STANCES DAR1MANT
Qu'il mourra plustot qu'il ne dira son amour
-pv oncques la mort, sans plus, descouvrira mon dueil, *-^ Et quand d'un voile noir elle clorra mon œil,
Elle ouvrira ma bouche, Et ne faut espérer que le mal que je sens Découvre par ma voix la douleur qui me touche
Qu'en mes derniers accens. ..
Il le faut toutesfois, Amour le veut ainsi, Amour qui fait dessein d'esgaler mon soucy
Aux morts plus inhumaines.
Il sçait bien, le cruel ! que c'est quelque soûlas De pouvoir librement se plaindre de ses peines !
C'est ce qu'il ne veut pas.
Contentons-le, mon cœur ; ou bien nous esloignons En des lieux escartez, quand nous nous en pleignons,
De peur que la parole Dont nous pensons nos maux recevoir guerison, Contre notre dessein ce devoir ne violle
Quoy qu'avecques raison.
Je dis : avec raison ; car de quels ennemis, Pressé de sa douleur, ne seroit-il permis
De plaindre sa misère ?
Amour seul le défend et seulement à moy : t II te faut, me dit-il, te brusler et te taire
Pour me monstrer ta foy ».
Eh bien, je me tairay, puisque l'Amour le veut, Amour qui me commande 1 Et si mon cœur ne peut
Celer du tout ma flame, Loing, bien loing de chacun, je m'en iray cacher, Et ne decouvriray les secrets de mon ame
Qu'au plus secret rocher.
La, parmy les replis des rochers caverneux Et les divers destours des [antres] espineux,
Aux Dieux plus solitaires Avant que de mourir je diray mes douleurs Et suppliray ces lieux d'estre les secrétaires
De mes secrets malheurs.
Peut-estre adviendra-t'il qu'un jour, après ma mort, Ma cruelle y viendra, conduite par le sort, — Allégeance tardive ! —
Et que, voyant gravez aux arbres d'alentour Les chiffres de nos noms, elle dira, pensive : « Il avoit de l'amour ».
t Pour certain, il aymoit », dira-t'elle en son cœur. Et lors, amolissant ce rocher de rigueur
Que pour cœur elle porte, Elle regrettera la perte de mon temps : Heureux, dans le tombeau, si, pleignant de la sorte,
Un souspir j'en entends.