Oeuvres poétiques
ETTE édition des œuvres en vers d'André Chénier, pour le plan, pour l'ordre et la disposition des morceaux , est , en grande partie, calquée sur la belle édition critique donnée par M. Becq de Fouquières {2^ édition, revue et corrigée, 1872). Nous avons cependant interrogé sur plus d'un point, soit pour le texte même, soit pour les notes, l'édition plus récente et plus complète due aux soins pieux de M. Gabriel de Chénier (1874). Enfin, M. Louis Moland (1879), qui a fait usage des deux éditions sans s'astreindre à aucune d'elles, nous a fourni un petit nombre d'indications utiles. Malgré tant de travaux, de commentaires, d'hypothèses, on peut dire que l'édition définitive de Chénier n'est pas encore faite, en supposant qu'elle puisse se faire jamais. M. Becq a étudié son cuteur avec une patience merveilleuse et une érudition qu'on ne saurait trop louer; ce sont les recherches savantes d'une vie entière : mais il n'avait pas tous les textes. M. Gabriel de Chénier les a publiés avec une exactitude et un respect qui lui ont valu la reconnaissance de tous les lettrés; mais ce sont surtout des textes fidèles, des pièces authentiques et de précieux fils conducteurs, sans grandes discussions littéraires ni critiques. M. Moland, après eux, a surtout voulu faire œuvre de vulgarisateur; c'est la prise de possession des œuvres complètes du poète plutôt qu'un
André Chp"ier. a
Il NOTE SUR CETTE EDITION
travail nouveau, que l'éditeur eût été parfaitement en état d'entreprendre, s'il l'avait voulu.
La présente édition n'est pas une édition critique proprement dite, ce n'est même pas une édition complète. Mais elle a été faite dans un esprit de critique qui a tenu rigoureusement compte des travaux antérieurs, et qui donne le meilleur texte acquis, dans l'ordre actuellement admis comme le plus satisfaisant. On ne po ; T.it faire plus sans rentrer dans le champ des discusions infinies et des remaniements inextricables.
Nous disons que cette édition est un choix : on se tromperait en prenant ce mot à la lettre, car c'est un choix si abondant , et où les sacrifices sont en si petit nombre, que l'on peut à peine regretter ce que nous avons cru devoir omettre pour ne pas surcharger le volume.
Si l'artiste, le lettré, le curieux, trouvent une jouissance particulière et bien délicate à lire, à analyser, à comparer entre eux tous les essais, tous les fragm.ents d'un grand poète, ses ébauches les plus imparfaites, et jusqu'à ses simples projets; à pénétrer dnas son cabinet comme dans l'atelier d'un peintre pour fouiller avec lui ses cartons, vider ses portefeuilles et rêver devant les moindres coups de son crayon, ou dans celui d'un sculpteur pour y examiner les plus informes maquettes : la grande majorité des lecteurs veut dans une œuvre quelque chose de plus précis et de plus appréciable. Pour le public, c'est le tableau qui importe, non la palette. La famille d'André Chénier a bien fait de tout publier, de tout livrer, puisque Chénier n'a pu faire son triage, ni achever son oeuvre. Mais pour un livre destiné aux rayons familiers et à l'usage de tout le monde, il n'y avait pas lieu, en publiant tous les vers isolés, tous les brouillons, de recommencer les suppositions des éditeurs, de rattacher ou de séparer arbitrairement les fragments , de les déplacer, de les scinder, de leur donner des attributions douteuses, de remettre en question tant de choses.
Nous avons donc, sans hésitation, mais non sans regret, éliminé les menus essais, les trop courts fragments, les redites, les variantes, les vers détachés simplement liés entre eux par des explications en prose, toute la poussière de
NOTE SUR CETTE EDITION m
marbre, comme l'on a si bien dit, pour n'exposer dans ce musée littéraire que les statues et les statuettes entières ou à peine mutilées, ou encore les morceaux ayant quelque forme pour l'œil , les pièces ayant quelque sens pour l'esprit; en un mot, tout ce qui est métal tant soit peu travaillé, et non résidus et balayures d'or, que Chénier luimême n'eiit trouvés bons que pour le creuset. Ni le génie du poète ni sa gloire ne tiennent à cette superstition. Il suffisait de prendre du Chénier inédit l'essentiel et le meilleur. Qiiel poète, consulté sur l'emploi de ses manuscrits et de sas notes, permettrait davantage ?
On sait que de toutes les œuvres d'André Chénier deux pièces seulement furent imprimées de son vivant. Après sa mort, Marie-Joseph Chénier publia la Jeune Captive, puis la Jeune Tarentine. Chateaubriand et Millevoye citèrent de lui quelques vers. Quand Marie-Joseph Chénier mourut, en 1811, Daunou hérita des manuscrits des deux frères, qui rentrèrent plus tard dans la famille. Millevoye avait lu ceux d'André, et son talent s'en ressentit. Chênedollé en eut connaissance et faillit en faire prématurément un usage qui pouvait être malheureux. En 1816, un recueil de Fayolle en donna des fragments nouveaux. Henri de Latouche commença le travail par son édition de 18 19, souvent réimprimée, mais conçue avec un parti pris de retranchements et d'altérations arbitraires et des préoccupations personnelles qui n'étaient pas toutes désintéressées. Sans doute, Chénier sortait enfin du tombeau; mais l'honnêteté littéraire manquait à ce premier éditeur, et son admiration pour le poète s'alliait avec un médiocre respect de la vérité historique et un respect moindre encore des documents qu'on lui confiait. L'histoire des trois portefeuilles est un pur roman. Des manuscrits prêtés, un grand nombre ne furent pas restitués ; on en avait heureusement conservé des copies. En 1889, 1840 et 1841, Sainte-Beuve s'en mêla, se mit en relation avec M, Gabrid