‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 120 sur 161 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

Traînons l'âme aux enfers ! fouettons-la de serpents! qu'elle brûle ! qu'elle rôtisse !

BELZÉBUTII.3

Gare les cornes ! ;

LES DEtX DÉMONS.

Qui es-tu, Tami?

BELZÉBUTH

Belzébuth !

LES DEtHL DÉMONS.

Eh bien?... après!

BELZÉBUTH

Ne m'effraie pas le gîbier !

PREMIER DÉMON

Mais si le coquin se rendort , son sommeil m'appartient?

BELZÉBUTH

Lorsqu'il verra la nuit et les flammes, le nombre et l'atrocité des supplices, il pourra bien s'effaroucher de nos visions ; demain il se rappellera son rêve , et sa mort étant loin encore , il pourra s'amender.

AUTRE DÉMON , en déployant ses griffes.

Oh! laisse-moi m'amuser un peu!... Comment peux-tu trembler pour lui? S'il se corrige, moi, j'entre dans les ordres et je prends la croix de... mes propres mains.

BELiZÉBUTH.

Si tu l'épouvantes par trop cette fois, il peut nous échapper, et adieu l'oiseau.

PREMIER DÉMON , en montrant le sénateur endormi. Mais ce petit frère, mon favori , monBenjamin, dormirat-il ainsi sans que nous le caressions un peu?.... Tu ne veux pas? je m'amuserai tout seul.

BELZÉBUTH

Maraud! connais-tu mon grade *34? Je te somme, de par le tzar...

PREMIER DÉMON

Pardon!... Qu'ordonnez-vous, monseigneur?

250 LBS AÏBUX.

BELZÉBUTH

Tu peux assaillir cette âme, l'enfler d'oi^ueil, puis la précipiter dans la honte... Tu peux la traîner dans le mépris et la fustiger de sarcasmes ; mais pour ce qui est de Tcnfer, motus ! entcnds-tu bien ?... Nous autres , en route î Au vol ! au vol ! au vol ! (il disparaît avec sa suite.)

PREMIER DÉMON

Main basse donc sur cette âme !... Ha, ha! Tu trembles, mécréant !

AUTRE DÉMON

Eh! doucement, doucement!... Prends-le dans tes pattes, comme le chat la souris.

Vinon du sbire * ^ ^a

LE SÉNATEUR, endormi.

Un écrit!... c'est pour moi.... Un décret de Sa Majesté Impériale! autographe!... Ha, ha! cent mille roubles!... Une croix!... Où la mettre?... Faquin! attache-la-moi... par... par ici. Le titre de prince!... Hé, hé!... Son excellence monsieur le grand-maréchal! Oui-dà!... Qu'ils en crèvent de dépit ! . . . (H se retourne.)

Chez l'Empereur, cocher!... L'antichambre... les voilà tous! Tous ils me détestent... (Is me saluent, ils me craignent. Le grand-maréchal!... Legrand-^ontrôleur!... masqués, à peine on peut les reconnaître... Ah ! quels doux murmures! quels bruits flatteurs m'environnent!... Le sénateur est en grâce!. « en grâce!!., en grâce !!!. Ah! que je meure, que je rende l'âme à ces charmants murmures, comme sous les chatouillements de mes odalisques. Chacun me fête; je suis le lion de l'assemblée... On me regarde, on me jalouse... Me voilà parvenu , je me rengorge. 0 délices ! je meurs, oui j e meurs de plaisir ! . . . ( il se retourne. )

Le tzar!... 8a Majesté Impériale... Ho, ho! le tzar! voici le tzar!... Ouais!... il ne m'aperçoit pas! il fronce ]esou^

LES MABTVBS. 251

cil... il me regarde de travers!.,. Ah! sire... sire... Non, je ne puis, j'ai une extinction de voix... Je frissonne, je transpire... Le frisson court dans tous mes membres, j'ai froid. Ah! le maréchal!... Ouf! il me tourne le dos; le dos : le dos!... Et voici tous les sénateurs, les courtisans!... Oh! je meurs, je suis mort, je suisen terre, je pourris!... Etles railleries, les quolibets me rongent comme les vers... On me fuit, on m'évite... Là, comme il fait sombre, quel désert! Le maudit chambellan, le traître!... voyez comme il me montre les dents!... Brrr... ce rire comme une araignée m'est entré dans la bouche. ( il crache. )

Quel bruit!... Un calembour!... 0 vilaine mouche !..« (Il fait le gestcf^de chasser une moache. ) Elle vole autour de mon nez comme une guêpe... Qu'est-ce donc, une épigramme? des lazzi, des brocards! Quels murmures! Ah! c'est un grillon qui m'est entré dans l'oreille... Mon oreille, aïe , aïe , mon oreille! (Ucore son oreille). Quel vacarme!... Les pages sifflent comme des hiboux... Les robes à queue bourdonnent comme des serpents à sonnettes.... Quel horrible tapage! quels éclats de voix! quelles clameurs!... Le sénateur (^st en disgrâce!... en disgrâce!!., en disgrâce!!!.

(Il roale À terre.) LES DÉMONS, descendant visibles.

Maintenant arrachons son âme de son corps , ainsi qu'un chien hargneux délivré de sa chaîne ; mais à demi seulement , afin qu'il ne perde point le sentiment : et muselons l'autre moitié pour la traîner jusqu'aux confins du monde, où finissent les temps et commence l'éternité. Là, nous attacherons le chien mauvais à la borne, et nous travaillerons ses côtes à tour de bras... En avant le fouet! Avant le troisième chant du coq, il faut le ramener haletant, putréfié, roue de coups; le clouer de nouveau à ses sens grossiers comme à sa chaîne, et l'enfermer dans son corps comme dans un chenil empesté. (Les démons disparaissent.)

252 LBS AÏEUX.

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