LE TOMBEAU DE MANUEL
Air : T'en souviens-tu?
Tout est fini ; la foule se disperse; A son cercueil un peuple a dit adieu, Et l'Amitié des larmes qu'elle verse Ne fera plus confidence qu'à Dieu.
J'entends sur lui la terre qui retombe. Hélas! Français, vous l'allez oublier.
A vos enfants pour indiquer sa tombe , Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Bis.
Je quête ici pour honorer les restes D'un citoyen votre plus ferme appui, J'eus le secret de ses vertus modestes : Bras-, tête et cœur, tout était peuple en lui.
L'humble tombeau qui sied à sa dépouille Est par nous tous un tribut à payer.
Près (le sa fosse un ami s'agenouille : Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Mon cœur lui doit ces soins pieux et tendres. Voilà douze ans qu'en des jours désastreux, Sur les débris de la patrie en cendres, Nous nous étions rencontrés tous les deux. Moi, je chantais; lui, vétéran d'Arcole, Sourit au luth vengeur d'un vieux laurier. Grèce à vos dons, qu'un tombeau me console : Prêtez secours au pauvre chansonnier.
L'ambition n'efïleurait point sa vie; Mais, même aux champs, rôvantun beau trépas, Il écoutait si la France asservie. En appelant, ne se réveillait pas.
Contre la mort j'aurais eu son courage. Quand sur son bras je pouvais m'appuyer. Ma voix pour lui demande un peu d'ombrage: Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Contre un pouvoir qui de nous se sépare Son éloquence a toujours combattu.
Ce n'était pas la foudre qui s'égare ; C'était un glaive aux mains de la Vertu. De la tribune on l'arrache; il en tombe Entre les bras d'un peuple tout entier. La haine est là; défendons bien sa tombe : Prêtez secours au pauvre chansorniier.
Dli Ul'.llANORR. 195
Tu roul)li;i<, pcMiple (Miror tiop voI;i,l!;(>, Sitôt qu'il r()ml)ro il goûta lo repos. Mais iiohle os(iuif, misa soc sur la plago, Il dut coinplor sur le retour des (lois. La seule mort troubla la solitude Où mes chansons accouraient l'égayer.
I*()ur ellacer quatre ans d'ingratitude, Prêtez secours au pauvre chansonnier.
Oui, qu'un tombeau témoigne de nos larmes. Assistez-moi, vous pour qui j'ai chanté Paix et concorde au bruit sanglant des armes, Kt sous le joug espoir et liberté.
Payez mes chants doux ii votre mémoire : Je tends la main au plus humble denier. De iManuel pour consacrer la gloire, Prêtez secours au pauvre chansonnier.
ET
Novembre 1815.
Pourquoi les libraires ne cossent-ils de vouloir des préfaces, et pourquoi les lecteurs ont-ils cesse de les lire? On agite tous les jours, dans de graves assemblées, une foule de questious bien moins importantes que celle-ci; et je me propose de la résoudre dans un ouvrage en trois volumes in-8", ((ui, si l'on en permet la pul)lication, pourra amener la réforme de plusieurs abus très-dangereux. Force, en attendant, de me conformer à l'usage, je me creusais la tète depuis un mois pour trouver le moyen de dire au public, qui ne s'en soucie guère, qu'ayant fait des chansons, je prends le parti de les faire imprimer. Le Bourgeois-Gentilhomnie, embrouillant son compliment à la belle comtesse, est moins embarrasse que je ne l'étais. J'appelais mes amis à mou aide; et l'un d'eux, profond érudit, vint il y a quelques jours m'offrir, pour mettre en tète de mon recueil, une dissertation qu'il trouve excellente, et dans laquelle il prouve que les flonflons, les fariradondé, les tourelouribo, et tant d'autres refrains qui ont eu le privilège de charmer nos pères, dérivent du grec et de l'hébreu. Quoique je sois ignorant comme un chansonnier, j'aime beaucoup les traits d'érudition. Knchanté de cette dissertation, je me préparais à en fair.> mon profit, ou plutôt celui du libraire, lorsqu'un autrn de mes amis, car j'ai beaucoup d'amis (c'est ce qu'il est bon de consigner ici, attendu que les journaux pourront faire croire le contraire); lorsque, dis-je, un de mes amis, homme de plaisir et de bon sens, m'apporta d'un air empresse un chiffon de papier trouvé dans le fond d'un vieux secrétaire.
« C'est, de Iccriturc de Collé! me dit-il du plus loin qu'il m'aperçut; j'ai confronté ce fi-agment avec le manuscrit des Mémoires du premier de nos chansonniers, et je vous en garantis l'authenticité. Vous verrez, en le lisant, pourquoi il n'a pas trouvé place dans ces Mémoires, qui ne contiennent pas toujours des choses aussi raisonnables. »
Je ne me le fis pas dire deux fois; je lus avec la plus grande attention ce morceau, dont le fond des idées me séduisit tellement, que d'abord je ne m'aperçus pas que le style pouvait faire douter un peu que Collé en fût l'auteur.
Malgré toutes les observations de mon ami le savant, qui tenaità ce que j'adoptasse sa dissertation, je fis sur-le-champ le pi ojet de me servir, pour ma préface, de ce legs que le hasard me procurait dans l'héritage d'un homme qui n'a laissé que des collatéraux.
Ceux qui trouveront ce petit dialogue indigne de Collé pourront s'en prendre à l'ami qui me l'a fourni, et qui m'a assuré devoir en déposer le manuscrit chez un notaire, pour le soumettre à la confrontation des incrédules. Ces précautions prises, je le transcris ici en toute sûreté de conscience.
PU Kl-' A (; ES. 'ÀOl