PRÉFACE. IX
extrêmement sensible à sa beanté, il en connaissait parfaitement tons les aspects et en subissait le charme trancjuille et vivant. Dans les environs de Paris, dont il aimait la donce variété, ancun coin ne lui était inconnu; il savait quelles plantes et quelles fleurs on y trouve à diverses époques, et ce qui vit dans les herbes et les taillis, dans les ruisseaux et dans les mares. Pkis d'une idée a germé et mûri, plus d'un projet de travail est né dans ces courses vagabondes où il lui arrivait souvent d'oubUer l'heure en s'attardant dans ses rêves.
De caractère éminemment droit, loyal envers lui-même et envers les autres, il s'efforçait en toute circonstance de conformer ses actes à ses opinions. Il était convaincu que la conduite qui consiste à être toujours d'accord avec un idéal moral élevé, en écartant tout compromis et toute diplomatie compliquée, est précisément la conduite la plus raisonnable et la plus utile au point de vue social. Il lui a souvent fallu un réel courage pour se maintenir au niveau de cette conception. Toutefois sa fermeté presque intransigeante ne devenait jamais blessante ; elle s'alliait par une association rare à une grande douceur de caractère ; il ne s'y mêlait ni àpreté ni amour-propre, et tout froissement était ainsi exclu. Ce fonds de douceur joint à une grande bienveillance lui assurait la sympathie de ceux qui avaient l'occasion de l'approcher et l'affection de ceux qui se trouvaient souvent en rapport avec lui. Il était toutefois très réservé de nature, et sa vie intérieure n'était accessible qu'à ceux qu'il aimait.
La production scientifique était pour Pierre Curie un besoin, et la conception qu'il en avait était particulièrement pure et élevée. Il ne venait s'y mêler aucune préoccupation étrangère, de carrière, de succès, ni même d'honneur et de gloire. Il était dominé par le besoin de réfléchir à un problème, d'en poursuivre la solution sans épargner ni son temps ni sa peine, de la voir peu à peu se dégager et se préciser, et d'aboutir enfin à un ensemble de résultats cer-
tains, constituant un pro<i;Tès réel dans la connaissance de la (luestion. Bien que constamment préoccupé d'idées scienlifiipies d'intérêt général, il apportait à l'exécution de chacpie travail le même soin consciencieux, ne jugeant aucun détail praticpie indigne de son effort, n'ayant jamais pour but l'éclat du résultat ni l'effet à produire.
Ne se souciant en aucune façon de tirer parti de ses travaux pour obtenir des avantages matériels ou des satisfactions d'amour-propre, il considérait toute publication comme la consécration logique d'un résultat obtenu, la communication d'un ensemble de faits ou d'idées clairement compris et reliés. Il ne se laissait jamais entraîner à des publications hâtives destinées à prendre date, car il disait et pensait sincèrement que la qualité du travail importe plus que le nom de l'auteur. Quand on lui parlait de questions de ce genre il répondait tranquillement : ^^ (Qu'importe que je n'aie pas publié tel travail, si un autre le publie. » Bien des expériences sur lescjuelles il ne s'était pas formé une opinion suffisamment claire pour le satisfaire n'ont jamais été décrites, et il lui arrivait de s'occuper d'une question pendant longtemps, non sans résultats intéressants, et de ne rien publier à ce sujet.
Aussi, dans le champ très vaste des problèmes qui l'intéressaient, aimait-il à choisir ceux vers lesquels ne se portait pas l'attention de nombreux chercheurs et dont il pouvait s'occuper en paix et sans précipitation. Après la découverte du radium et quand l'étude de la radioactivité eut été abordée par beaucoup de savants, Pierre Curie s'accommodait mal de la production fiévreuse et de la rapidité des publications. 11 était souvent tenté d'abandonner pour quelque temps ce sujet où son œuvre a été cependant si prépondérante, et de se réfugier dans des régions de la Science plus calmes et plus propices à la réflexion mûrie. Il désirait surtout reprendre ses études relatives à la svmétrie des milieux cristallisés.
(]e \oliiine de six cents pages représente Tensemble de l'œuvre accomplie pendant une vie de travail de plus de vingt-cinq ans. J'espère que ceux qui le liront reconnaîtront dans les Mémoires qui le composent les traits caractéristiques de la mentalité de leur auteur, et qu'ils n'auront pas de peine à comprendre comment une œuvre aussi considérable peut se trouver renfermée dans cet unicjue Volume. Le lecteur n'y trouvera en effet rien de superflu ; on y rencontre bien rarement des superpositions ou des répétitions; on n'y trouve ni discussions confuses ou peu utiles, ni descriptions détaillées de toutes les expériences exécutées. Seules sont décrites et exposées dans chaque Mémoire les expériences qui conduisent à des résultats clairs et bien établis, et l'auteur évite avec soin tout abus dans les conclusions. Je n'en puis citer de meilleur exemple c|ue le Mémoire sur le magnétisme, si riche en résultats expérimentaux, et dont les conclusions théoriques très limpides, en vue desquelles d'ailleurs le travail a été entrepris, sont énoncées d'une manière aussi sobre que possible dans la seconde moitié de la page 233 du présent Volume. De même dans les Mémoires théoriques, seuls ont été présentés les raisonnements qui, à force d'être mûris, ont pris une forme pour ainsi dire irréprochable. Dans les deux cas, la forme d'exposition, qu'il voulait claire et simple, est extrêmement soignée, surtout quand il s'agit d'une détinition ou d'une notation.
Le triage scrupuleux du texte, la perfection de la forme, la précision et la clarté des énoncés fondamentaux donnent à l'œuvre publiée de Pierre Curie un caractère pour ainsi dire classique, et permettent dans bien des cas de faire rentrer certains de ses Mémoires dans une rédaction plus vaste sans aucune modilication.
XII PRKFACF.
La concision du texte est surtout remarquable dans les Mémoires théoriques sur les questions d'ordre et la symétrie. Bien que ces Mémoires soient courts et presc|ue uniquement composés d'énoncés de théorèmes dont la démonstration est seulLMiienl indiquée, la rédaction est néanmoins extrêmement claire, et cela grâce au soin constant de mettre en évidence le contenu physique de chaque proposition. Le travail sur la symétrie dans les phénomènes physiques est particulièrement caractéristique à ce point de vue, et je ne puis mieux faire que d'en extraire, à titre d'exemple, l'énoncé suivant de la loi de la symétrie :
Lorsque cerlaines causes produisent certains effets, les éléments de symétrie des causes doivent se retrouver dans les effets produits.
Lorsque certains effets révèlent une certaine dissymetrie, cette dissymétrie doit se retrouver dans les causes qui leur ont donné naissance.
La réciproque de ces deux propositions nest pas i^raicy au moins pratiquement, c est-à-dire que les effets produits peuvent être plus symétriques que les causes.
C'est là un énoncé complet et intuitif de la loi de la symétrie sous son aspect le plus général, qu'il est légitime d'appeler loi (le Curie.
Le soin qu'il apportait à éviter dans ses publications toute affirmation et même toute présomption insuffisamment fondée ne provenait pas uniquement du désir de restreindre la possibilité d'erreurs dans son œuvre publiée. C'était là surtout l'habitude d'un esprit soucieux de conserver son indépendance et sa liberté devant l'imprévu qu'apporte chaque jour la recherche expérimentale. Il s'attachait à considérer toute question à un point de vue très général, n'adoptant comme base solide que ce qui semblait définitivement acquis ; il ne voulait pas se laisser enchaîner par une
idée préconçue et aimait envisager successivement ou même simultanément diverses possibilités expérimentales. Lors des discussions qui ont eu lieu sur la nature de la radioactivité et bien que nous eûmes les premiers énoncé les diverses hypothèses possibles, il ne se prononça pour aucune d'entre elles tant que cela lui sembla prématuré; toutefois il n'en repoussait aucune a pî^iori et exécutait des expériences diverses pour contrôler chacune d'elles. Voici comment il s'exprimait dans une \ote publiée à cette époque :
« Dans l'étude de phénomènes inconnus on peut faire des hypothèses très générales et avancer pas à pas avec le concours de Texpérience. Celte marche méthodique et sûre est nécessairement lente. On peut, au contraire, faire des hypothèses hardies où l'on précise le mécanisme des phénomènes ; cette manière de procéder a l'avantage de suggérer certaines expériences, et surtout de faciliter le raisonnement en le rendant moins abstrait par l'emploi d'une image. En revanche, on ne peut espérer imaginer ainsi a priori une théorie complexe en accord avec l'expérience. Les hypothèses précises renferment presque à coup sûr une part d'erreur à coté d'une part de vérité. Cette dernière partie, si elle existe, fait seulement partie d'une proposition plus générale à laquelle il faudra revenir un jour. »
Ce passage fait comprendre l'opinion qu'il avait sur les méthodes scientifiques. Les images trop précises de phénomènes peu connus lui apparaissaient avec les caractères d'une approximation trop grossière, et il préférait les éviter. Il s'efforçait de se rapprocher progressivement de la conception correcte ; pour cela il cherchait dans des directions variées et ne reculait devant aucune expérience susceptible d'éclairer la voie.
Les Mémoires d'ensemble publiés par Pierre Curie sont très peu nombreux, je dirai même trop peu nombreux; c'est c. a.