L ESPRIT DE LA TERRE
Mère, je suis devenu plus siii^c ((juoique un enfant ne puisse pas être sage comme toi), en ce jour, et aussi plus heureux ; plus heureux et plus sage tout à la fois. ïu sais que les crapauds , serpents et horribles reptiles, ces bêtes venimeuses et malicieuses, et les rameaux qui produisent des baies mauvaises dans les bois , ont toujours été un obstacle à mes promenades sur le monde verdoyant ; tu sais aussi que dans les lieux fréquentés par l'espèce humaine, des hommes aux traits durs, ou aux regards hautains et farouches, ou à la démarche froide et grave, ou aux souiires faux et creux, ou au ricanement stupide d'une ignorance qui s'aime elle-même, ou autres tels masques abjects, sous lesquels les pensées mauvaises cachent cet être beau que nous autres esprits nous appelions Ihomnie ; et des femmes aussi, les plus laides de toutes les choses mauvaises, quand elles sont fausses et méchantes (quoiqu'elles soient belles, même dans un monde où lu es belle, quand elles sont bonnes et aimables, libres et sincères comme toi) me soulevaient tellement le cœur que je passais outre, quand même ils dormaient, et ne me voyaient pas.
Donc mon chemin dernièrement m'amène au milieu d'une grande cité, au milieu de sommets boisés qui l'environnent ; une sentinelle dormait à la porte ; quand tout à coup éclata un bruit si retentissant, qu'il ébranla les tours sous la clarté de la lune, un bruit cependant plus doux que toute voix excepté la tienne, la plus douce de toutes ; un long, long bruit, comme s'il voulait ne jamais finir ; et tous les hai)itants sélancèrent soudain hors du lieu de leur repos, et se rassem-
blèrent dans les rues, regardant émerveillés vers le Ciel, pendant que toujours la nmsique retentissait au loin. Je me eaeliai sur la place publique, dans une fontaine où je me couchai comme le reflet de la lune aperçu dans une vague sous de vertes feuilles ; et bientôt ces formes humaines, ces visages laids dont j'ai parlé comme m'ayant fai'l de la peine, passèrent flottant dans l'air, et s'évanouirent au milieu des vents qui les éparpillaient ; et ceux qu'elles avaient quittés semblaient des formes douces et aimables, une fois leur ignoble déguisement tond)é ; et tous subirent une certaine transformation ; et après une brève surprise et des félicitations sur l'heureux jirodige, tous allèrent reprendre leur sommeil ; et quand vint l'aurore, vous imaginerie/-vous que crapauds, serpents, salamandres, eux aussi étaient devenus beaux ? Oui , il l'étaient , et cela par un simple petit changement de foruie ou de couleur; toutes choses avaient dépouillé leur mauvaise nature. Je ne peux dire ma joie, quand sui- un lac, à une branche tombante enlacée à la belladone, je vis deux alcyons d'azur suspendus, et éclaircissant une brillante grappe de baies d'ambre de leurs longs et agiles becs ; et dans la profondeur on voyait couchées ces formes aimables peintes comme dans un ciel. C'est la pensée pleine de ces heureux changements que nous nous renconti'ons de nouveau , changement le plus heureux de tous.
Et nous ne nous séparerons plus jus(iu'à ce que ta chaste sceur (jui guide la fi'oith; et inconstante lime jette les yeux siu" ta lumière plus chaude et plus égale,
promî;thke délivré 201
jusqu'à ce que son cœur se fonde comme les flocons de la neige davril, et t'aime.
l'esprit de la terre Quoi ! Comme Asia aime Prométhéc ?
ASIA
Paix, petit libeilin, tu n'es pas encore en Age. Pensezvous donc, en vous regardant dans les yeux l'un de l'autre, multiplier vos aimables personnes, et remplir de sphères enflammées l'air interlunaire ?
l'esprit de la terre
Eh ! mère, pendant que ma sœur arrange sa lampe, il me serait dur de m'obscurcir.
ASIA
Écoute ! Regarde !
L'Esprit (le rnourc entre PR0MÉTIIÉE
Nous ressentons ce que tu as entendu et vu; cependant parle.
l'esprit de l'heure
Aussitôt que cessa le son, dont le tonnerre remplissait les abîmes du Ciel et la Terre immense, il se fit un changement ; l'air ténu, impalpable, et la lumière du soleil qui enveloppe tout, furent transformés, comme si le sentiment de l'amour, répandu en eux, s'était replié lui-même autour de la sphère du monde. Alors nui vision s'éclaircit, et je pus voir dans les mystères de l'univers.
Comme je flottais éperdu avec dt''lices, cvcnlanl l'air lumineux de mes ailes languissantes, mes coursiers
202 œuvuES poétiques de shelley
regagnèrent leur lieu de naissance, le soleil, où désormais ils vivront exempts de fatigues, paissant les fleurs du feu v(''gétal. Là, mon char semblable à la lune se tiendra dans un tem})le , sous les regards des formes Pliidienncs qui te représentent loi et Asia, et la Terre, et moi, et vous, belles nymphes, contemplant l'amour que nous ressentons, en mémoij'e d(;s nouvelles qu'il a portées ; sous un dôme orné de fleurs gravées, reposant sur douze colonnes de marbi'e resplendissant, et ouvert au i)rillant et limpide ciel. Attelée à ce char par un serpent amphisbène, limage de ces coursiers ailés représentera la course après laquelle ils trouvent enfin le repos.
Ib'las ! où s'égare ma langue partiale, quand rien n'est (lit encore do. ce que vous voulez entendre? Ainsi (pie je le disais, je IloMais du ent('' delà terre; c'était, connue toujours, la peine du boidieur de se niouvoir, de i-espii-er, d'èlre. Tout en errant j'arrivai au milieu des habitalious et des sociétés de l'espèce humaine ; et d'abord je fus (h'sappoinlé de ne |)as voir exprimés dans les choses extérieures d'aussi pi'ofonds changements que ceux (|ue j'avais int('Mieurement ressentis. Mais bientôt je regardai et je vis : les trônes étaient sans rois, et les honunes se promenaient l'iui avec l'autre, comme font les esprits ; persoime ne flattait, ])ersonnenem('prisait ; haine, (h'daiu ou crainte, amour de soi-même oti ntrpris de soi-nièine sui' h's fronts luunains n'inscrivaient plus, connue sur les portes de l'enfer : « Vous (|ni entrez ici, laissez t(»nle es|)(''iance. »> Personn»' ne IVoncail les sourcils, per-sonne ne Ireinhlait ; personne a\e(-(nie brûlante erainle ne lisait dans r<i'il d'un aniie un Iroid coniniandenienl, jusipi'à ce (pie resclav<' de la
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volonté du tyran devînt (pire des destins !) linstrument abject de sa propre volonté, l'éperonnant, comme un cheval épuisé, vers la mort. Personne nimprimait sur ses lèvres des ligncîs perfides qui souriaient le mensonge, que sa langue dédaignait d'articuler. Personne avec un impudent ricanement ne foulait aux pieds dans son cœur les étincelles damour et despérance, jusqu'à ce qu'il n'y restât plus que les cendres amères d'une âme qui s'est consumée elle-même ; et que le misérable rampât, Aampire parmi les hommes, infectant tout de son hideux mal. Personne ne parlait plus ce langage banal, faux, froid, creux, qui fait que le cœur nie le oui qu'il exhale, pendant qu'une instinctive hypocrisie questionne avec une méfiance de soi-même qui n'a pas de nom. Et les femmes aussi, franches, belles et bonnes, comme le libie ciel qui fait pleuvoir la fraîche lumière et la rosée sur la vaste terre, passèrent ; charmantes et radieuses formes, exenii)tes et pures de la mauvaise tache de la coutume ; parlant le langage de la sagesse, qu'autrefois elles ne pouvaient pas concevoir ; contemplant les émotions qu'autrefois elles craignaient de ressentir ; transformées en tout ce qu'autrefois elles n'osaient être, maintenant qu'elles le sont, elles ont fait de la terre un ciel. M orgueil, ni jalousie, ni envie, ni mauvaise honte, la plus amère de ces gouttes du fiel amassé, ne corrompaient plus la suavité de ce nepenthe, l'amour.
Trônes, autels, tribunaux et prisons, où des hommes misérables portaient sceptres, tiares, épées, chaînes, et 1 codes d'injustice raisonnée, enrichis des gloses de l'ignorance, ressemblaient à ces formes monsti'ueuses et bai'bares, lanUtmes d une lenonmiée dont on ne se sou-
vient plus, qui de leurs inusables obélisques regardent d'un air de triomi)he tomber en poussière autoui' d'eux les palais et les tombes de ceux qui furent leurs conquérants. Ces images représentaient pour l'orgueil des rois et des prèti'es une foi ténébreuse, mais cependant puissante, un pouvoir aussi étendu que le monde qu'elle a consumé ; elles ne sont plus maintenant qu'un sujet d'étonnement. Les instruments mêmes et les emblèmes de sa dernière captivité, au milieu des habitations de la terre peuplée, sont debout, non renversés, mais on ne les regarde plus. Et ces horribles idoles, abhorrées de Dieu et de Ihomme ((jui sous tant de noms et tant de formes étranges, sauvages, spectrales, noires et exécrables, furent Jupiter, le Tyran du Monde, et que les nations frappées de panique servaient avec le sang, et les cœurs brisés par la longue espérance, et l'amour tranK' à ses autels souilh'S et sans guirlandes, et égorgé au uiilicu des Iai'iu(>s impuissantes des houuncs llallani (;e (|u'ils craignaient, — crainte (|ui était de la baiue — ) ces idoles sont là sombres et menaçantes, tombant rapidement en poussière sui* leurs sanctuaires abandonnés.
Le voile peint, appelé vie par ceux qui furent, qui imitait, connue* avec des couleurs ni'-gligennnent (Hendues, tout ce (pie les honunes croyaient et es|)éi-aient, est déchiré ! L'affi'cux nias(pie est tombe'* ! L'honune^ reste — sans sceptir , libre, uou circonscrit, mais honun*' ! «'gai, sans caste, ni tribu, ni nationalité, cvcmpt de crainte servile, de culte. *le laiig, le roi d«' lni-iu<''ine; juste. Iiou, sage; uiais liouuue I Sans
passiou ? uuu ; allrauelii eepeudaul du eiiiue et de l:i peine, qui ne, lurent (pie paire (pie sa volonté les lit ou
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les souHril ; point aflVanchi non plus, quoiqu'il les gouverne en esclaves, du hasard, de la mort ou du changement ; les seules entraves, sans lesquelles il pourrait s'élever au-dessus de la plus sublime étoile du ciel inaccessible , trônant dans les profondeurs du vide intense.