‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 10 sur 69 · LA JEUNE TARENTINE · texte numérisé non relu

LA JEUNE TARENTINE

Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés! Oiseaux chers à Téthys! doux alcyons, pleurez!

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine : Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée, Et l'or dont au festin ses bras seraient parés, Et pour se§ blonds cheveux les parfums préparés.

Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles. Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles L'enveloppe : étonnée et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine ! Son beau corps a roulé sous la vague marine. Téthys, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L'élèvent au-dessus des demeures humides, Le portent au rivage, et dans ce monument L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement; Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas! autour de son cercueil :

« Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée, Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée. L'or autour de tes bras n'a point serré de nœuds, Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux. »

Blanche et douce colombe, aimable prisonnière (1), Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue ajjourd'hui (que le ciel était beau!)

(1) Ces vers, iatés de Saint-Lazare, s'adressent sans douto à mademoiselle de Coigny, la «jeune capti^'« ». (Voir les Odes.)

BUCOLIQUES ET EGLOGUES 21

Te promener longtemps sur le bord du ruisseau, Au hasard, en tous lieux, languissante, muette. Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile. De ne pouvoir aller, le ciel était si beau I Promener avec toi sur le bord du ruisseau.

Car, si j'avais osé, sortant de ma retraite,

Près de la tête amie aller porter ma tête,

Avec toi murmurer et fouler sous mes pas

Le même pré foulé sous tes pieds délicats,

Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie,

Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie,

Ces gardiens envieux qui te suivent toujours.

Auraient connu soudain que tu fais mes amours.

Tous les deux à l'instant, timide prisonnière.

T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière,

Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau.

Te promener encor sur le bord du ruisseau. •

Blanche et douce brebis à la voix innocente.

Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante.

Osé sortir du bois et bondir avec toi.

Te bêler mes amours et Rappeler à moi.

Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite

M'auraient vu. Par leurs cris ils t'auraient mise en fuite,

Et pour te dévorer eussent fondu sur toi

Plutôt que te laisser un moment avec moi.

22 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

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