‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 20 sur 184 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

cette famille dans les différentes attitudes de la douleur et du désespoir , on eût dit qu'un vaste reptile l'enveloppait de ses anneaux immondes, et faisait éprouver à tous différents genres de supplice. JiC souvenir de tant de misère me déchire encore le cœur.

«O ma fille! ô Daphné! prends ta lyre; chante «les sources du Dircé, les sommets de l'Hélicon, «le tombeau d'Amphion et de Zétus.' Hélas! j ai « besoin de me remettre sans cesse dans la pen- « sée les douceurs de la patrie. Le soleil ne luit plus « pour moi; mais je sens quelque chose dans l'air, « qui n'est pas le parfum de l'Aonie. La fleur du « lotos ne m'envoie plus ses suaves émanations. Ma « fille, chante la patrie qui ne recevra point mes os ; « car je suis destiné à errer encore dans des contrées "étrangères. Quant à toi, sans époux, comme «Antigone, à cause de ton père, que devien- « dras-tu? »

" Mon père, dit la prêtresse d'Apollon, pourquoi « vous inquiéter avant le temps? Laissez-moi chan- « ter la patrie. Peut-être les accents des Muses pour- « ront-ils ramener le calme dans votre a me. "

A ces mots, Daphné accorde sa lyre mélodieuse, et chante, avec une douceur infinie, la terre des prodiges, les aventures merveilleuses qui l'ont illustrée, ces sites enchanteurs qui furent le berceau des

So ANTIGONE.

beaux-arts. Elle dit le char de Bacchus , traîné par des tijores appiivoiscs; les travaux d Hercule, qui ont répandu par toute la terre la p,loire du nom thébain. Elle dit la poésie et la musique, qui ont adouci les mœurs des premiers hommes.

«Vos chants, ô belle Dapliné, reprend aussitôt « Priam, ressemblent à ces doux concerts que des voix " inconnues font entendre dans les bosquets sacrés <( de l'Ida ou de Thymbrée. Mais, 6 vénérable vieilli lard ! et vous , charmante prêtresse d'Apollon , « pourquoi regrettez-vous tant cette patrie où vous « n'avez recueilli que des douleurs? pourquoi re- « çrettez-vous le sol ensemencé par Gadmus , ce sol «si funeste à ses habitants, cette terre ravagée par « mille fléaux et par des guerres impies? »

i< Vous ne savez pas, ô Priam! répond Tirésias, «vous ne savez pas les rigueurs de lexil. Rien ne « peut nous détacher de la terre qui nous a vus « naître , où nous avons formé nos premiers pas, où « nous avons en quelque sorte essayé la vie. L'air y « deviendrait de feu , que nous voudrions encore le « respirer. Nos souffrances elles-mêmes nous atta- « client à la patrie; et nous aimons les lieux où nous « avons souffert. Nous voudrions du moins y trou- « ver un tombeau; car souvent, hélas ! tel est l'uni- « que désir de l'homme. »

Pendant le discours du vieillard, Hélène sou pi-

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