois! Dans les plus grandes épreuves, il suffisait de l'aborder pour se sentir calme ; tant son accueil était plein de sérénité et de paix, tant aussi vous le sentiez prêt à s'oublier pour vous , et prompt à trouver les meilleurs conseils , les consolations les plus efficaces ! Aussi , JJieu seul connaît à combien d'âmes et d'intelligences, à combien de misères de l'esprit et du corps M. Riambourg fait défaut en ce moment; et il leur manquera long-temps, car Dieu n'envoie au monde que de loin en loin de ces âmes prédestinées.
Plus il approchait du terme, plus ses qualités et ses vertus semblaient s'élever
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et grandir. L'horizon de sa pensée s'étendait encore, et les progrès de son style en étaient chaque jour une manifestation plus frappante. Par une exception bien rare, l'âge, qui rend presque toujours étroit et exclusif, ajoutait au contraire à la largeur de ses conceptions, comme à l'indulgence de son caractère. Ceux qui l'ont approché dans les derniers mois de sa vie attestent qu'il leur a paru plus égal, plus serein, plus impersonnel , plus parfait en un mot, que jamais, et, si nous osons le dire, plus saintement inspiré dans sa piété, comme dans ses bonnes œuvres. Il gravitait ainsi vers son centre, il s'élevait de plus en plus vers le ciel, par un mouvement moins délibéré que senti. Frappé d'une apoplexie foudroyante le 16 avril i836, il s'est endormi sans trouble, sans angoisses même physiques; ses traits, un moment contractés par l'invasion du mal , avaient presque aussitôt repris leur expression de paix habituelle , et ceux qui entouraient son lit de mort ont pu s'écrier, comme le centenier de l'Evangile : Vrai»
xxviij VIE DE M. RJAMBOUKG.
ment cet homme était l'ami de Dieu !
Nous n'avons pas^ vu ses funérailles ; mais il nous sera permis d'invoquer un dernier témoignage, qui ne sera pas démenti. « J'ai assisté fréquemment, écrivait un témoin oculaire, à de tristes cérémonies j aucune ne présentait un tel caractère. L'élite de la ville de Dijon , sans distinction de partis, honorait les obsèques de M. Riambourg, moins par sa présence même que par la consternation profonde empreinte sur tous les visages. »
Tel fut M. Riambourg, l'homme de tous les devoirs, d'un esprit élevé, d'une incomparable fermeté de caractère, et en même temps de la vertu la plus douce, la plus naturelle, la plus vraie, simplement simple y comme on l'a dit d'un autre grand homme de bien (a), trop simple même peut-être dans ses mœurs et dans ses écrits pour que sa réputation ne demeure pas inférieure à son mérite*, infiniment éloigné, redisons-le, de la sagesse âpre et tendue de
(a) Malesherbes.
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Brutus ou de Caton , mais homme d'une perfection intime et sans efforts, qui échappait presque à l'admiration par sa continuité même; homme véritablement modèle , que ceux qui l'ont connu ne peuvent louer comme il convient qu'en suivant de loin ses traces, et en tâchant, s'il se peut, de ne se point montrer tout-a-fait indignes des exemples d'une telle vie.
Th.FOISSET.
On nous saura gré de consigner ici l'épitaphe gravée sur la tombe de M. Riambourg et composée par l'auteur des Annales du Moyen Age , M. Frantin.
Hic requiescit in pace domim
JOANNES-BAPTISTA CLAUDICS RIAMBOURG,
IN REGIA DIVIONBN9I JPDICIORCM CURIA OHM PRISES,