PREMIÈRE FURIE
Tu oses hésiter, ô Héraut! Réjouissez-vous, (Chienscourants de lEnfer ! le (ils de Maïa va-t-il enfin bientôt vous donner pâture et divertissemenl? — Qui peut plaii'e longtemjjs au Tout-Puissant ?
MEUCUr.E
Hetourne/ à vos tours de 1er, grinc<'r, près des torrents de feu cl de larmes, vos dents à jenn! Ciéryon, debout! et TiOigone, (Ihimcre, et toi, S|>hin\, le plus subtil des démons, (pil servis aux Thébains le vin empoisonné du Ciel, un amour dénaturé, et une haine i)lus df'naturé'c! ceux-ci accomplironl votre tache.
Pr.l.MIÈRl. FUI'.II,
Oh! grâce! grâce! Nous mourons de notie désii' ; ne nous fais |)as reculer !
MEIW.I CE
Alors, couchez-vous vn silence. Terrible patient ! vers . toi à conlre-c(eur, tout à fait à conlre-co'ur je viens, envoyé par la volonté de mon puis.sant Pèie pour exécu-
PROMKTllftE DKLIYRI': 141
ter l'arrôt dune nouvelle vengeance. Hélas ! jai pitié de toi, et je me hais moi-même de ne pas pouvoir faire davantage. Quand on t'a vu et que Ion retourne, pour un temps, là-haul, le ciel semble un enfer; ainsi ton image consumée me poursuit nuit et jour , souriant reproche. Tu es sage, ferme et bon ; mais en vain tu voudrais rester seul en lutte contre le Tout-Puissant; ainsi que les flaml)eaux élincelants au loin, qui mesurent et divisent les années fatiguées contre lesquelles il n'y a pas de refuge, te l'ont appris depuis longtemps, et te l'apprendront longtemps encore. Maintenant ton Torlureur arme de nouveau des étranges puissances de supplices non imaginés les pouvoirs qui, dans l'Enfer, méditent les lentes agonies ; et ma mission est de les amener ici, démons les plus subtils, les plus cruels et les plus féroces qui peuplent l'abîme, et de les laisser à leur tâche. Puisse-t-il n'en pas être ainsi! Il est un secret connu de toi, inconnu de tout autre être vivant, qui doit transférer le sceptre du vaste Ciel, secret dont la crainte tourmente le Dieu suprême ; revêts-le de paroles, et ordonne-lui d'aller embrasser son trône en inlercédant pour toi ; incline Ion âme à la prière et, comme un suppliant dans un temple magnifique , laisse ta volonté s'agenouiller dans ton cœur altier ; car les bienfaits et une douce soumission domptent les plus farouches et les plus puissants.
PROMÉTHÉE
Les esprits mauvais changent le bien en leur propre nature. Je lui ai donné tout ce qu'il a ; et en retour il m'enchaîne ici des années, des siècles, nuit et jour; soit que le soleil fende ma peau desséchée, ou que dans les
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nuits éclaiiros par la lune la neign aux ailos de (M'istal s'attache autour de mes cheveux ; pendant que ma race bien-aimée est foulée aux pieds par les ministres exécuteurs de sa pensée. Telle est la récompense du tyran! tj'est juste : celui qui est mauvais ne peut recevoir aucun bien ; et pour un monde donné, ou un ami perdu, il peut sentir haiue, oainte, lionle; mais non la gratitude; il ne me récompense que pour son propre méfait. La bonté pour lui est un cuisant reproche , cpii trouble par d'amères piqûres le léger sommeil de la vengeance. La somnission ! Tu sais que je ne puis l'éprouver ; car la soumission, qu'est-ce aiili'c chose <|u un fatal mot, le sceau de mort delà captivité de l'espèce humaine, comme )'éi)ée suspendue sur la lête du Sicilien, (|ui ti'cmhle audessus de sa couronni' ? Quelle autic soumission acccpterail-il, ou pourrais-je lui offrir? Et cependant je ne veux pas l'olfiir. Que les autres flattent le Crime , là où il trône dans sa coui'tc omnipotence ! Ils s(mt à l'abri : car la .lustice, (juand elle triomphera, laissera couler la liili('', non la punition, sur ses proj)res maux, trop vengée par ceux (jui errent. J'allends, en endurant ainsi, l'heure de la r(''C()Ui|)ense, (|ui. jiendant que nous parlons, s'approche de plus en plus. .Mais écoute la clauieiir (les chieus de IKiifer : ci aius d'atteudre. Uegarde! Le ciel mugit sous le sourcil de ton iN-re.
>MJt(,l CI,
()li ! puissions-nous être dispenses, moi d'iullig(!r, cl loi (le sonfl'rir ! Encore une fois réponds-moi: ne connais-tu pas la durée du poiivoii' de .lupiler?
.le ne sais (|u'iuie chose, c'est (|u"il doit finir.
MERCIKK
Ilélas ! Ne peux-tu pas compter les années des peines à venir ?
PROMÉTHÉE
Elles tlin-eront tant que Jupiter doit régner ; ni plus ni moins je ne désire ni ne crains.
MERCURE
Cependant réfléchis et plonge dans réternité , oîi le temps enregistré par le souvenir, tout celui même que nous pouvons imaginer, âge sur âge, ne semble qu'un point, et l'esprit récalcitrant se fatigue à le suivre dans sa fuite inlinie, jusqu'à qu'il satTaisse étourdi, aveugle, perdu, sans abri : peut-être nas-tu pas compté les lentes années (jue tu dois passer dans des tortures sans répit?
PROMÉTHÉE
Peut-être aucune pensée ne peut les compter, et cependant elles passent.
MERCURE
Si tu pouvais séjourner parmi les Dieux tout ce tempslà, plongé au sein des voluptueuses joies ?
PROMÉTHÉE
Je ne voudrais pas quitter pour elles ce ravin glacé, ces peines sans repentance.
MERCURE
Hélas! Je t'admire, mais jai pitié de toi.
PROMÉTHÉE
Aie pitié des esclaves du ciel qui se mépiisent eux-mêmes, et non de moi, dans l'esprit ducpiel règne une paix
144 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
sereinr, coiiinie la lumière dans le soleil sur son Irône, Que de vaines paroles ! Appelle les dénions.
lOXE
Oh ! ma sœur, regarde. Un (eu blanc a fendu là-bas jusqu'aux racines un immense cèdre chaigt' de neige. Avec quelle épouvante hurle au loin le tonnerre de Dieu!
Mi'.ncinE Je dois obéir à ces paroles et aux tiennes, hélas! Le plus pesant remords est suspendu à mon ca'ur !
l'AMUKA
Vois le lils du Ciel, avec ses pieds ailés, descendre vers la lumière oblique du Levant.
lONE
Chère sœur, ferme les ailes sur tes yeux, de peur de voir et de mourir ; elles viennent, elles viennent obscurcissant la naissance du jour de leurs innombrables ailes, et creuses, et vides, comme la mort !
PUEMU^UE EIKIE
Prouiéthée !
SECONDE FLUIE
Innnortel Titan !
TPvOisucME 1 run-:
Champion des esclaves du Ciel!
Pr.OMKTHKE
Ccini (piiiiif voix tel liiilc a|>pelle, le voici, PronK'tln'-e, le 'ril;m cncliaiiic lioniblcs luiiiics. (|uV'lrs-vous ? (jui èles-vous ? .lauiais eucore, à travers IKufci' fécond en monstres, fantômes aussi hideux ne viniciit du cerveau (h' Jupiter, créateur de toute dillôrmilé ; pendant
PROMÉTHÉE DÉLIARÉ 145
que je contemple d'aussi exécrables formes , il me semble que je deviens semblable à ce que je contemple, et je ris et j'ouvre de grands yeux dans une allrcuse sympathie.