A CHARLOTTE DE CORDAY
Exécutée le i8 juillet 1793.
Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes. Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur/lvlarat parmi les immortels, Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile. Des fanges du Parnasse un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels,
La vérité se tait! dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux ! Vivre est-il donc si doux? De quel prix est la vie, Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie. Tremblante au fond du cœur, se cache à tous les yeux
Non, non, je ne veux point t'honorer en silence.
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime,
Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,
Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
Le noir serpent, sorti do sa caverne impure,
A donc vu rompre enfin, sous ta main ferme et sûre,
Le venimeux tissu de ses jours abhorrés !
Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
Tu vins redemander et les membres livides
Et le sang des humains qu'il avait dévorés I
Son œil mourant t'a vue, en ta superbe joie, Féhciter ton bras et contempler ta proie. Ton regard lui disait : « Va, tyran furieux, Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules délices, Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux. »
La Grèce, ô fille illustre, admirant ton courage,
Epuiserait Paros pour placer ton image
Auprès d'Harmodius, auprès de son ami;
Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse.
Chanteraient Némésis, la tardive déesse,
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
Mais la France à la hache abandonne ta tête. C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort.
Oh ! quel noble dédain fit sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te faire pâlir aux menaces de mort !
C'est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres, Et notre affreux sénat et ses affreux ministres, Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui, Ta douceur, ton langage et simple et magnanime Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime, Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.
Longtemps sous les dehors d'une allégresse aimable,
Dans ses détours profonds ton âme impénétrable
Avait tenu cachés les destins du pervers.
Ainsi, dans le secret amassant la tempête.
Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête
A foudroyer les monts et soulever les mers.
Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée, Tu semblais t'avancer sur le char d'hyménée ; Ton front resta paisible et ton regard serein. Calme, sur l'échafaud, tu méprisas la rage D'un peuple abject, servile et fécond en outrage, Et qui se croit alors et libre et souverain.
La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire, Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; Seule, tu fus un homme et vengeas les humains! Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme; Mais le fer pèserait à nos débiles mains.
Non, tu ne pensais pas qu'aux mânes de la France Un seul traître immolé suffit à sa vengeance, Ou tirât du chaos ses débris dispersés. Tu voulais, enflammant les courages timides, Réveiller les poignards sur tous ces parricides, De rapine, de sang, d'infamie engraissés.
Un scélérat de moins rampe dans cette fange. La Vertu t'applaudit; de sa mâle louange Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. 0 Vertu, le poignard, seul espoir de la terre, Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre Laisse régner le crime et te vend à ses lois.
STROPHE PRExMlERE
0 mon esprit! au sein des cieux, Loin de tes noirs chagrins, une ardente allégresse
Te transporte au banquet des dieux.
Lorsque ta haine vengeresse.
Rallumée à l'aspect et du meurtre et du sang. Ouvre de ton carquois l'inépuisable flanc. De là vole aux méchants ta flèche redoutée.
D'un fiel vertueux humectée ; Qu'au défaut de la foudre, esclave du plus fort,
Sur tous ces pontifes du crime, Par qui la France, aveugle et stupide victime,
Palpite et se débat contre une longue mort, Lance ta fureur magnanime.
AXTISTROPHE PREMIERE
Tu crois, d'un éternel flambeau Eclairant les forfaits d'uno borde ennemie,
Défendre à la nuit du tombeau
D'ensevelir leur infamie.
Déjà tu penses voir, des bouts de l'univers, Sur la foi de ma lyre, au nom de ces pervers. Frémir l'horreur publique; et d'honneur et de gloire
Fleurir m.a tombe et ta mémoire; Comme autrefois tes Grecs accouraient à des jeux,
Quand l'amoureux fleuve d'Elide Eut de traîtres punis vu triompher Aie! de; Ou quand l'arc Pythien d'un reptile fangeux
Eut purgé les champs de Phocide.