‹ Œuvres poétiques (volume 2)Chapitre 39 sur 69 · AUX FRERES DE PANGE · texte numérisé non relu

AUX FRERES DE PANGE

Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,

Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.

Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul,

Que les pontifes saints autour de mon cercueil.

Appelés aux accents de l'airain lent et sombre.

De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,

Et sous des murs sacrés aillent ensevelir

Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.

Eh ! qui peut sans horreur, à ses heures dernières,

Se voir au loin périr dans des mémoires chères?

L'espoir que des amis pleureront notre sort

Charme l'instant suprême et console la mort.

Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques

Quelque bord fréquenté des pénates rustiques,

Des regards d'un beau ciel doucement animé.

Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai.

C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille

Qu'à mes mânes éteints je demande un asile :

Afin que votre ami soit présent à vos yeux.

Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux,

La pierre, par vos mains de ma fortune instruite.

Raconte en ce tombeau quel malheureux habite;

Quels maux ont abrégé ses rapides instants ;

Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps.

Ah ! le meurtre jamais n'a souillé mon courage.

Ma bouche du mensonge ignora le langage,

Et jamais, prodiguant un serment faux et vain,

Ne trahit le secret recelé dans mon sein.

Nul forfait odieux, nul remords implacable

Ne déchire mon âme inquiète et coupable.

Vos regrets la verront pure et digne de pleurs ;

Oui, vous plaindrez sans doute, et mes longues douleurs,

Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore.

Et ces fruits, dans leur germe éteints avant d'éclore,

Que mes naissantes fleurs auront en vain promis.

Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis.

Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse,

Au milieu des éclats d'une vive allégresse,

Frappés d'un souvenir, hélas ! amer et doux,

Sans doute vous direz : « Que n'est-il avec nous ! »

Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs ; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh ! que mollement reposera ma cendre, Si parfois, un penchant impérieux et tendre Vous guidant vera la tombe où je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leur ami ! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu. Qu'à votre belle vie ainsi m.a m.ort obtienne

Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne;" Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas ; Que la joie en vos cœurs ignore les alarmes; Que les peines d' autrui causent seules vos larmes. Que vos heureux destins, les délices du ciel. Coulent toujours trempés d'ambroisie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle ! Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle. Près de vous désolée, en accusant les dieux. Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux!

Pourquoi de mes loisirs accuser la langueur ? Pourquoi vers des lauriers aiguillonner mon cœur ? Abel, que me veux-tu ? Je suis heureux, tranquille. Tu veux m'ôter mon bien, mon amour, ma Camille, Mes rêves nonchalants, l'oisiveté, la paix ; A l'ombre, au bord des eaux, le sommeil pur et frais. Ai-je connu jamais ces noms brillants de gloire Sur qui tu viens sans cesse arrêter ma mémoire ? Pourquoi me rappeler, dans tes cris assidus. Je ne sais quels projets que je ne connais plus ? Que d'Achille outragé l'inexorable absence Livre à des feux troyens les vaisseaux sans défense ; Qu'à Colomb pour le nord révélant son amour. L'aimant nous ait conduits où va finir le jour... Jadis, il m'en souvient, quand les bois du Permesse

104 POESIES DE ANDRE CHExNIER

Recevaient ma première et bouillante jeunesse,

Plein de ces grands objets, ivre de chants guerriers,

Respirant la mêlée et les cruels lauriers,

Je me couvrais de fer, et d'une main sanglante

J'animais aux combats ma lyre turbulente;

Des arrêts du destin prophète audacieux,

J'abandonnais la terre et volais chez les dieux.

Au flambeau de l'Amour j'ai vu fondre mes ailes;

Les forêts d'Idalie ont des routes si belles !

Là, Vénus, me dictant de faciles chansons.

M'a nommé son poète entre ses nourrissons.

Si quelquefois encore, à tes conseils docile,

Ou jouet d'un esprit vagabond et mobile.

Je veux, de nos héros admirant les exploits,

A des sons généreux solliciter ma voix,

Aux sons voluptueux ma voix accoutumée

Fuit, se refuse et lutte, incertaine, alarmée;

Et ma main, dans mes vers de travail tourmentés.

Poursuit avec effort de pénibles beautés.

Mais si, bientôt lassé de ces poursuites folles.

Je retourne à mes riens que tu nommes frivoles,

Si je chante Camille, alors écoute, voi :

Les vers pour la chanter naissent autour de moi.

Tout pour elle a des vers ! Ils renaissent en foule ;

Ils brillent dans les flots du ruisseau qui s'écoule;

Ils prennent des oiseaux la voix et les couleurs ;

Je les trouve cachés dans les replis des fleurs.

Son sein a le duvet de ce fruit que je touche ;

Cette rose au matin sourit comme sa bouche;

Le miel qu'ici l'abeille eut soin de déposer

Ne vaut pas à mon cœur le miel de son baiser. Tout pour elle a des vers ! Ils me viennent sans peine, Doux comme son parler, doux comme son haleine. Quoi qu'elle fasse ou dise, un mot, un geste heureux, Demande un gros volume à mes vers amoureux. D'un souris caressant si son regard m'attire. Mon vers plus caressant va bientôt lui sourire. Si la gaze la couvre, et le lin pur et fin, Mollement, sans apprêt ; et la gaze et le lin D'une molle chanson attend une couronne. D'un luxe étudié si l'éclat l'environne, Dans mes vers éclatants sa superbe beauté Vient ravir à Junon toute sa majesté.

Tantôt c'est sa blancheur, sa chevelure noire; De ses bras, de ses mains, le transparent ivoire. Mais si jamais, sans voile et les cheveux épars. Elle a rassasié ma flamme et mes regards, Elle me fait chanter, amoureuse Ménade, Des combats de Paphos une longue Iliade; Et si de mes projets le vol s'est abaissé, A. la lyre d'Homère ils n'ont point renoncé. Mais, en la dépouillant de ses cordes guerrières. Ma main n'a su garder que les cordes moins fières Qui chantèrent Hélène et les joyeux larcins. Et l'heureuse Corcyre, amante des festins. Mes chansons à Camille ont été séduisantes. Heureux qui peut trouver des Muses complaisantes. Dont la voix sollicite et mène à ses désirs , Une jeune beauté qu'appelaient ses soupirs! Hier, entre ses bras, sur sa lèvre fidèle,

106 POÉSIES DE ANDRÉ CHÉnIER

J'ai surpris quelques vers que j'avais faits pour elle. Et sa bouche, au moment que je l'allais quitter, M'a dit : « Tes vers sont doux, j'aime à les répéter. » Si cette voix eût dit même chose à Virgile, Abel, dans ses hameaux, il eût chanté Camille , N'eût point cherché la palme au sommet d'Hélicon, Et le glaive d'Enée eût épargné Didon.

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