‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 2 sur 184 · P'UN PLATONICIEN · texte numérisé non relu

P'UN PLATONICIEN

«ACONTÉE PAR tJN DE SES AMIS (l).

Philoclès était assis au pied du platane. Polydore debout attendait en silence le récit du vieil aveugle. Voici donc ce récit qui devait exercer une si grande influence sur les destinées de laimable et vertueux jeune homme, le voici tel que Polydore se plaisait à le redire lui-même , dans la suite , à ses enfants.

«Timagène n'eut jamais de disciples , mais il eut quelques amis. Je me suis souvent entretenu avec lui du divin Platon et du sage Socrate. Timagène vivait sous le régne des sophistes qui perpétuaient encore, en apparence, Tancienne célébrité de la Grèce, mais qui déshonoraient en effet la raison humaine. Après avoir visité les différentes contrées

(i) C'est le commencement d'un ouvrage qui devait avoir pour titre /a Foi promise mac Gaiuls, et qui aurait été une peinture du monde à l'époque où le christianisme parut sur la terre.

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(le la terre, il ('tait revenu dans sa patrie, plein des choses extraordinaires (ju il avait recueillies. A cette époque Athènes, qui n'avait pu être dt'livrée par Olympiodorc, lui élevait une statue pour |)rix des {jénéreux et vains efforts de ce dernier athlète de la liberté fjrecque. Bientôt cette statue elle-même fut renversée. Tiuiaj^ène ]ileiu'a sur un peuple désormais condamné à 1 ijjuoniinie, à riguorance et à la servitude la plus honteuse, sur un peuple à qui il ne restait pas même le triste choix de ses oppresseurs. Retiré dans une petite habitation sur les bords de la mer, il cultivait sou jardin comme Alcinoiis; et les journées de 1 automne de sa vie s écoulaient dans lamertume des regrets. Cependant 1 époque de sa mort ne pouvait plus être éloignée, lâge commençait à glacer son sang; il atteignait son dix-huitième lustre. Ses amis voyaient bien qu'ils ne pouvaient pas espérer de le conserver encore lonjf-temps; et cette idée venait souvent les affliger au milieu de leurs entretiens. Timagène ne ressentait aucune tristesse de l'approche du terme fatal, et il disait: «.Te « vais restituer à la nature ce qu elle m'a prêté un "instant, mais Dieu a mis au-dedans de moi une " ame immortelle. » .le ne puis me rapjielei- sans un saisissement jiroloud les choses admirables (ju il nous disait alors, ef la iiianièie sublime dont il eonuuentait le Phédon et le Songe de Scipion. llélas! c'était le eliaiil du evgue; et plus le sage approchait de sa

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fin , plus ses discours acquéraient de cette majesté et de cette éloquence persuasive qui vont à l'ame. Je crois qu'une intelli{î,ence supérieure était venue habiter le corps usé de l'irréprochable vieillard, pour le rajeunir, et pour rendre les oracles de Dieu même par cette bouche qui ne fut jamais profanée.

«Un jour de printemps, Tima^jène entouré de ses amis , leur dit : » Si j'en crois un songe pareil à t< celui du f>rand Scipion, voici la dernière fois que «je jouirai du plaisir de vous voir, et de m'entretenir ' avec vous. " Ses amis effrayés le prièrent de ne point ajouter trop de foi aux rêves de la nuit. Il leur répondit en souriant : « Un génie que j'ai pris pour « le génie de la mort s'est approché de moi , et m'a « raconté l'histoire du phénix. Il a su me convaincre « qu'il me reste seulement une journée pour con- « struire le bûcher symbolique où doit être con- •' sumé tout ce que j'ai de mortel. Ce n'est cepen- >< dant pas aux révélations des songes que mon esprit «s attache, mais il me semble que mon ame aspire « plus que jamais à une autre vie. Écoutez donc les « pensées qui m'ont occupé. Soit l'idée de ma fin , qui ' ne peut pas être éloignée, soit une inspiration par- «ticulière, je me sens pressé de vous parler avec « la même solennité que si c'était pour la dernière ■' fois. »

« A ces mots , le visage de Timagène devint si auguste, et reçut si bien je ne sais quelle empreinte

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divine, que tout sentiment pusillanime et tcrrestit^ fut dompté parmi nous. Ces paroles du vénéial)lf vieillard, paroles qui devaient être en effet les dernières, furent écoutées en silence, et avec une émotion relif;ieuse. Je les ai recueillies, et tcllenuMit gravées dans ma mémoire, qu'il me semble encore, même en ce moment, (ju elles retentissent toujours à mon oreille.

"J'ai vécu, dit Timagène avec un calme tout « céleste, j'ai vécu dans un siècle où la multitude et " la rapidité des événements augmentaient bien vite « les trésors de rexpérience. Dès mes jeunes années, «j'ai atteint la vieillesse de la raison. Des malheurs u de tous les genres ont éprouvé mon courage, et je « n'ai point à me plaindre de la constance de la for- « tune. Chassé de mon pays que j'avais servi de toutes « mes facultés, je me mis à voyager. Sans doute, si « j'eusse voulu obéir, j'aurais pu demeurer à Athènes; « mais je préférai m'éloigner pour quelque temps >< de ma malheureuse patrie. J'ai «^tudié les mœurs et « les coutumes des différents peuples, de ceux qui soni «civilisés, et de ceux que nous appelons barbares. « Je me suis instruit de leurs traditions historiques et «religieuses; j'ai voulu connaître leurs cultes et le . motif ou l'origine de leurs cérémonies. Je me suis «initié dans la doctrine des sages, et j'ai comjian'' « les sectes philosophiques entre elles. J'(\sp«'-rais a trouver la vérité: la recliciche de la v('"rit('' ('lail le

<c but de toutes mes démarches, de toutes mes cour- « ses, de toutes mes études,

" Je ne vous raconterai point de nouveau ce que je u- vous ai raconté si souvent. Le temps me presse, et « il me semble que Dieu lui-même m'appelle auprès « de lui. Ah ! c'est là sans doute qu'enfin je trouverai « le repos et la vérité , car 1 esprit de l'homme ne " peut se reposer que dans la vérité. N'avons-nous « pas assez discuté les doctrines secrètes et publiques « des plus fameux sanctuaires , des plus célèbres « écoles ? Ne nous sommes-nous pas assez entretenus « de nos doutes et des hésitations de notre raison? « Mais, il vous en souvient, nous nous plaisions sur- « tout à l'étude de la religion et des mœurs de la na- « tion juive. Là seulement les sages pensaient comme « la multitude ; et la multitude était indocile. Nous ne « cessions d'admirer cette pensée vivante de Dieu " conduisant le peuple comme par la main, pour le « tirer de la maison de servitude ; de Dieu parlant « aux chefs du peuple; de Dieu donnant des lois au « peuple. Au milieu de tous les prodiges dont la " nation juive s'entoure, au milieu des traditions mer- « veilleuses dont elle se dit dépositaire , nous reve- '< nions toujours à cette croyance qui consiste dans « l'attente d'un Réparateur ; croyance admirable , « ailleurs, du petit nombre, là, de tous.

« O combien de fois nous avons senti le besoin « (le la nature humaine à ce sujet ! combien de fois

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« nous nous sommes arrêtés sur une do ces idées que .. le (jéuie de Platon savait trouver, à moins, toutcufois, qu'il ne l'ait apprise! Mais aujourd'hui, j'ai « plus que jamais la conscience de notre rébabilitau tion. Dieu ne nous a point déshérités; il nous fera « recouvrer un jour notre di(jnité perdue. Oui , je " crois le sentir, nous touchons à une rénovation de « siècles. Les systèmes rcli(jieux croulent de toutes .< parts ; les philosophes , qui avaient méprisé les .'doctrines mystérieuses, les interrogent avec une ' curiosité inquiète. N'entendez-vous pas une voix " sourde qui court par tout l'univers, et qui réveille « toutes les puissances de lame?... Ah! la terre, cette « fois-ci, ne sera pas vaincue par un barbare affamé .' de carnage; elle ne se tiendra pas en silence de- « vaut un dominateur superbe: elle sera conquise « par l'attrait tout pacifique de la vérité... "

« Le vieillard avait cessé de parler, un rayon du ciel semblait briller sur son front. Nous l écoutions encore, et nous nous aperçûmes que sa vie s'était éteinte au milieu de ses paroles prophétiques. Nous nous empressâmes de lui prodiguer des secours, mais inutilement; son ame s'était enfuie dans la région de réterncllc félicité.

" 11 y avait là ([uckpie chose de terrible et de dou\ en même temps: un homme privilégié qui échappe aux angoisses de la mort, qui annonce des joins nouveaux; et qui donne un gage de sa facuhc juo-

phétique, par sa mort même. A la vive douleur d'une si grande perte , nous ne pouvions nous empêcher de joindre Tespérance des prochaines merveilles qu'il avait prédites. Il avait soulevé à nos yeux un coin du voile qui venait d'être levé tout entier pour lui. Ainsi Timagène était pour nous un envoyé du ciel. Quand nous eûmes rassasié notre amour et notre respect des derniers témoignages qu'on donne à un mort, nous portâmes en pleurant la dépouille du vertueux vieillard à sa dernière demeure. Nous nous retirâmes ensuite en méditant ses paroles qui avaient acquis toute la solennité des tombeaux. "

Tel fut le récit de Philoclès. Polydore l'avait écouté avec une profonde attention, et un attendrissement tout mêlé d'un généreux enthousiasme. » Je «veux, dit-il, je veux, à l'exemple de Timagène, " aller à la recherche de la vérité »,

(Ce fragment de l'ouvrage en était l'exposition. Je m'étais donc proposé de faire voyager Polydore, pour s'enquérir de la vérité. Je voulais peindre ainsi le monde entier à cette époque d'attente générale qui précéda immédiatement le christianisme. Polydore, après toutes ces '^ourses entreprises pour un si noble but, revenait à Athènes, l'esprit tout plein de pensées confuses ; mais, en arrivant, il assiste à la première prédication de saint Paul , et le Dieu inconnu lui est enfin révélé. )

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