DEUXIÈME PARTIE
Le inonde est une création palingénésique et continue, dans tous les degrés de L'organisation. Nous avons vu que l'homme était une image de cette création palingénésique; mais ajoutons ici qu'il est tenu d'y coopérer par ses propres efforts, par des actes libres de sa volonté.
Il y a des hommes, et en plus grand nombre qu'on ne croit, qui n'ont pas le sentiment de l'immortalité : il est certain qu'on ne peut être immortel qu'avec ce sentiment, c'est-à-dire avec la foi. Les hommes donc qui en sont privés, ceux en qui l'intuition et l'autorité générale du genre humain n'auront pas suffi, ou, pour parler plus exactement , ceux qui , pour fonder en eux une croyance assurée, exigent des conditions au-dessus de nos facultés actuelles, ne peuvent manquer de parvenir un jour au sentiment de l'immortalité , attribut nécessaire de l'être intelligent qui ne doit pas finir. Peut-être ceux-là ne sont-ils dans ce monde que pour éprouver la foi des autres; et plus tard euxmêmes auront la foi.
La chrysalide, qui fut une chenille rampante, devient l'éclatant papillon qui se joue avec tant de grâce dans le vague des airs, qui se repose à peine sur le calice embaumé des fleurs* mais cette métamorphose, emblème si prodigué par l'Auteur de la vie universelle, est tout organique ; elle s'opère sans
t26 PALINGÉNÉSIE SOCIALE.
que la chenille ait besoin d'y concourir. 11 n'en esl point ainsi de la chrysalide humaine : il faut qu'elle se donne à elle-même les ailes brillantes sur les- < {uelles elle doit s élever de région en région , j usqu'au séjour de L'immutabilité et de la gloire éternelle.
Il me resterait encore beaucoup de choses à expliquer, ou plutôt à faire pressentir, relativement à la direction des affaires humaines, dont nous parlions tout-à-fheure , et manifestant alternativement ou simultanément la volonté conditionnelle, contingente, secondaire de l'homme, et la volonté inconditionnelle, nécessaire, suprême de Dieu ; mais alors je sortirais des bornes de cet écrit; et peut-être aussi serais-je trop aventureux dans un pareil sujet, si toutefois je ne l'ai pas beaucoup été jusqu'à présent, quoique au besoin je pusse appeler en témoignage quelques uns des premiers Pères de l'Eglise. Je suis donc forcé de marrêter.
Qu'on me permette cependant quelques mots sur les sibylles, à l'occasion de celle que j ai placée en Samothrace; et ce peu de mots suffiront pour solliciter de graves méditations sur un sujet si profondément mystérieux.
Les sibylles sont des êtres fort extraordinaires, dont l'existence merveilleuse n'est point contestée.
DEUXIÈME.PARTÎE. 127
Dans les collèges de cl ru id esses, chez les nations celtiques, il y avait des prophétesses qui excitaient la confiance et l'enthousiasme des peuples : elles étaient de la même nature que les sibylles.
Notre Jeanne d'Arc , dont l'existence est égalemen I merveilleuse et également incontestable, peut nous aider à pénétrer de tels phénomènes, non pour chercher à les expliquer, mais pour les constater.
Un sentiment intime, profond, puissant, s'agite dans un pays : ce sentiment se concentre dans une personne en qui réside une grande force d assimilation ; il s'identifie avec elle, il devient son moi, comme je lai dit. Remarquez que c'est presque toujours dans une femme que cette sorte d'identification est produite : la physiologie pourrait en dire la raison ; c'est par une faculté éminemment passive , semblable à la touche d'un clavier, que la Providence se met en contact avec la nature humaine, lorsqu'elle a résolu d'agir directement sur nos destinées.
La France était envahie par les étrangers. Le sentiment de la délivrance faisait frémir tous les cœurs généreux. Elevé à sa plus haute puissance d'exaltation par une foi vive en la religion du pays , ce sentiment de la délivrance devint lame et la vie de la magnanime Jeanne d'Arc. Elle fut à-la-fbis une sibylle et un héros. Son interrogatoire, véri-
i28 PALÏNGENESIE SOCIALE.
table monument de poésie et d'histoire, nous la montre complètement exempte de superstition, et pure comme un ange du ciel. Elle crut en sa mission, et elle eut raison d'y croire.
Elle savait, comme on sait les choses que l'on veut de toutes les forces de son être, comme on sait encore celles qu'une intuition extatique fait connaître, elle savait que le beau royaume de France était un royaume destiné à être indépendant, et à gouverner le monde. Toutes les fois, en effet, que la France manque à cette destinée, c'est, sous certains rapports, une perturbation de l'ordre général. La Providence n'a pas toujours en réserve une Jeanne d'Arc pour venir au secours d'un Charles VII.
A-t-il fallu l'occupation de i8i5, par toutes les armées de l'Europe, pour nous faire connaître Jeanne d'Arc? Un peuple sent le besoin de l'unité territoriale, de lunité de langue, de l'unité de traditions. Ce besoin , lorsqu'il est contrarié avec violence, se réfugie d'esprit en esprit, et finit par trouver un asile dans une organisation de sibylle. L'unité morale qui fait que tel peuple a son moi , son génie, cherche toujours à s'exprimer par l'étendue dans plusieurs, ou par l'intensité dans un seul individu.
I^e sentiment des destinées humaines produisit