A PARIS
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près le départ des carrosses
d'Orléans
MCMIX
PQ
no*]
VIE DE HONORÉ DURFÉ
Chevalier de Malthe Par Perrault
Quoy que les Romans soient d'une antiquité immémoriale, et que les narrations d'Avantures fabuleuses ne soient gueres moins anciennes que les Histoires véritables, M. d'Urfé peut néanmoins estre regardé comme original dans l'espèce de Roman qu'il nous a laissé. Presque tous les autres excepté ceux qui ont esté faits depuis, ou ne racontent les Avantures que d'un seul Héros, ou de plusieurs Héros d'une mesme espèce ; le sien est un Tableau de toutes les conditions de la vie humaine. On y voit des Rois, des Princes, des Courtisans, et de simples Bergers dont il dépeint d'une manière si naïve les mœurs et les occupations innocentes, que l'idée qu'il en donne a charmé non seulement toute la France, mais toute l'Europe pendant l'espace de plus de cinquante années. Quelque vénération qu'on soit obligé d'avoir
VIE DE HONORE DURFE
pour les admirables Poésies d'Homère, qui ont fait les délices de tous les temps, je croy qu'on peut dire néanmoins qu'à les considérer du costé de l'invention, des mœurs et des caractères, l'Astrée quoy que Prose ne mérite pas moins lei.om de Poëme et ne leur est guère moins inférieure. C'est le jugement qu'en ont fait de tres-sçavans hommes, quoy que tres-prevenus pour les Anciens contre les Modernes.
Honore d'Urfé,. cadet de l'Illustre Maison d'Urfé dans la Province de Forest, eut deux frères dont l'aisné épousa l'heritiere de la Maison de Chasteaumorant, mais dont le mariage fut dans la suite "déclaré nul à cause de son impuissance. Il se rit Prestre, et mourut Doyen du Chapitre de S. Jean de Montbrison, Prieur de Mont-Verdun. Le second fut Grand Escuyer du Duc de Savoye, et vescut plus de cent ans. Celuy dont je fais l'Eloge fut Chevalier de Malthe, et s'acquitta des devoirs de sa profession avec toute la bravoure et toute l'exactitude qu'elle pouvoit demander. Cependant ce n'est point tant par cet endroit, quoy que trèsbeau et tres-brillant, qu'il nous oblige à le mettre au nombre de nos Illustres, c'a esté principalement par la beauté et la fécondité de son génie, qui paroist avec tant d'éclat dans le Roman qu'il nous a laissé, que nous avons esté forcé à luy rendre cette justice.
Ce Roman n'est pas un pur Roman, c'est un tissu enigmatique des principales Avantures de son Auteur. Avant qu'il partist pour faire son stage à Malthe, où il demeura plusieurs années de suite, il avoit pris de l'amour pour Mademoiselle de Chasteaumorant, unique héritière de sa Maison, belle, riche et fiere ; mais de ceste fierté noble
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qu'inspire ordinairement la grande vertu. Pendant son absence, on la maria avec le frère aisné de celuy dont je parle. Ce mariage se fit par considération. Les Maisonsd'Urfé et deChasteaumorant, les deux plus grandes Maisons de tout le Forest, estoient ennemies entre elles, leurs interest avoient divisé toute la Noblesse du Pays ; de sorte que les Parens de part et d'autre furent bien aises de tarir par cette alliances la source des querelles et des malheurs qui pouvoient arriver à tous momens. D'Urfé, à son retour de Malthe, trouva sa maistresse mariée avec son frère. Il ne laissa pas de l'aimer toujours, et il y a apparence qu'il n'ignoroit pas le secret défaut de son frère; qui après dix années d'un mariage apparent avoua son impuissance. Le Chevalier d'Urfé obtint dispense de ses vœux, et après avoir surmonté plusieurs difficultez, épousa Mademoiselle de Chasteaumorant.
Ces Avantures ont donné lieu à celles de Celadon, de Silvandre. d'Astrée, et de Diane, qui en sont des images mystérieuses. Diverses autres Avantures des personnes les plus qualifiées de la Cour de son temps, luy ont encore fourni de matière pour l'ingénieuse construction de son Roman.
Quoy que cet Ouvrage, de mesmc que tous ceux qui luy ressemblent, ne soient pas d'une fort grande solidité, et ne méritent gueres d'estre lus par ceux qui ne cherchent qu'à s'instruire dans les Sciences, ou à remplir leur esprit des préceptes d'une exacte et severe morale, quoy qu'on ne puisse pas mesme disconvenir que la lecture n'en soit dangereuse, particulièrement pour les jeunes personnes, qui déjà portées d'elles-mêmes à gouster les charmes de l'amour, y sont encore entraisnées par les exemples qu'elles y voyent de cette
VIE DE HONORE DURFE
passion, d'autant plus dangereuse, qu'elle y est dégagée de toutes sortes d'impuretez ; néanmoins comme les Anciens se sont fait un très-grand honneur d'avoir eu des Auteurs excellens dans ces sortes d'Ouvrages, et que l'on prétend l'emporter beaucoup sur tous ceux des siècles suivans, j'ay crû pouvoir aussi regarder avec beaucoup d'estime ce que notre siècle a produit de beau dans ce genre d'écrire, estant vray que les mœurs et les caractères du Roman de l'Astrée n'ont pas moins d'art et d'agrément que ceux de tous les Anciens Poètes. Il ne luy manque qu'un certain respect qu'imprime l'antiquité, qui redouble toujours le prix des Ouvrages qu'elle consacre.
Charles Perrault. Les hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, t. h, p. 39-40.
Honoré d'Urfé offre un des exemples les plus frappants qui soient des changements du goût et de Tinstabilité des réputations littéraires. Non seulement ses œuvres secondaires — celles qu'on peut bien dire inconnues, même de nom, du public de nos jours, les Epîtres morales ou la Sireine — ont été maintes fois rééditées au début du xvir3 siècle ; mais encore et surtout, son grand ouvrage, YAstrèe, souleva, dès qu'il eût paru, un enthousiasme inconcevable (i). La cour et la ville, la province et l'étranger même en furent aussitôt séduitset enivrés. Tout mal disposé qu'il pût être envers l'auteur, soldat de la Ligue et serviteur dévoué du duc de Savoie, Henri IV oubliait, à le lire, les douleurs de la goutte (2). « Dans la société de la famille [du cardinal de Retz], on se divertissait, atteste Tallemant des Réaux, à s'écrire des questions sur YAstrèe ; et qui ne répondait pas bien payait pour chaque faute une paire degantsde Frangipane. On envoyait
(1) Je ne cite ici que quelques exemples. Voir la leçon de M. Abel Lefranc (.Revue des Cours et Conférences, 21 décembre 1905). ri) Mémoires de Bassompierre, année 1609.
sur un papier deux ou trois questions à une personne, comme par exemple à quelle main était Bonlieu au sortir du pont de la Bouteresse et autres choses semblables, soit pour l'histoire, soit pour la géographie : c'était le moyen de bien savoir son Astree »; mais il y en avait qui trichaient un peu, car ils allaient consulter d'Urfé en personne (i). Quand lui même — assez peu modestement, mais la modestie fut de tous temps le moindre défaut des hommes de lettres — se vantait d'avoir « peint pour l'éternité », composé un « livre singulier et qui ne périrait point », un livre « qui était le bréviaire de tous les courtisans», Saint François de Sales applaudissait fort à cette « généreuse remarque ». Pierre Camus, le bon évêque de Belley, tout romancier qu'il fût, n'hésitait pas à renchérir encore sur l'éloge de son triomphant rival, admirant comme « il réussissait merveilleusement en l'une ou l'autre éloquence, libre et nombreuse, je veux dire en l'art oratoire et en la poésie »; «la mémoire (de YAstrèe) écrivait-il encore avec une espèce de dévotion, m'est douce comme l'épanchement d'un parfum (2) ». Du fond de l'Allemagne, vingt-neuf princes ou princesses et dix-neuf grands seigneurs ou dames, écrivaient à d'Urfé qu'ils savaient par cœur les trois premières parties de son ouvrage, qu'ils attendaient impatiemment la suite; et, réunis en une «Académie des vrais amants » qui s'étaient partagé les noms
(1) Tallemant, édition Monmerqué et Paulin Paris, V, 484. — Il y a dans les Mémoires du cardinal de Retz des souvenirs très nets de VAstrée.
(2) Cité par Aug. Bernard, Les d'Urfé, p. 162 et parLe Breton, Le Roman français au XVII' siècle, p. 4.— Etienna Pasquier ne montre pas moins d"enthousiasme. Cf. sa lettre à d'Urfé, Lettres, XVIII, x.
des personnages de lAstrée, ils suppliaient l'auteur d'accepter pour lui-même le nom de Céladon, duquel aucun d'eux ne s'était senti assez digne (i). Même après la mort de d'Urfé, l'enthousiasme ne se ralentit point. Huet, dans son traité De l'origine des romans, et du ton de Boileau célébrant Malherbe, disait: «Monsieur d'Urfé fut le premier qui tira nos romans de la Barbarie et les assujettit aux règles, dans son incomparable Astrèe, l'ouvrage le plus ingénieux et le plus poli, qui eût jamais paru en ce genre et qui a terni la gloire que la Grèce, l'Italie et l'Espagne, s'y étaient acquise (2). » Dans sa Lettre à Mademoiselle de Scudiry, « évêque plus que sexagénaire » qu'il était alors, il ne retire rien de son admiration passée : « J'étais presque enfant quand je lus ce roman pour la première fois, et j'en fusjsi pénétré que j'évitais depuis de le rencontrer et de l'ouvrir, craignant de me trouver forcé de le relire, par le plaisir que j'y prévoyais, comme
par une espèce d'enchantement Lorsque je me
trouvai engagé à écrire ce petit traité De l'origine des romans,... je relus VAstrée d'un bout à l'autre. Et, comme l'âge m'avait mûri l'esprit et que l'étude m'avait formé le goût, j'y trouvai de nouveaux charmes et je demeurai persuadé qu'il conserverait son prix tant que les lettres fleuriraient et que les productions de l'esprit seraient estimées. Je ne me déuîs point de ce que j'ai dit de M. d'Urfé dans ce traité (3) ». Patru, au sortir du collège, « savait
(1) II. Aug. Bernard, p. 63, 166, 171.
(2) Edition de 1721, p. 223.
(3) P. 229, sqq. — M1" de Scudéry, de son côté, proclame au tlél'iit ('Artamene qu'elle a pris pour « uniques modèles l'immortel Heliodore et le grand d'Urfé ». Seul leur route mène infailliblemeit à la gloire.
presque par cœur » les trois volumes qui avaient alors paru. A bien des années de là il se souvenait de la joie qu'il avait éprouvée à voir l'auteur et à pouvoir converser avec lui de son chef d'œuvre, si bien que, disait-il, « encore aujourd'hui, je ne puis penser sans plaisir à des heures si heureuses » ; selon lui, « la mémoire de Céladon et d'Astrée durera autant que les lettres françaises, ou, pour mieux parler, autant que le monde (i) ». Pellisson proclamait d'Urfé « un des plus rares et des plus merveilleux esprits de la France » ; et Segrais, sur la fin de sa vie, trouvait encore VAstrée si belle qu'il aurait eu plaisir à la relire une fois de plus (2). Les plus grands mêmes l'admiraient ou l'imitaient ou du moins subissaient son influence. La Fontaine tirait un opéra de VAstrée et célébrait l'« œuvre exquise » de « Monsieur d'Urfé )) :
Etant petit garçon, je lisais son roman Et je le lis encore, ayant la barbe grise (3).
« Bossuet emprunta à VAstrée des phrases de son Panégyrique de Saint Bernard, comme Corneille y avait pris des vers du Cid... Les frères Parfaict attestent que, durant une trentaine d'années les auteurs dramatiques y puisèrent le sujet de presque
(1) Plaidoyers et Œuvres diverses : Eclaircissements sur l'histoire de VAstrée, p. 889, sqq.
(2) Segraisiana, p. 29.
(3) Ballade. — Cf. Epître à Huet :
Des Bergères d'Urfé chacun est idolâtre.
toutes leurs pièces (i); et peut-être ne serait-il pas très malaisé de montrer qu'il y a encore du Céladon dans les jeunes premiers de Racine \2) » Enfin, — c'est tout dire — Boileau, Boileau lui-même, le pourfendeur des Gomberville, des La Calprenède, des Desmarets, des Scudéry, reconnaît que d'Urfé J a su mettre dans son œuvre principale « une narration également vive et fleurie, des fictions très ingénieuses et des caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis. Il composa ainsi un roman qui lui acquit beaucoup de réputation et qui fut fort estimé même des gens du goût le plus exqujs, bien que la morale en fût fort vicieuse, ne prêchant que l'amour et la mollesse et allant même quelquefois jusqu'à blesser un peu la pudeur (3) ».
(1) Cf. Segraisiana, p. 144 : « Pendant près de quarante ans, on a tiré presque tous les sujets de pièces de théâtre de YAstrée, et lei poètes se contentaient ordinairement de mettre envers ce que M. d'Urfé y fait dire en prose aux personnages ». — Voir là-dessus Bona ous, p. Mû.
(2) Le Breton, p. 5. — Cf. Brunetière (Manuel); après avoir dit que la Princesse de Clèves n'est qu'un épisode de YAstrée, il ajoute : « On peut aller plus loin encore et retrouver quelque chuse de l'inspiration de YAstrée,. dans les tragédies de Racine, dans les comédies de Marivaux, dans les romans de Prévost, dans J.-J. Rousseau, et peut-être d« nos jours même jusque dans certains romans de George Sand ».
(3) Les héros de roman, Discours préliminaire. — On trouve un peu plus loin un passage curieux qui nous révèle une des causes de l'indulgence de Boileau envers d'Urfé. C'est que, — si étrange que cela puisse paraître — il le considère en un certain sens comme son précurseur : « Au lieu que d'Urfé, dans son Astrée, de bergers très frivoles, avait fait des héros de roman considérables, ces auteurs au contraire — les Scudéry et autres, — des héros les plus considérables de l'histoire, firent des bergers très frivoles et quelquefois même des bourgeois encore plus frivoles que ces bergers ». Ainsi, pour Boileau, YAstrée est à Clélie ce qu'est l'héroï-comique au burlesque, le Lutrin à YEnéide travestie.
Au xvme siècle encore, l'abbé Prévost trouvait dans VAstrée « un composé enchanté d'intrigues intéressantes, mais naturelles, de situations heureuses, telles que la scène ne nous en offre point de si touchantes (i) ». Et Jean-Jacques Rousseau, après en avoir charmé sa jeunesse, y consolait les déceptions de son âge mûr et oubliait ses ennuis à le relire (2). Mais c'étaient l'abbé Prévost et Jean- Jacques, deux hommes passionnés et romanesques, deux aventuriers du sentiment. A côté d'eux, l'enthousiasme allait s'affaiblissant. La Harpe avouait qu'il n'avait jamais eu le courage d'achever les dix volumes de VAstrée (3) ; en 1728, Nicéron se faisait évidemment l'écho de l'opinion commune, en écrivant : « Ce livre qui faisait autrefois les délices des personnes les plus spirituelles et même des savants, n'est plus lu maintenant ; le goût de ces romans de longue haleine et où les aventures sont entassées les unes sur les autres sans qu'on en voie jamais la fin a subsisté quelque temps, mais il est entièrement passé. On n'est plus d'humeur à se prêter longtemps à des idées si frivoles et ceux qui ont conservé le goût du roman ne veulent plus que de ces histoires qui durent assez pour les amuser, mais non point assez pour leur causer de l'ennui (4). »
Le déclin est déjà commencé. Dès lors, il se prononce de plus en plus. Aujourd'hui, d'Urfé occupe
(1) Cité par Aug. Bernard.
(2) Confessions, part. I, liv. iv.
(3) Cité par Aug. Bernard.
(4) Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres, vi, 226. — Notons cependant que Fontenelle a loué en vers, élégants et froids, malgré les exclamations et les invocations, le roman de d'Urfé. Mais n'y était-il pas obligé par cela seul qu'il se croyait poète bucolique » ?
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sa place légitime dans l'histoire de la littérature française et surtout dans l'histoire du roman; mais, sauf les historiens et les critiques de profession, qui le lit vraiment? et qui donc, parlant encore d'Astrée ou de Céladon, en parle autrement que par ouï-dire?
Nous n'avons pas à discuter ici toutes les questions que peut soulever YAstrèe (i), puisque nous ne considérons en d'Urfé que le poète. Mais, pour cette raison même, il en est une au moins, de ces questions, qu'il importe d'examiner — sinon de résoudre définitivement. Qu'y a-t-il de vrai et qu'y a-t-il de personnel dans YAstrèe et par conséquent ; dans les poésies dont le roman est semé ? Est-ce fiction pure ? Est-ce confession, voilée sans doute,
(1) Outre les histoires de la littérature et notamment Brunetiere, Manuel, Lanson, Manuel et Manuel Bibliographique, Morillot, Hist. lit. franc, sous la direction de Petit de Julieville, — voir Camus, Esprit de Saint François de Sales, VI : Patru, Eclaircissements sur l'histoire de VAstrée ; Huet, Traité de l'origine des Romans et Lettre d Af "• de Scudéry; Perrault, Les hommes illustres, II, 39; Mercure Français, Lettre de la Goûte, juin 1683 ; Moreri, artUle Vrfé; abbé Goujat, Bibliothèque française, XIV, 354 ; Nicéron, Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres. VI, 218 ; Vipneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature, III, 141 ; abbé d'Artieny, Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature, V, 20; Henri Martin, Dictionnaire de la conversation, article Astrée ; Aug. Bernard, Les d'Urfé, et Recherches bibliographiques sur le roman d'Astrée dans Bulletin du Bibliophile, 1859; Viollet le Duc, Bibliothèque poétique ; Bonafous, Etudes sur V Astrée et sur Honoré d'Urfé; de Loménie, La littérature romanesque en France (Rev. des Deux Mondes, {•• décambre 1857 et 15 juillet 1858 et 1" février 1862) ; Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, III, 62, et Index de VAstrée (Rev. d'hist. litt., juillet 1898); L.
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déguisée autant qu'on voudra, mais confession pourtant? Et si nous y trouvons peut-être des événements imaginaires, n'y trouverons-nous pas néanmoins des sentiments réels ?
Les premiers lecteurs n'ont pas hésité; tous ils ont cru que d'Urfé avait mis en scène des personnages vrais, et s'y était mis lui-même. C'est ce qui se disait « dans le monde », au témoignage de Patru; et, après avoir interrogé le grand homme en personne, l'honnête Patru déclarait : « Toutes les histoires de VAstrée ont un fondement véritable; mais l'auteur les a toutes romancées, si j'ose user de ce mot, je veux dire que pour les rendre plus agréables, il les a toutes mêlées de fictions qui, quelquefois, sont des fictions toutes pures, mais le plus souvent ce ne sont que voiles d'un ouvrage exquis, dont il couvre de petites vérités qui, autrement, seraient indignes d'un roman ». Pour mieux
Feugère, Femmes poètes du XVI' siècle; V. Fournel, La Littérature indépendante ; R. de Chantelauze, Etude sur les d'Urfé; Mario Proth, Au pays de VAstrée ; Korting, Geschichtedes franzôsischen Romans in XVII' lahrhundert; Montégut, En Bourbonnais et en Forez; Le Breton, Le roman français au XVII' siècle ; Monllot, Le roman en France ; Brunetière, Etudes critiques (IV) ; Faguet, Leçons sur Honoré d'Urfé (Revue des Cours et Conférences, 4895, t. II, p. 97, sqq.); Oh. Banti, L'Amintas du Tasse et VAstrée de d'Urfé; abbé Reure, Revue du Lyonnais, 1900 et Bulletin de la Diana, 4908 ; de Fustyet Cigalier, Au Pays de VAstrée dans Revue Forézienne, 1900 ; Callet, Le Séjour d'H. d'Urfé à Virieu, dans Annales de la Société d'Emulation de l'Ain, 4904 ; Germa, L'Astrée, sa composition, son influence ; A. Lefranc, Leçons sur VAstrée (Revue des Cours et Conférences, 4905, t. II, p. 53, sqq.); Marsan, La Pastorale dramatique en France ; Dumoulin, La Femme des deux Urfé. (Temps, 40 sept. 4908) ; René Bazin, Discours (Journal des Débats, 24 septembre 4908) ; G. Reynier, Le roman sentimental avant VAstrée.
dissimuler, tantôt d'Urfé idéalise ou symbolise des faits réels, tantôt il confond plusieurs histoires en une, tantôt il en divise une seule en plusieurs, tantôt il emploie des termes volontairement inexacts, tels que « se marier » pour « s'aimer », tantôt enfin il change les lieux, les temps, Tordre des faits, où il use à la fois de tous ces déguisements. Si la mort Ta empêché de donner à Patru, comme il Pavait promis, le mot de toutes ces énigmes, du moins il lui a confirmé que c'étaient bien des énigmes et qu'il y avait un « mot ». \J Astrée serait donc un livre à clefs (i).
D'après les premiers auteurs de ces clefs, la principale histoire de VAstrée serait l'histoire de d'Urfé lui-même. Les familles d'Urfé et de Châteaumorand, longtemps ennemies, se réconcilièrent enfin et il fut convenu que Diane épouserait l'aîné des d'Urfé. Honoré, tout enfant qu'il fût, s'éprit de sa future belle-sœur et, pour changer le cours de ses idées, on l'envoya faire un séjour à Malte. A son retour, il trouva Diane mariée; longtemps il réprima son amour, mais quand enfin l'union d'Anne d'Urfé fut annulée, Honoré céda à sa passion devenue légitime et, après vingt-quatre ou vingt-cinq ans de constance, l'hymen couronna sa flamme — comme on eût dit alors. Telle est l'histoire qui fait le fond de VAstrée: Céladon, c'est lui et Astrée, c'est Diane (2). Il y avait bien à cela quelques difficultés, que dès le xvir* siècle signalait le savant Huet. Tel détail après coup paraissait controuvé, tel autre contradictoire avec le fond même de la légende; mais on trouvait et lui-
(1) Patru. ~ Cf. Drujon, Les livres à clef, article Astrée.
(2) Du reste, il est aussi Sylvandre et elle est aussi la Diane de VAstrée.
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même le premier trouvait réponse à tout. S'il était faux que les familles d'Urfé et de Châteaumorand eussent jamais été en querelle, cela n'empêchait pas qu'Honoré n'ait pu s'éprendre de sa belle-sœur, de quelque manière qu'elle le fût devenue ; si Honoré- Céladon, à ce qu'on croyait, plantait là bien vite Diane-Astrée, ce n'était pas une difficulté ; il n'en était pas moins un amant constant : il n'en était pas moins toujours amoureux, sinon d'Astrée même, mais « de l'idée qu'il conservait de l'Astrée du temps passé, si différente de l'Astrée d'alors (i) ».
Malheureusement d'autres, les d'Artigny, les Aug. Bernard, ont fait intervenir la gênante chronologie et l'indiscrète enquête. Ils insistent sur les révélations de Huet : Honoré a épousé Diane uniquement par intérêt, il s'en est bien vite lassé et séparé. Ils allèguent des objections nouvelles. Quand Diane épousa son frère Anne, Honoré avait environ sept ans : qu'il l'ait aimée alors, c'est d'une précocité sentimentale qu'on admettra difficilement. Il n'est jamais allé à Malte : on ne l'y a donc pas envoyé pour le guérir de sa passion. — Et voilà toute l'histoire par terre.
De Loménie en a ramassé les morceaux. Il insiste sur l'autorité du témoignage de Patru : ce fort honnête homme, en reconnaissant que d'Urfé ne lui a pas tout dit, en raison de sa jeunesse, affirme en même temps que son récit est « très peu de chose de ce qu'il a pu dérober » à celui qu'il appelle « notre illustre », pendant « les bienheureuses conversations qu'il a eues avec lui ». Il y a donc là un fondement vrai à la légende, dont les détails seuls
(4) Huet.
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peuvent être faux. Honoré d'Urfé, au sortir du collège, a vécu dans l'intimité de sa jeune bellesœur, qui n'était mariée qu'en apparence; il savait sans doute à quoi s'en tenir sur ce mariage blanc ; il a pu l'aimer sans crime, en espérant pour l'avenir... Réduite à cela, la légende n'a plus rien d'invraisemblable.
Et voici que des érudits arrivent à la rescousse, recousant ce que de fâcheux érudits avaient décousu. L'abbé Reure démontre qu'Honoré d'Urfé et sa femme n'ont point vécu séparés : à partir de 1600 on les voit à chaque instant ensemble à Virieu, comme à Châteaumorand et à Paris. D'autre part, en lisant soigneusement Y Astrée, on trouve, comme M. Lefranc la montré avec bien d'autres, des identifications vraisemblables, probables, presque certaines
Mais, pour savoir le vrai, rien ne vaut le témoignage de l'auteur lui-même. Dans sa Lettre à la Bergère Astrée, qui fait la seconde dédicace ou l'introduction du premier volume, Honoré d'Urfé dit à son héroïne : « Si tu te trouves parmy ceux qui font profession d'interpréter les songes et descouvrir les paroles plus secrettes d'autruy, et qu'ils asseurent que Céladon est un tel homme et Astrée une telle femme : Ne leur responds rien, car ils sçavent assez qu'ils ne sçavent pas ce qu'ils disent; mais supplie ceux qui pourroient estre abusez de leurs fictions, de considérer que si ces choses ne m'importent, jaurois eu bien peu d'esprit de les avoir voulu dissimuler et de ne l'avoir sceu faire. Que si en ce qu'ils diront il n'y a guère d'apparence, il ne les faut pas croire, et s'il y en a beaucoup, il faut penser que pour couvrir la chose que je voulois tenir cachée et ensevelie, je l'eusse autrement dé-
guisée. Que s'ils y trouvent en effet des accHens semblables à ceux qu'ils s'imaginent, qu'ils regardent les parallelles et comparaisons que Plutarque a faictes en ses Vies des Hommes illustres ». C'est une dénégation. Or, envoyant son Astrée à Etienne Pasquier, Honoré lui écrivait : « Ceste Bergère que je vous envoyé n'est véritablement que l'histoire de ma jeunesse, sous la personne de qui j'ay représenté les diverses passions, ou plustost folies, qui m'ont tourmenté l'espace de cinq ou six ans (i) ». C'est un aveu.
Qui croire, d'Honoré parlant à Astrée, c'est-à-dire au public, ou d'Honoré parlant à Pasquier? Evidemment le dernier (2). La protestation publique de l'auteur n'est destinée qu'à couvrir les apparences ; s'il s'élève à l'avance contre les identifications, c'est qu'il les sent inévitables. Qui ne sait que se défendre trop tôt, c'est se dénoncer?
Donc il y a dans V Astrée non point peut-être l'histoire d'Honoré et de Diane, mais bien l'histoire des « diverses passions » qui ont occupé « cinq ou
(1) Lettres d'Etienne Pasquier, XVIII, ix.
(2) On pourrait alléguer encore bien d'autres passages imprimés, par exemple, la lettre de l' « autheur » A la Rivière du Lignon, qui ouvre la troisième partie : d'Urfé y proclame que c'est bien sa propre passion qu'il a dépeinte. Mais ces déclarations publiques me semblent moins probantes : un sceptique pourrait alléguer — et la chose n'est pas impossible —que l'écrivain a fini par prendre l'attitude et par jouer le rôle que tant d'admirateurs lui suggéraient à force de les lui prêter. Noter en effet que dans ces passages destinés aux lecteurs, d'Urfé avoue une grande passion, unique, mystérieuse, romanesque, poétique — presque romantique déjà : un amour à la Céladon ; au contraire, dans sa lettre privée à Pasquier, il avoue des passions diverses et qui se sont succédé bien vite ; des amours à la façon d'Hylas.
six ans » de sa vie (i); et, dans le roman, comme dans les poèmes qui y sont inclus, comme dans les autres poèmes sans doute, il y a une part de vérité. Ainsi Boileau avait raison, quand il écrivait : « Honoré d'Urfé, homme de fort grande qualité dans le Lyonnais, et très enclin à l'amour, voulant faire valoir un grand nombre de vers qu'il avait composés pour ses maîtresses, et rassembler en un corps plusieurs aventures amoureuses qui lui étaient arrivées, s'avisa d'une invention très agréable. Il feignit que dans le Forez..., il y avait eu... une troupe de bergers et de bergères... Tous ces bergers et toutes ces bergères étant d'un fort grand loisir, l'amour, comme on peut le penser, et comme il le raconte lui-même, ne tarda guère à les y venir troubler, et produisit quantité d'événements considérables. D'Urfé y fit arriver toutes ses aventures, parmi lesquelles il en mêla beaucoup d'autres, et enchâssa les vers dont j'ai parlé, qui, tout méchants qu'ils étaient, ne laissèrent pas d'être soufferts et de passer, à la faveur de l'art avec lequel il les mit en œuvre (2) ».
Boileau, comme on voit, ne fait pas grand cas du talent poétique d'Honoré d'Urfé. Malherbe n'avait pas été plus indulgent : « Monsieur d'Urfé, dit Segrais<3), ne faisait pas si bien des vers qu'il écri-
(1) Cf. 5kgra.isia.na (p. 29) : a II y a deux choses qui font la bonté de son roman : la disposition qui est régulière et les passions tendres et amoureuses qu'il avait ressenties lui-même, qui sont touchées très délicatement, car il faut avoir été bien amoureux, pour bien parler de l'amour » .
(2) Les héros de roman. Dialogue préliminaire.
(3) Segraisiana, p. 445.
vait en prose; cependant il ne pouvait s'empêcher d'en faire, quoique Malherbe eût fait tout ce qu'il eût pu pour l'en détourner, en lui représentant qu'il n'avait pas assez de talent pour cela et qu'un gentilhomme comme lui devait éviter le blâme de passer pour un mauvais poète... ».
Ces jugements sévères, il faut bien le reconnaître, ne laissent pas de paraître un peu fondés (i).
D'abord,Honoré d'Urfé n'est pas assezoriginal. Que dans son roman, il ait imité (2) Héliodore, Achille Tatius, Eustathius et Longus et la Diane de Montemayor, et YAminte du Tasse et le Pastor Fido de Guarini, et les ait « pillés sans scrupule », passe : dérober aux anciens et aux étrangers, à cette époque, c'est conquête et non plagiat. S'imiter soimême et répéter en vers ce qu'on a dit en prose» c'est encore légitime, quoiqu'il soit fâcheux pour un poète de ne pas mieux renouveler ses comparaisons et ses images. D'Urfé l'a fait à mainte reprise. « Jamais qui poursuivra la fortune ne la prendra. Car elle est du naturel, en cela, du chasseur qui dédaigne la proie prise et ne désire que celle qui fuit. » Ce passage des Epîtres morales es le thème du couplet d'Amidor :
Le chasseur jamais ne prise Ce qu'à la fin il a pris ; V inconstante fait bien pis, Méprisant qui la tient prise.
(1) Je ne sais pourquoi M. Lefranc soupçonne ici Malherbe de jalousie. Malherbe a critiqué les poésies d'Honoré d'Urfé comme celles de Desportes et pour les mêmes raisons purement littéraires; et l'on ne nie pas, je crois, que Déportes ne soit supérieur à d'Urfé.
(2) Huet, p. 7a, 78, 121, 127. — Cf. Bpnafous, p. 225. « Les sonnets sont presque toujours imités de Pétrarque ou de quelque
Si Léonide dit en prose, au troisième livre de la ire partie de VAstrée : « Tout ainsi que l'eau de la fontaine fuyt incessamment de sa source : de mesme l'Amour qui naist de cette belle, s'éloigne d'elle le plus qu'il peut »; Lycidas dit en vers au livre IV :
... Mais à quoi sert cela, comme si de sa source L'eau soudain qu'elle y naist, incontinent s'enfuit; De mesme aussi l'Amour, d'une soudaine course, S'enfuit loin de ces yeux, quoy qu'il en soit produit..
Mais ce qui est plus grave, c'est que d CJrfé se souvienne parfois trop bien de vers qui devaient être alors dans toutes les mémoires et les rappelle trop fidèlement. Si Desportes n'avait pas naguère demandé à Rosette :
Où sont tant de promesses saintes?
Tant de pleurs versés en partant ?
il est visible que Céladon n'eût pas demandé à Astrée :
Où sont les sermens que nous fismes ?
Où sont tant de pleurs espanius ? etc.
S'il n'avait pas gémi :
Mais ce seroit en vain que j'en prier ois les dieux ; Ils en sont amoureux
autre poète italien...; dans les Chansons, dans les Stances dUrns-tes Regrets, on trouve de fréquents souvenirs de Théocrite, de Virgile et d'Ovide ». Voir encore ibid, p. 35 et tout le chapitre sur les Sources de VAstrée. — Au contraire, dans sa leçon qui porte le même titre (Revue des Cours, 14 déc.1905), M. Lefranc défend l'originalité poétique de d'Urfé. C'est une question que pourrait seule résoudre une étude des sources faite à travers la poésie italienne et la poésie espagnole. Il faudrait à d'Urfé, comme a Régnier, un Vianey,
il est vraisemblable qu'Andrimarte n'eût pas dit :
Ma voix où s'adresse-t-elle ? Les Dieux, la voyant si belle, En sont espris et jaloux, Comme nous.
Si Bertaut n'avait pas tout récemment écrit :
Félicité passée Qui ne peux revenir Tourment de ma pensée Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir ?
il est clair que Damon n'eût pas soupiré à son tour
Une félicité passsée Et qui ne peut plus revenir Est le tourment de la pensée Qui la veut encor' retenir ( i).
Ainsi d'Urfé, trop docile imitateur, nous fait douter de son originalité.
Il nous fait aussi douter de son goût. Ou, pour mieux dire, nous sommes trop certains qu'il l'a eu parfois exécrable. Il cultive avec amour le jargon précieux : les feux et les flammes, les fers et la prison, les rochers et les glaces, toutes ces comparaisons, toutes ces métaphores usées et prétentieuses, il les entasse en ses vers. Il n'hésite pas à écrire : J
(1) Cf. encore : Bertaut : « Dieux ! qu'elle est véritable en mauvaises promesses » et d'Urfé, I, iv, : « Ah ! le malheureux ! combien fut-il véritable en ses mauvaises promesses ».
Ainsi, je porteray dans un mesme tombeau, Sans déceler mon mal, la vie et le flambeau
Qui dans mon cœur s'allume :
Mais comment se peut-il qu'un feu si violant Ne soit veu de quelqu'un, ou qu'au moins il ne fume,
Puisqu'il me va brûlant?
11 adresse à une dame le madrigal suivant :
Je puis bien dire que nos cœurs Sont tous deux faits de roche dure, Le mien résistant aux rigueurs, Et le vostre, puisqu'il endure Les coups d'amour et de mes pleurs;
Mais considérant les douleurs Dont j'éternise ma souffrance, Je dis en ceste extrémité :
Je suis un rocher en constance Et vous Testes en cruauté !
« La chute en est jolie » ; mais qu'en eût dit Alceste? Et qu'eût-il dit encore, s'il avait lu les Stances : Monde d'amour, où d'Urfé révèle doctement tant de si belles correspondances : la terre immobile au centre du monde, c'est sa fidélité ; les tremblements de terre, ce sont les convulsions de
ses soupçons jaloux; l'océan ce sont ses pleurs
et ainsi de suite, jusqu'à la lune et au soleil et aux/ saisons : |
L'Eté, c'est le transport, dont le sang me bouillonne, Et l'Hyvert c'est la peur qui me gèle en tout temps : Mais que me vaut cela, si toujours mon Automne Est sans fruicts, aussi bien que sans fleurs mon
[Printemps ?
Si avec cela d'Urfé abuse de l'érudition (i ) et joint la pédanterie à la préciosité, on comprendra que Malherbe ait froncé ses rudes sourcils (2).
Enfin, pour être complet et pour n'oublier aucun des défauts de notre auteur, il faut avouer qu'il n'est pas toujours très clair. A force de s'alambiquer la cervelle pour trouver des nuances fines et subtiles de sentiments, à force de contourner ses phrases, il tombe dans l'obscurité. Céladon demande aux arbres, témoins de son ancien bonheur, si sa maîtresse a oublié les serments d'autrefois :
N'est-ce pas en vostre présence, Arbre feuillus et bois heureux, Où tant de sermens amoureux Ont pris autrefois leur naissance ?
Dites-moy si, pendant l'absence, L'on s'est jamais souvenu d'eux, Ou si les sermens de tous deux Ne sont plus en sa souvenance?
Le mouvement du premier quatrain est heureux; le second, au moins, se comprend sans peine; mais voici les tercets :
Mais qu'est-ce que je veux savoir?
Puis-je bien tant me décevoir Que d'estimer que la pensée Qu'elle en peut avoir eue icy Ne l'ait pas autant oppressée Qu'elle m'a laissé de souci ?
(1) Bonafous et Lefranc : Les sources de VAstrée. — Huet lui en faisait un grand mérite (p. 2).
(2) Ajoutons que d'Urfé « ronsardise » (cf. Bonafous, p. 136) : la recommandation était médiocre auprès du sévère tyran des mots et des syllabes.
On croit bien apercevoir quelque vague lueur d'idée, mais — franchement — Ton « ne distingue pas très bien »:il n'a pas assez allumé sa lanterne(i).
Et pourtant d'Urfé y tenait, à ses vers; le soin~ même avec lequel il les relève dans sa Table des matières, avec les « Lettres », — lettres et poésies étant évidemment les morceaux à effet — le prouve suffisamment. S'est-il donc à ce point mépris sur son compte } Et pourtant les contemporains de d'Urfé ont admiré ses vers : le Sireine a eu sept éditions en une vingtaine d'années. Se sont-ils donc, eux aussi, tellement abusés ?
Je ne le crois pas tout à fait. Mais, comme les pièces de mon plaidoyer sont placées ici, sous les yeux du lecteur, je ne le développe point. Qu'on parcoure donc ce petit recueil. N'y trouvera-t-on point parfois, surtout dans les vers d'Hylas, une gaité spirituelle et aisée (2)? Dans bien des poèmes précieux, — le genre et le ton une fois admis ne sentira-t-on point je ne sais quelle grâce élégante et molle? Dans beaucoup de morceaux, n'appréciera-t-on point l'heureuse adaptation de l'expres-
(1) Une des raisons de cette obscurité est souvent dans l'abus des inversions (compliquées ou non de périphrases) :
Quand enfin des Français, Celuy qui tout dispose, Voulut qu'en son Midy se couchast le Soleil...
Traduisez : quand Celui qui dispos* tout (Dieu) voulut que le soleil des Français (Henri IV) se conchàt en son midi
(2) On a souvent remarqué que l'inconstant Hylas est bien plus vivant, bien plus amusant, que le langoureux Céladon. Ne serait-il pas, lui aussi, une fijrare d'Honoré d'Urfé et peut-être du véritable d'Urfé, lorsqu'il oublie son rôle de soupirant et l'attitude littéraire qu'il s'est imposée? Souvenons-nous que sa jeunesse.de son propre aven, fut « tourmentée de diverses passions ou plustost folies » ; comme le dit encore Boileau, il était « très enclin à l'amour ».
sion, du rythme, de l'harmonie aux sentiments (i)? Et enfin, dans quelques-uns d'entre eux — dans ceux-là surtout qui pleurent une absence cruelle ou une mort prématurée, — ne croira-t-on point par instants reconnaître l'accent d'une émotion personnelle et sincère? Il m'a semblé; et c'est pourquoi j'ai extrait ces quelques poèmes des gros livres maintenant dédaignés, sur lesquels se sont jadis « accoudées tant de rêveries », et dont tant de « jeunes cœurs ont été enivrés (2) » aux jours d'autrefois.
G. Michaut.
(1) Il sait notamment finir sur des rimes féminines, plus molles, plus fluides, toutes les strophes où domine la mélancolie, le chagrin, le découragement.
(2) Le Breton, Le roman au XVII* siècle, p. 4.— J'ignorais, en recueillant ces poésies, que M. Lefranc eût écrit : « On voit que d'Urfé attachait une importance assez considérable aux vers qu'il a introduit dans son roman... er i7 serait intéressant et aisé d'en former un recueil spécial ». Mais j'ai retrouvé ce passage en préparant ma notice et il est juste que je reconnaisse ici à l'érudit professeur du Collège de France la priorité de l'idée que j'ai essayé de réaliser.