‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 30 sur 184 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

gion du malheur. «Tu le vois, ma fille, disait « alors OEdipe, acheté-je assez cher le peu de jours « que la clémence des Dieux m'a laissés? Nous avons « fui les palais des rois pour éviter leurs superbes «dédains, mais par-tout la pauvreté est un op- « probre. Ah ! sans doute, il y a sur mon front quel- « que marque d'anathème; personne a-t-il jamais « essuyé de pareils outrages? Ma fille, abandonne- « moi à mon sort déplorable. "

«Non, mon père, répondit Antigone, non, je « ne vous abandonnerai point ; ne repoussez pas les « soins de votre fille ; avec vous, les mépris des hom- « mes ne me font aucune peine. »

Après avoir parcouru pendant quelque temps les ports de TAulide, les illustres bannis se retirèrent dans un hameau écarté, sur les bords de la mer. Antigone s'occupait à filer la laine, afin de nourrir son père. OEdipe aimait à rappeler l'histoire des premiers âges du monde, et à tirer de nouveaux sons de la lyre. Ils se promenaient ensemble sur la grève solitaire, ou s'asseyaient sur un rocher battu par les ondes menaçantes. Antigone décrivait la forme des navires qui traversaient l'Euripe; elle disait quelle était la couleur des voiles, les emblèmes qui décoraient la poupe, et le nombre de rameurs: OEdipe expliquait alors à quelle nation appartenait chaque vaisseau, car il connaissait

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les mœurs vt le {jouvcrnciiieiil de tous les peuples.

« Cejiciidant le roi portait dans son sein un trouble (piil ne pouvait plus contenir: son Iront chargé d'ennuis devenait de j)lus en j)lus sombre et terrible; son ame tout entière s'élançait vers le redoutable avenir. Tel un vieux cliêne de la forêt de Dodonc : l'arbre j^roplu'tique a vu s'écouler plusieurs (générations d honnues : son front chenu est tout noirci des coups du tonnerre, sou tronc robuste a résisté aux vicissitudes des saisons et aux ravages du temps; mais, au premier orage, il succombera; et il ne sait plus que prédire sa propre fin. Tel était Œdipe.

n Ma fille , dit-il un jour, je ne sais ce qu'il y a eu « moi; il me semble que jamais je n ai senti une telle «tristesse. C'est plus que de la douleur, ma fille; « oui, c'est plus que de la douleur. Je suis comme "jeté hors de la vie, et tu m'y rappelles encore. .Te " voudrais pouvoir ne rien aimer, ne rien regretter ; " ])eut-étre que je me plairais dans cet excès d aban- « don et de désespoir. Tes soins me sont inqiortuns , «ta tendresse me fatigue. Ah! que ne puis-je me « soulager par des malédictions ! Ma fille , pardonne « ces derniers égarements à ton malheureux père ! « J'ai à-la-fois et les désirs et les terreurs de la mort. M J'ai connue une sinistre pudeur (jui me porte à «enfouir dans lOndjre mes derniers instants, sem-

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