‹ Œuvres poétiques complètes de ShelleyChapitre 137 sur 138 · PARTIE · texte numérisé non relu

PARTIE

A considérer d'un certain point de vue ces deux sortes d'activité mentale qu'on appelle raison et imagination, la première peut être regardée comme lesprit contemplant les relations qui unissent une pensée à l'autre, de quelque manière qu'elles se produisent; et la seconde, comme l'esprit agissant sur ces pensées de manière à les colorer de sa propre lumière, et composant avec elles, comme avec des éléments, d'autres pensées, dont chacune contient en elle-même le principe de sa propre intégrité. L'une est créer, to ttoieTv, ou le principe de la synthèse, et a pour objet les formes qui sont communes à la nature universelle et lexislence elle-même ; l'autre est raisonner, xo Xoyt^eiv, ou le principe de l'analyse, qui ne regarde les relations des choses que comme relations, et considère les pensées, non dans leur unité intégrale, mais comme des représentations algébriques conduisant à certains résultats généraux. La raison est 1 'enumeration de quantités déjà connues ; l'imagination est la perception de la valeur de

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ces quantités à la fois prises séparément et comme un tout. La raison regarde les différences, et l'imagination les ressemblances des choses. La raison est à l'imagination ce que l'instrument est à l'agent, le corps à l'esprit, l'ombre à la substance.

La poésie, dans un sens général, peut être définie « l'expression de l'imagination » et la poésie est contemporaine de l'homme. L'homme est un instrument sur lequel une série d'impressions extérieures et intérieures se produisent, comme les modulations alternées d'un vent toujours changeant sur une lyre Eolienne, dont le mouvement produit une mélodie; toujours changeante. Mais il y a dans l'être humain, et peut-être dans tous les êtres sentants, un principe, qui agit autrement que dans une lyre, et ne produit pas seulement la mélodie, mais Iharmonie, par l'accord intérieur des sons et des mouvements ainsi excités avec les impressions qui les excitent. C'est comme si la lyre pouvait accommoder ses cordes aux mouvements de ce qui les fiappe, en une pi'oportion de son déterminée, quelque chose d'analogue à ce que fait le musicien accordant sa voix avec le son de la lyre. Un enfant qui joue exprimera de lui-même sa joie par sa voix et ses mouvements, et chaque inflexion de ton, chaque geste aui'a une relation exacte avec le type correspondant dans les impressions de plaisir qui les ont excités ; ce sera l'image réfléchie de ces impressions ; et de même que la lyre livinble et résonne encore après que le vent a l)assé en mourant, ainsi l'enfant cherche, en prolongeant dans sa voix et ses mouvements la durée de l'eH'et, à prolonger aussi la conscience de la cause. Ces expressions sunl. par rajipoil aux objets (|ui ivjouissent

un enfant, ce que la poésie est à des objets plus élevés. Le sauvage (car le sauvage est aux époques ce que l'enfant est aux années) exprime les émotions produites en lui par les objets qui l'entourent d'une façon semblable; le langage et les gestes, en même temps que l'imitation plastique ou peinte, deviennent l'image de l'effet combiné de ces objets et de la perception qu'il en a. L'homme en société, avec toutes ses passions et ses plaisirs, devient de suite l'objet des passions et des plaisirs de l'homme ; une classe additionnelle d'émotions produit une source plus abondante d'expression ; et le langage, les gestes et les arts imitatifs deviennent à la fois la représentation et le miheu, le pinceau et la peinture, le ciseau et la statue, la corde et Iharmonie. Les sympathies sociales, ou les lois desquelles résulte la société comme de ses éléments, commencent à se développer elles-mêmes du moment où deux êtres humains coexistent ; l'avenir est contenu dans le présent et la plante dans la semence ; l'égahté, la diversité, l'unité, le contraste, la dépendance mutuelle, deviennent les seuls principes capables de fournir les motifs d'après lesquels la volonté dun être social est déterminée à l'action, en tant qu'être social, et constituent le plaisir dans la sensation, la vertu dans le sentiment, la beauté dans l'art, la vérité dans le raisonnement, et l'amour dans les relations de l'espèce. De là les hommes, même dans l'enfance de la société, observent un certain ordre dans leurs paroles et leurs actions, distinct de celui des objets et des impressions qu'elles représentent, toute expression étant soumise aux lois de l'objet dont elle procède. Mais laissons de côté ces considérations plus générales qui impliqueraient une recherche sur les Rabiîe. III. — 21

principes de la société elle-même, et bornons-nous à . examiner de quelle manière riinai;inatioii sexprime dans ses formes.

Dans la jeunesse du monde, les hommes dansent et chantent et imitent les objets nalurels, en observant dans ces actions, comme dans toutes les autres, un certain rylhmeou ordre. Et quoique tous les hommes observent un oi'dre similaire, cependant ils n'observent pas le même ordi'e, dans les mouvements de la danse, dans la mélodie du chant, dans les combinaisons du langage, dans les diverses séries d'imitation des objets naturels. Car il y a un certain ordre ou rythme qui appartient à chacune de ces classes de représentation nii- Uiiquo, et duqucsl l'auditeur et le spectateur reçoivent un plaisir plus intense et plus pur que de tout autre; le senlimcmt du plus ou moins de réaction de cet ordre est appelé goût par les écrivains modernes. Cliaque homme, dans l'enfance de l'art, observe un ordre qui se rap[)roche plus ou moins étroitement de celui qui produit le plaisii" le plus éh'vé ; mais la diversité n'est pas sullisammenl manpiée pour que ses gradations puissent être sensibles, excepté dans les cas où prédomine sensiblement la faculté d'atteindre au beau (car on nous permettra d appeler ainsi la relation entre le plaisir le plus élevé et sa cause). Ceux en qui cette faculté existe en excès sont poètes, dans le sens le plus universel du mot: et le plaisir (|ui i'(''SuUe de la manière dont ils expriment dans U'urs propres esj)rits 1 iniluence de la société ou de hi nature se communique aux autres, et se double pour ainsi dire par cette comnumieation. Leur langage se compose de métaphores vivantes; c'est-à-dire qu'il exprime des relations non encore saisies jusque-là, et en

perpétue la perception, jusqu'à ce que les mots qui les représentent deviennent avec le temps les signes dordres ou classes dépensée, au lieu d'être les peintures de pensées intégrales ; et alors, si de nouveaux poètes ne surgissent pas pour créer à nouveau les associations qui ont ainsi été désorganisées, le langage devient impuissant à exprimer les plus nobles fins des rapports humains. Ces similitudes ou relations sont ce que lord Bacon appelle si bien « les traces de la nature imprimées sur les différents objets du monde » (1), et il considère la faculté qui les perçoit connue le magasin des axiomes communs à toute connaissan(?e. Dans l'enfance de la société, tout auteur est nécessairement poète, parce que le langage lui-même est de la poésie; et être poète, c'est saisir le vrai et le beau, en un mot, le bien qui existe dans la relation établie d'abord entre l'existence et la perception, puis entre la perception et l'expression. Tout langage primitif près de sa source est en lui-même le chaos d'un poème cyclique ; l'abondance des formes lexicographiques et les distinctions grammaticales sont l'œuvre d'une époque postérieure, et ne sont que le catalogue et les formes des créations de la poésie.

Mais les poètes, ou ceux qui imaginent et expriment cet ordre indestructible, sont non seulement les créateurs du langage et de la musique, de la danse, de l'architecture, de la statuaire et de la peinture ; ils sont encore les fondateurs des lois et de la société civile, les inventeurs des arts de la vie, et les maîtres enseignants, qui rapprochent à un certain degré du beau et du vrai cette perception particulière des lois du monde invisible

(1) De Aiif/moil. Scioil. C. I, livre III.

qu'on appelle religion. C'est ainsi que toutes les religions primitives sont allégoriques, ou susceptibles d'allégorie^ et que, comme Janus, elles ont un double visage de vérité et de mensonge. Les poètes, selon les circonstances de l'époque ou de la nation où ils ont apparu, se sontappelés, dans les premiers âges du monde, législateurs ou prophètes; un poète réunit essentiellement ces deux caractères à la fois. Car non seulement il perçoit fortement le présent tel qu'il est et découvre les lois selon lesquelles les choses présentes doivent être ordon. nées, mais il voit le futur dans le présent, et ses pensées sont les germes de la fleur et du fruit des temps à venir. Je ne veux pas dire que les poètes sont prophètes dans le sens vulgaire du mot, ou qu'ils peuvent prévoir la forme des événements à venir aussi sûrement quïls en connaissent d'avance l'esprit ; je laisse cette prétention à la superstition, qui voudrait faire de la poésie un attribut delà prophétie, au lieu de faire de la prophétie un attribut de la poésie. Le poète participe de leternel, de l'infini, de l'un : par rapport à ses conceptions, il n'y a ni temps, ni espace , ni nombre. Les formes grammaticales qui expriment les modilications de temps, les différences de personnes, la distinction de lieux peuvent changer sans altérer en rien l'essence de la haute poésie : les Chœurs d'Eschyle, le livre de Job, et le Paradis de Dante, pourraient mieux que tout autre écrit servir d'exemples de ce fait, si les limites de cet essai permettaient des citations. Les cn'ations do la musique, de la sculpture et de la {)eintuie fourniraient des exemples plus décisifs encore.

Le langage, la couleur, la forme, les habitudes religieuses et civiles sont autant dinstruments ou de ma-

téi'iaiix (le la poésie ; on peut les appeler poésie en vertu de cette figure de langage qui considère l'effet comme synonyme de la cause. Mais la poésie dans un sens plus restreint exprime ces arrangements de langage, et spécialement du langage métrique, créés par cette faculté impériale dont le trône est mystérieusement caché dans la nature invisible de riiomme. Et cela découle de la nature même du langage qui est une représentation plus directe des actions et des passions de notre être intérieur, et susceptible de combinaisons plus variées et plus délicates que la couleur, la forme ou le mouvement, plus plastique et plus obéissante au contrôle de cette faculté dont il est la création. Car le langage est le produit arbitraire de l'imagination, et n'a de relations qu'avec les pensées seules ; tandis que les autres matériaux, instruments ou conditions de l'art ont des relations les uns avec les autres qui sinterposent entre la conception et l'impression et les limitent. Le langage est comme un miroir qui reflète, les autres comme un nuage qui alfaibit la lumière dont ils sont également les milieux de communication. C'est pourquoi la renommée des sculpteurs, des peintres et des musiciens, quoique les facultés intrinsèques des grands maîtres dans ces arts puissent ne le céder en rien aux facultés de ceux qui ont employé le langage comme expression hiéroglyphique de leurs pensées , na jamais égalé celle des poètes dans le sens restreint du mot : de même que deux exécutants de même mérite produiront des effets inégaux sur une guitare et une harpe. La gloire des législateurs et des fondateurs de religions, aussi longtemps que durent leurs institutions, semble seule dépasser celle des poètes dans le sens restreint du mot ;

mais c'est à peine une question de savoir si, en déduisant la eélébi'ilé qu'ils acquièrent ordinairement en flattant les grossières opinions du vulgaire de celle qui leur appartient à titre de poètes, il leur resterait quelque supériorité.

Nous avons ainsi circonscrit le mot de poésie dans les limites de l'art qui est la plus familière et la plus parfaite expression de la faculté elle-même. Il est nécessaire toutefois de restreindre encore le cercle, et de déterminer la distinction qui existe entre le langage mesuré et non mesuré, car la division populaire en prose et vers est inadmissible au point de vue d'une exacte philosophie.

Les sons aussi bien que les pensées ont des relations tout à la fois les uns avec les autres et avec ce qu'ils représentent, et une perception de Tordre de ces relations s'est toujours trouvée reliée à une perception de l'ordre des relations de la pensée. C'est pourquoi le langage des poètes a toujours affecté une sorte de retour uniforme et harmonieux de sons, sans lequel il n'y aurait pas de poésie, et qui est presque aussi indispensable à la comnumication de son inilucnce, (|ue les mots euxmêmes sans rap|>or( à cet ordre particuli<'r. De là la vanité de la traduciiou : il serait aussi sage de jeter une violelle dans un creuset aliii de di-couviir les principes de sa couleur et de son odeui'. (|ue de cliei'cher à faii'c passer d'une langue dans une autre les ( realions d'un poète. La plante doit renaître de sa semence, ou elle ne portei'a pas de fleur : et c'est la (|ue l'on sent tout le poids de la malédiclion de Itabel.

l/observation dun mode n'-gulier de retour d'harmonie dans le langage des esprits poétiques, en même

temps que sa relation avec la musique, produit le mètre, ou un certain système de formes traditionnelles d'harmonie et de langage. Cependant il n'est nullement essentiel qu'un poète soumette son langage à cette forme traditionnelle, pourvu que Iharmonie, qui est son esprit, soit observée. La pratique traditionnelle sans doute est convenable et populaire, et doit être spécialement préférée dans les compositions qui renferment beaucoup d'action ; mais chaque grand poète doit nécessairement innover à l'exemple de ses prédécesseurs dans l'exacte structure de sa propre versification. La distinction entre les poètes et les prosateurs est une erreur vulgaire. La distinction entre les philosophes et les poètes est un préjugé : Platon est essentiellement poète ; on ne peut rien concevoir de plus intense que la vérité et la Sj)lendeur de ses images, et la mélodie de son langage. Il a rejeté l'harmonie des formes épiques, dramatiques et lyriques, parce qu'il a cherché à revêtir d'harmonie des pensées dénuées de forme et d'action, et il a évité d'inventer quelque système régulier de rythme qui aurait enfermé sous des formes déterminées les pauses variées de son style. Cicéron a cherche; à imiter la cadence de ses périodes, mais avec peu de succès. Lord Bacon est un poète (1). Son langage a un rythme doux et majestueux, qui satisfait l'oreille autant que la sagesse presque surhumaine de sa philosophie satisfait l'entendement; c'est une harmonie qui distend , puis fait éclater le cercle de l'esprit du lecteur, et l'emporte avec elle dans l'élément universel avec lequel elle ne cesse d'être en parlait accord. Tous les créateurs de révolutions dans

(1) Filidit Laf)i/rin//ii, et partinilièrement VE.ssai sur la Mort.

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l'opinion sont nécessairement poètes, non seulement parce qu'ils sont inventeurs, et que leur langage dévoile l'éternelle analogie des choses au moyen d'images qui participent de la vie de la vérité ; mais aussi parce que leurs périodes sont harmonieuses et sympathiques, et qu'elles contiennent en elles-mêmes les éléments du vers, étant l'écho de l'éternelle musique. Et ces suprêmes poètes, qui ont employé les formes traditionnelles du rythme en raison de la forme et de l'action de leurs sujets, ne sont pas moins capables de percevoir et d'enseigner la vérité des choses, que ceux qui se sont passés de cette forme ; Shakespeare, Dante et iMilion (pour nous borner aux écrivains modernes) sont des philosophes d'une extrême puissance.

Un poème est l'image même de la vie exprimée dans son éternelle vérité. 11 y a cette diiïérence entre une histoire et un poème, que l'histoire est un catalogue de faits détachés, qui n'ont d'autre connexion que celle de temps, de lieu, de circonstances, de cause et delFet; le poème est la création d'actions qui s'accordent avec les formes immuables de la nature humaine, telles qu'elles existent dans l'esprit du créalour (|ui est luimême l'image de tous les autres es|)rils. L'une est particulière, et ne s'applique qu'à inie péiiodede temps définie, à une certaine combinaison d'événements qui ne peuvent jamais se reproduire ; l'autre est universel et contient en lui le germe d'une relation avec tous les motifs ou actions qui peuvent tr(uiver place dans les variétés possibles de la nature binnaine. Le lem|)s, (|ui dt-truit la beauté et iulilitc' (b' 1 histoire des faits paiticuliers, <b''pouiilee <lel;i |to(''sie (|ui pourrait les revêtir, augnu'ule celles de la poésie, et ne cesse (b> (bvelopper de nouvelles

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et merveilleuses applications de l'éternelle vérité qu'elle contient. C'est pourquoi les epitomes ont été appelés les teignes de l'histoire ; ils en rongent toute la poésie. Une histoire de faits particuliers est comme un miroir qui obscurcit et déforme ce qui pourrait être beau ; la poésie est un miroir qui rend beau ce qui est déformé.

Les parties d'une composition peuvent être poétiques, sans que la composition dans son ensemble soit un poème. Une sentence isolée peut être considérée comme un tout, quoiqu'elle puisse se trouver au milieu d'une série de parties discordantes, un simple mot peut être une étincelle d'inextinguible pensée. C'est ainsi que tous les grands historiens, Hérodote, Plutarque, Tite-Live, ont été poètes : et quoique leur plan, spécialement celui de Tite-Live, les ait empêchés de développer cette faculté à son plus haut degré, ils se sont amplement dédommagés des exigences de leur sujet, en en rempUssant tous les interstices de vivantes images.

Après avoir déterminé ce qu'est la poésie, et ce que c'est qu'un poète, voyons maintenant quelle est leur influence sur la société.

La poésie est toujours accompagnée de plaisir ; tous les esprits sur lesquels elle tombe s'ouvrent d'euxmêmes pour recevoir la sagesse qui se mêle à son délice. Dans l'enfance du monde, ni les poètes eux-mêmes, ni les auditeurs n'ont pleinement conscience de l'excellence de la poésie ; car elle agit dune manière divine et instinctive, dépassant et dominant la conscience ; c'est aux générations futures qu'il est réservé de contempler et de mesurer la puissance de la cause et de l'eilét dans toute la force et la splendeur de leur union. Même dans

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les temps modernes, aucun poète vivant n'est arrivé à la plénitude de sa renommée ; le jury qui doit juger un poète, appartenant de fait au temps tout entier, doit êt?é composé de ses pairs : la liste doit être dressée par le Temps parmi l'élite des sages de nombreuses générations. Un poète est un rossignol, qui chante dans les ténèbres pour charmer sa propre solitude de ses doux sons ; ses auditeurs sont comme des hommes ravis en extase par la mélodie d'un musicien invisible, {}ui se sentent émus et charmés, mais qui ne savent ni d'où vient la mélodie, ni pour(|uoi elle les charme. Les poèmes d'Homère et de ses contemporains (irent les délices de l'enfance de la Grèce ; ils furent les éléments de ce système social qui est la colonne sur laquelle reposèrent (ouïes les civilisa! ions ullérieui'cs. Homère a incarné dans des caractères humains la perfection idéah' de son temps ; et nous ne pouvons douter que ceux qui lurent ses vers n'aient été saisis de l'ambition de devenir semblables à Achille, à Hector, à Ulysse ; la vérité et la beauté de l'amitié, du patriotisme, du dévouement constant à un objet, furent révélées dans Icui' pronfoudeur par ces inunorlelles créalions ; les senliments des auditeurs doivent sèlre raflinés et «'largis |)ar la sympathie avec de si grandes et de si aiuiables personnifications, puis de l'admiration ils (lin-ent passera limitation, et par l'imitation s'identifier eux-mêmes avec les (ibjets de leur admiration. El qu'on n(ï m'objecte pas (pie ces caractères sont bien éJoiguc's de la perfection morale, et (pion ne peut en auciMie fa(;on les proposer connue des modèles édifiants ;i ! imitation générale. Chaque époque, sous des noms plus ou moins spécieux, a ib-ifié ses erreurs particu-

Hères ; la Vengeance est l'idole nue du culte dun âge semi-barbare ; et l'Illusion est limage voilée d'un mal inconnu, devant laquelle la luxure et la satiété se prosternent. Mais un poète considère les vices de ses contemporains comme le vêtement provisoire dont ses créations doivent s'envelopper, et qui couvre sans les cacher les éternelles proportions de leur beauté. On conçoit quun personnage épique ou dramatique porte ces vices autour de son âme, comme il peut porter autour de son corps l'armure ancienne ou l'uniforme moderne , quoiqu'on puisse facilement imaginer un vêtement plus gracieux que l'une et l'autre. La beauté de la nature intérieure ne peut être assez cachée par ce vêtement accidentel, pour que l'esprit de sa forme ne se communique pas à ce déguisement même, et ne se laisse pas deviner par la manière même dont il est porté. Une forme majestueuse et de gracieux mouvements se trahiront à travers le costume le plus barbare et du plus mauvais goût. Peu de poètes, même des plus élevés, ont préféré exhiber la beauté de leurs conceptions dans sa vérité et sa splendeur toute nue ; et l'on peut douter si l'alliage du costume, du vêtement, etc., n'est pas nécessaire pour tempérer à nos oreilles mortelles cette musique planétaire.

Toute l'objectioii de liinnioralité de la poésie repose toutefois sur une fausse cenception de la manière dont la poésie agit pour |)roduire le i)erfe('tionnement moral de l'homme. La science de l'Ethique arrange les éléments que la poésie a créés, et propose des thèmes et des exemples de vie civile et domestique : ce n'est pas manque de doctrines admirables si les hommes se haïssent, se méprisent, se censurent, se trompent et s'as-

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servissent l'iin l'autre. Mais la poésie agit d'une tout autre et plus divine manière. Elle éveille et élargit l'esprit lui-même en y introduisant mille combinaisons nouvelles de pensée. La poésie lève le voile qui cache la beauté du monde, et fait que les objets familiers cessent d'être familiers ; elle donne une nouvelle naissance à tout ce qu'elle représente, et les personnifications enveloppées de sa lumière Elyséenne vivent pour toujours dans l'esprit de ceux qui les ont une fois contemplées, comme les souvenirs de ce noble et enthousiaste contenlement qui s'étend sur toutes les pensées et les actions avec lesquelles il coexiste. Le grand secret de la morale est l'amour qui nous fait sortir de notre propre nature, et nous identifie avec la beauté d'une pensée, d'une action qui n'est pas nôtre ou d'une personne qui n'est pas nous-même. Un homme pour être superlalivement bon doit imaginer avec force et étendue : il doit se mettre luimême à la place d'un autre et de beaucoup d'autres ; les peines et les plaisirs de son espèce doivent devenir les siens. Le grand instrument du bien moral est l'imagination ; et la poésie concourt à l'eUet en agissant sur la cause. La poésie élargit le champ de l'imagination en la remplissant de pensées qui lui apportent une joie toujours nouvelle, pensées qui ont le pouvoir d'attirer et d'assimiler à leur propre nature toutes les autres pensées, et qui forment de nouveaux intervalles ou interstices, dont le vide appelle toujours un nouvel aliment. La poésie fortifie la faculté (pii est lorgane de la nature morale de Ihomnie, de la iiiénic manière (jue l'exercice fortifie un membre. L'n poète ferait donc mal d'incarner ses propres conceptions du bien et du mal, qui sont ordinaireiiKiit celles de son pays et de son

temps, dans ses créations poétiques, qui ne participent ni (le lun ni de l'autre. En se donnant cette tâche inférieure d'interpréter l'effet, tâche dans laquelle peutêtre il n'arriverait qu'imparfaitement à se satisfaire luimême, il renoncerait volontairement à la gloire de participer au mérite de la cause. Il n'y avait pas de danger qu'Homère ou quelqu'un des poètes éternels pussent se fourvoyer au point d'abdiquer ce trône de leur immense empire. Ceux en qui la faculté poétique, quoique grande, est moins intense, comme Euripide, Lucain, le Tasse, Spenser, ont souvent affecté un but moral, et l'effet de leur poésie diminue en proportion exacte du degré dans lequel ils nous forcent de songer à leur dessein.

Homère et les poètes cycliques furent suivis à un certain intervalle par les poètes dramatiques et lyriques d'Athènes, qui fleurirent en même temps que ce qu'il y a de plus parfait dans les expressions sœurs de la faculté poétique : l'arehitccture, la peinture, la musique, la danse, la sculpture, la philosophie ; ajoutons y les formes de la vie civile. Car, quoique la constitution de la société athénienne fût déformée par beaucoup d'imperfections que la poésie de la chevalerie et du christianisme a éliminées des habitudes et des institutions de la moderne Europe, cependant à aucune autre période ne se sont développées tant d'énergie, de beauté et de vertu ; jamais la force aveugle et les formes réfractaires ne furent si bien disciplinées et si bien soumises à la volonté de rhomme,ni cette volonté moins rebelle aux dictées du beau et du vrai, que durant le siècle qui précéda la mort de Socrate. Aucune autre époque de Ihistoire de notre race ne nous oftre des souvenirs ou des fragments aussi viri-

lemenl empreints de l'image de la divinité dans l'homme. Or, c'est la poésie seule, dans la forme, dans l'action, dans le langage, qui a rendu cette époque mémorai)le au-dessus de toutes les autres, et en a fait un trésor d'exemples pour les temps à venir. La poésie écrite existait à cette époque en même temps (\uo les autres arts ; et ce serait une question oiseuse de demander lequel de ces ai'ls a donni' ou a reçu la lumière qui de toutes ces sources, comme d'un connuun foyer, s'est répandue sur les plus sombres périodes des temps suivants. Tout ce que nous connaissons de la cause et de l'eifet se réduit à un enchaînement constant d'événements : la poésie s'est toujours trouvée coexister avec tous les arls qui conliibuent au bonheur et à la perfection de Ihomme. Je renvoie à ce (pii a déjà été établi touchant la distinction de la cause et de l'effet.

Ce fut dans cette période que le drame prit naissance ; et quoique un écrivain postérieur (1) ait pu égaler et surpasser ce petit nombre de grands spécimens du drame Athénien conservés jusqu'à nous, il est hors de question que cet art ne fut jamais compris ou pratifjué selon les règles de sa vraie philosophie connue à Athènes. Les Athéniens employèrent le langage, l'action, la musique, la peinture, la danse et les institutions religieus(»s, pour produire un conunun rll'vl dans la représentation de lidcalisaliun la plus ('■I('V('m' de la passion ou (le la IVncc : chiMpic division de l'art fui |)ei'fectionnéeen son espèce |)ar des ai'lisics de l'habileté la j)lus consommée, et disciplin(''e 1 une par rapport à l'autre dans une belle et harmonieuse unité. Sur la scène moderne, on

(1) Shakespeare.

n'emploie à la fois quiin petit nombre des éléments capables de produire l'image de la conception du poète. Nous avons la tragédie sans musique el sans danse ; la musique et la danse, sans les personnilications éh'vées dont elles sont le naturel accompagnement, et le tout sans religion et solennité. La religion a été, en eflet, ordinairement bannie de la scène. En privant la face de l'acteur d'un masque, où les nombreuses expressions appropriées à son caractère dramatique pouvaient se mouler dans une seule expression permanente et toujours la même, notre système ne peut prétendre qu'à un elfet partiel et sans harmonie ; il n'est bon que pour le monologue, où toute l'attention se porte sur la musique idéale de quelque grand artiste en ce genre. L'usage moderne de mêler la comédie à la tragédie, quoique sujet à de grands abus dans la pratique, est sans doute une extension du cercle dramatique ; mais la comédie devrait être comme dans le Roi. Lear, univeiselle, idéale et sublime. C'est peut-être l'intervention de ce principe qui fait pencher la balance en faveur du Roi Lear, comparé à V(Edipe Roi ou à VAgameunon, ou si l'on veut, aux trilogies auxquelles ces pièces se rapportent ; à moins qu'on ne considère l'effet intense de la poésie chorale, spécialement celle de la dernière pièce, comme rétablissant l'équilibre. Le Roi Lear, s'il peut soutenir la comparaison, doit être regardé comme le plus parfait spécimen de l'art dramatique dans le monde, en dépit des conditions étroites auxquelles le poète était soumis par l'ignorance de la philosophie du drame qui a prévalu dans l'Europe moderne. Calderon, dans ses .hitos religieux, a essayé de remplir quelques-unes des hautes conditions de la représentation dramatique négligées

par Shakespeare, comme par exemple d'établir une relation entre le drame et la religion, et d'accommoder le drame à la musique et à la danse ; mais il néglige l'observation de conditions bien plus importantes, et il a plus perdu que gagné en substituant l'idéalisme rigidement défini et toujours répété d'une superstition dillorme aux personnifications vivantes de la vérité de la passion humaine.

iMais je m'écarte de mon sujet. — La liaison des représentations scéniques avec le perfectionnement ou la corruption des mœurs de l'homme a été universellement reconnue; en d'autres termes, la présence ou l'absence de la poésie dans sa forme la plus parfaite et la plus universelle s'est trouvée correspondre avec le bien et le mal dans la vie ou dans les mœurs. La corruption, qu'on a imputée au drame comme son ellet, commence alors que finit l'emploi de la poésie dans sa constitution. J'en appelle à l'histoire des monirs ; les périodes de croissance de l'une et de déclin de l'autre ne correspondent-elles pas avec une exactitude égale à celle qu'ofl'rent tous les autres exemples de cause cl d'etlet moi-al 1

Le drame, à .Uhènes, ou partout ailleurs où il peut avoir approché de hi perfection, a toujours coexisté avec la grandeur moiale et iutcllectuelle du teuips. Les tragédies des ])oètes athéniens sont connue des miroirs où le spectateur se voit lui-même, sous un léger déguisement de circonstances, d(''])ouillé de tout excepté de cette pei'fection et de celte énei'gie idéale que chacun resscnl connue le type intérieur de tout ce (ju'il aime, îulinire et désire devenir. L'imagination est élargi<' par la sympathi»' avec des douleurs et des passions si puis-

santés qu'elles étendent par leur conception la capacité de la faculté qui les conçoit ; les bons sentiments sont fortifiés par la pitié, l'indignation, la terreur et le chagrin ; et un calme exalté se prolonge, à la suite de la satiété qui résulte de ce sublime exercice, jusque dans le tumulte de la vie familière ; le crime perd la moitié de son horreur et toute sa contagion, à nous être représenté comme la conséquence fatale de l'action insurmontable de la nature ; l'erreur perd aussi son opiniâtreté, les hommes ne la chérissent plus comme la création de leur choix. Dans le drame de l'ordre le plus élevé, il y a peu d'éléments pour la censure ou la haine ; il enseigne plutôt la connaissance et le respect de soi-même. Ni l'œil, ni l'esprit ne peuvent se voir eux-mêmes à moins d'être réfléchis par quelque chose qui leur ressemble. Le drame, aussi longtemps qu'il continue à exprimer de la poésie, est un miroir prismatique à mille facettes, qui réunit les rayons les plus brillants de la nature humaine, les divise et les reproduit dans la simplicité de leurs formes élémentaires, les empreint de majesté et de beauté, multiplie tout ce qu'il reflète, et donne à ce reflet le pouvoir de propager sa ressemblance partout où il tombe.

Mais dans les périodes de décUn de la vie sociale, le drame correspond à ce déclin. La tragédie devient une froide imitation des formes des grands chefs-d'œuvre de l'antiquité , dépouillée de tout accompagnement harmonieux des arts frères, et souvent celte forme même est mal comprise et la tragédie n'est plus qu'une faible tentative d enseigner certaines doctrines , que l'écrivain considère comme certaines vérités morales, et qui ne sont que les flatteries spécieuses de quelque vice ou

faiblesse giossière, dont lauteur ainsi que ses auditeurs est infecté. De là, ce qu'on a appelé le drame classique et domestique. Le Caton d'Addison est le spécimen de l'un; et il serait superflu de citer des exemples de l'autre. La poésie ne peut se prêter à de pareils desseins. La poésie est une épée fulgurante, toujours dégainée , qui consume le fourreau qui voudrait la retenir. Aussi observe-t-on que tous les écrits dramatiques de ce genre sont à un singulier degré dépourvus d'imagination ; ils affectent le sentiment et la passion, qui, dépouillés d'imagination, ne sont plus que des noms différents du caprice ou d(! l'appétit. Dans notre histoii'c, la période de la plus grossière dc'gi'adation dn di-anie est le règne de Charles II, alors que toutes les formes qui ont été l'expression babil iiello de la poésie deviennent des hymnes en l'honneur du triomphe du pouvoir royal sur la liberté et la vertu. Milton seul est debout, éclairant un âge indigne de lui. En de telles époques, le principe calculateur envahit toutes les formes du diame, et la poésie cesse d'y trouver une expression. La comédie perd son universalité idéale ; l'esprit succède à l'humour ; nous rions de complaisance en nousmêmes et d'orgueil, non de plaisir; la maligniK*, le sarcasme et le mc'pris succèdent à une sympathi(|ue gaîté ; nous rions à peine, nous sourions. L'obscénité, qui est toujours un blasphème contie la divine Ix'auté de la vie, devient, grâce à un voile même dont elle se couvre, plus active si elle est moins dégoûtante ; c'est un monstre à qui la corruption de la société ne cesse d'apporter un nouvel aliment, (|uil dévore en secret.

Le driunc ('lanl la foinie sous hupiclle un plus grand noiiilirc (le niodt-s dCxpr-cssion de la poésie peuvent être

combinés, c'est aussi sous cette forme que la connexion de la poésie et du bien social est le plus facilement observable. On ne saurait nier que la plus haute perfection de la société humaine a toujours correspondu avec la plus haute excellence dramatique ; et que la corruption ou l'extinction du drame, dans une nation où il a une fois été florissant, est une marque de la corruption des mœurs et de l'extinction des énergies qui soutiennent l'Ame de la vie sociale. Mais, comme le dit Machiavel des institutions politiques, cette vie pourrait être sauvée et renouvelée, s'il s'élevait des hommes capables de ramener le drame à ses vrais principes. Et cela est vrai par rapport à la poésie dans son sens le plus étendu ; tout langage , toute institution , ou loute forme demandent non seulement à être produits, mais encore à être soutenus; loffice et le caractère du poète participe de la nature divine sous le rapport de la providence, comme sous le rapport de la création.

La guerre civile, les dépouilles de l'Asie, cl la prédominance fatale des armes macédoniennes d'abord, puis des armes romaines, furent autant de symboles de l'extinction ou de la suspension de la faculté créatrice en Grèce. Les écrivains bucoliques , qui trouvèrent un patronage sous les tyrans lettrés de Sicile et d'Egypte, furent les derniers représentants de son règne si glorieux.

Leur poésie est puissamment mélodieuse; comme l'odeur de la tubéreuse, elle inonde l'esprit et le fatigue par l'excès de sa douceur ; tandis que la poésie de làge précédent était comme une brise des prairies de juin, qui au mélange des parfums de toutes les fleurs des champs ajoute d'elle-même un esprit vivifiant et harmo-

380 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

nisant, qui donne au sens la force de soutenir l'excès de son plaisir. La délicatesse bucolique et erotique dans la poésie écrite correspond à la noblesse dans la statuaire, la musique et les arts de la même famille, et même dans les mœui's et les institutions, qui caractérise l'époque dont je parle. Et ce n'est pas à la faculté poétique elle-même, ou à quelque mauvaise application de cette faculté qu'il faut imputer ce manque d harmonie. On trouve dans les écrits dHomère et de Sophocle une égale sensibilité, une part aussi grande faite aux sentiments et aux affections ; le premier, spécialement, a donné à ses images sensibles et pathéticjues un attrait irrésistible. Leur supériorité sur les écrivains postérieurs consiste dans la présence de ces pensées qui appartiennent aux facultés intimes de notre nature, et non dans l'absence de celles qui sont liées aux facultés externes ; leur incomparable perfection consiste dans l'harmonieuse union de toutes ces facultés à la fois. L'imperfection des poètes erotiques ne consiste pas dans ce qu'ils ont, mais dans ce qu'ils n'ont pas. Ce n'est pas en tant que poètes, mais en tant que non poètes, qu'ils peuvent être justement considérés comme participant de la corruption de leur temps. Si cette coiTuption avait réussi à ('teindre en eux jusqu'à cette sensibilité au [daisir, à la passion, aux beautés de la nature, qui leui' est imputée comme une impeifection, c'eût été le dernier achèvement du triomphe du mal. Car la conuption sociale aboutit à détruire toute sensibilité au j)laisir ; et alors il y a vraiment corriiptiou. Klle conunence |tar l'imn^inatiou et par l'ciilciKlniinil (|ui en est eonnuf le (-(eur. cl se répand de là, comiiic un poison |);tr;il\sanl. à travers les alléctions dans k's appétits eux-mêmes, jus(iu'à ce (pi il n'y ait

DÉITENSE DE LA POKSIE 381

plus qu'une masse inerte où le sens à peine survit. A rapproche d'une semblable période , la poésie s adresse toujours à ces facultés qui sont les dernières à être détruites, et sa voix se fait entendre, comme les pas d'Astrée, quittant le monde. La poésie continue à communiquer tout le plaisir que les hommes sont capables de recevoir; elle est encore la lumière de la vie, la source de tout le beau, le généreux, ou le vrai qui peut encore trouver place dans un temps corrompu. On avouera sans peine que ceux des citoyens voluptueux de Syracuse et d'Alexandrie qui se délectaient aux poèmes de Théocrite étaient moins froids, moins cruels et moins sensuels que le reste de leur nation. Mais la corruption devra entièrement détruire l'édifice de la société humaine avant que la poésie puisse jamais cesser. Les anneaux sacrés de cette chaîne n'ont jamais été entièrement disjoints; descendant à iravers les esprits de la multitude, elle est attachée à ces grands esprits, dont l'invisible influence, comme celle]d'un aimant magnétique, se répand au dehors ; elle relie à la fois, anime et soutient la vie du tout (1). C'est la faculté qui contient en elle les semences à la fois de sa propre renaissance et de la renaissance sociale. Mais ne bornons pas les eflèts de la poésie bucolique et erotique dans les limites de la sensibilité de ceux à qui elle s'adressait. Ils peuvent avoir perçu la beauté de ces immortelles compositions , comme de simples fragments et des parties isolées ; ceux qui sont plus délicatement organisés, ou nés dans un âge meilleur, peuvent y reconnaître comme les épisodes de ce grand poème, auquel tous les poètes, comme les peu*

(1) Voir l'Ion de Platon.

382 (yFAVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

sees qui coopèrent à former un gi'and esprit, ont concouru depuis le conimencenienl du monde.

La même révolution dans une sphère plus étroite trouva place dans l'ancienne Rome ; mais les actions et les formes de sa vie sociale ne semblent pas avoir été parfaitement pénétrées de l'élément poétique. Les Romains paraissent avoir considéré les Grecs comme les dépositaires privilégiés des formes les plus parfaites au point de vue des mcrurs et de la nature, et s'être abstenus de créer en langage mesuré, en sculpture, en musique ou en architecture, rien qui puisse avoir une relation particulière à leur propre condition, tout en en ayant une à la constitution universelle du monde. Mais nous n'avons pour les juger qu'une évidence partielle, et nous les jugeons peut-être partialement. Ennius, Varron, Pacuvius et Accius, tous grands poètes, sont perdus. Lucrèce est dans le sens le plus élevé du mot un créateur, et Virgile aussi dans un sens vraiment élevé. Chez le second , la délicatesse exquise d'expressions est connue un brouillard lumineux qui nous cache l'intense et Iranscendanle vérité de ses conceptions de la nature. Tite-Live est empreint de poésie. Horace, Catidle, Ovide, et généralement les autres grands poètes de l'âge virgilien ont vu la nature et l'honnue dans le miroir de la Grèce. Les institutions et la religion de Rome ont aussi ('té moins poétiques que celles de la Grèce, de même (|ue l'ctnibre est moins vivante que la sul)stauce. G'csl pourquoi la poésie à Rome semble plutôt suivre (|u'accompagner la perfection de la sociétc' politi(|ue et domesti(pH'. La véritable poésie de Rome vivait dans ses iiLstitulions; car tout ce (|u'elles contenaient de beau, de vrai, de majestueux, ne jKtuvail avoii' sa source (pie dans

la faciillé qui crée l'ordre qui les constitue. La vie de Camille, la mort de Uegulus , l'attitude des sénateurs attendant, semblables à des dieux, les Gaulois victorieux, le refus de la république de faire la paix avec Annibal après la bataille de Cannes, ne furent pas les conséquences d'un calcul ratline de l'avantage personnel probable qui devait résiUterde tel ordre et de tel rythme dans les manifestations de la vie, pour ceux qui étaient à la fois les poètes et les acteurs de ces diames immortels. L'imagination contemplant la beauté de cet ordre le créait sans se préoccuper de la faire concorder avec sa propre idée; la conséquence était l'empire, et la récompense, une éternelle gloire. Ces choses n'en sont pas moins de la poésie, quia carent vate sacro. Ce sont les épisodes de ce poème cyclique que le Temps écrit sur la mémoire des hommes. Le Passé , comme un rhapsode inspiré, remplit de leur harmonie le théâtre des générations sans fin.

Enfin l'ancien système de religion et de mœurs a accompli le cercle de ses évolutions ; et le monde serait tombé dans la dernière anarchie et les dernières ténèbres, s'il ne s'était pas trouvé parmi les fondateurs des systèmes moraux et religieux du christianisme et de la chevalerie des poètes pour créer des formes d'opinion et d'action non encore conçues jusque-là ; et ces formes, copiées dans l'imagination des hommes , devinrent comme des chefs pour les armées égarées de leurs pensées. Il n'entre pas dans notre dessein de parler du mal produit par ces systèmes ; nous ne voulons que constater, en nous appuyant sur les principes établis plus haut, qu'aucune parlie de ce mal ne peut être attribuée à la poésie qu'ils renferment.

Il est probal)le que la poésie de Moïse, de Job, de David, de Salomon et dlsaïe a produit un grand edet sur l'esprit de Jésus et de ses disciples. Les fragments épars qui nous ont été conservés par les biographes de cet homme extraordinaire sont tous empreints de la plus vive poésie. Mais ses doctrines semblent avoir été promptement défigurées. A une certaine époque après la prédominance du système d'opinions fondées sur celles qu'il avait promulguées, les trois formes dans lesquelles Platon a distribué les facultés de l'esprit reçurent une sorte d'apothéose, et devinrent l'objet du culte du monde civilisé. Ici il faut avouer que la « Lumière » semble « s'obscurcir ».

« And the crow makes Aving lo the rooky wood; (iood things of day begin te droop and drowse ; Whiles night's black agents to their preys do rouse (1). »

Mais remarquez quel bel ordre est sorti de la poussière et du sang de ce furieux chaos ! Comment le monde, comme après une résurrection, se balançant sur les ailes d'or de la science et de l'espérance, a repris son vol toujours infatigable dans le ciel du temps ! Ecoutez cette musique, que n'entendent point les oreilles extérieures, semblable à un vent invisible et sans repos, nourrissant de force et de vitesse sa course éternelle.

La poésie dans les docliines de Jésus-Christ, la mythologie et les institutions des concpiérants celtiques de l'Empire romain, ont survécu aux lé'iièbrcs et aux convulsions qui ont accompagné leur croissance et leur

(1) Shakespeare, Macbeth, acte lit, se. ir. « VA h> corneille dirige son aile vers le bois plein de ses compagnes; les titres l)ons du jour conunencent à languir et à s'assoujtir, pendant que les noirs agents de l:i nuit conrciit à leur proie. ■>

victoire, et elles se sont fondues dans un nouvel édifice de mœurs et d'opinion. C'est une erreur d'imputer l'ignorance des sombres âges aux doctrines chrétiennes ou à la prédominance des nations celtiques. Tout le mal qui a pu se trouver dans leur action est résulté de l'extinction du principe poétique, liée au progrès du despotisme et de la superstition. Les hommes, par suite de causes trop compliquées pour être discutées ici, devinrent insensibles et égoïstes ; leur volonté devint faible, et cependant ils furent ses esclaves, et par là les esclaves de la volonté d'autrui; luxure, crainte, avarice, cruauté et fraude, caractérisèrent une race d'hommes parmi lesquels ne pouvait s'en trouver un capable de créer, dans la forme, le langage ou les institutions. Il ne serait pas juste d'imputer les anomalies morales d'un tel état de société à aucune classe d'événements ayant une liaison immédiate avec elles, et les évj^nements qui ont le plus de titres à notre approbation sont ceux-là même qui pouvaient dissoudre le plus rapidement cet état de choses. Il est malheureux pour ceux qui ne savent pas distinguer les mots des choses, que beaucoup de ces anomalies aient fait corps avec notre religion populaire.

Ce ne fut pas avant le i\^ siècle que les effets de la poésie des systèmes chrétien et chevaleresque commencèrent à se manifester. Le principe d'égalité a été découvert et appliqué par Platon dans sa République, comme la règle théorique du mode selon lequel les matériaux du plaisir et du pouvoir produits par l'habileté et le travail communs des êtres humains doivent être distribués entre eux. Les limitations de cette règle devaient, selon lui, n'être déterminées que par la sensibilité de chacun, oul'utiUté qui pouvait en résulter pour tous. Platon, sui-

vanl les doctrines de Tiniée et de Pythai^ore, enseigna aussi un système de doclrine morale el intellecluelle, comprenant àla fois la condition passée, présente etfulure de riiomme. Jésus-Christ divulgua i)our l'humanité les vérités sacrées et éternelles contenues dans ces vues, et je christianisme, dans sa pureté abstraite, devint l'expression exotérique des doctrines ésotériques de la poésie et de la sagesse de l'antiquité. L'incorporation des nations celtiques à la population épuisée de l'Occident laissa sur lui l'empreinte de la poésie existant dans leur mythologie et leurs institutions. Le résultat fut la somme de Taction et de la réaction de toutes ces causes réunies ; car on peut accepter comme un axiome qu'aucune nation ou aucune religion n'en peut remplacer une autre sans sincoi'porer à elle-même une portion de ce qu'elle remplace. L"al)olition dercsclavage personnel et domestique, et l'émancipation des femmes atfranchies d'une grande partie des servitudes dégradantes de l'antiquité, furent des conséquences de ces ('vénemenls.

L'abolition de l'esclavage personnel est la base de la plus haute espérance politique que l'esprit de Ihomme puisse concevoir. La liberté des fcnuncs a pioduit la poésie de l'amour sexuel. L'amour devint une religion, dont le culte eut ses idoles toujours présentes. Ce fut connue si les statues d'Apollon et des Muses avaient été doui'es de vie et de mouvement, et s'c'taient jiromenées au milieu de leurs adorateurs ; si bien (pic la terre se peupla des habitants d'un monde plus divin. Les phénomènes les |)lus ramiliers de la vie devinrent pi'odigieux et celestes, el un paradis .se créa comme des déiiris de l'Eden. Kl connue celle création elle-même est de la poésie, ainsi ses créateurs riiicnt-ils poètes ; et le I:tn-

gage fut rinstrnment de leur art « Galeotto fù il libro, e chi lo scrLsse. » Les Trouvères ou inventeurs provençaux précédèrent Pétrarque, dont les vers sont comme des incarnations, qui descellent les profondeurs des fontaines enchantées du plaisir qui se trouve dans la peine de l'amour. Il est impossible de les sentir sans devenir soi-même une portion de cette beauté que l'on contemple ; il serait superflu dexpliquer comment la noblesse et lélévation de l'esprit liées avec ces émotions sacrées peuvent rendre les hommes plus aimables, plus généreux et plus sages, et les élever au-dessus des grossières vapeurs de ce petit monde de soi-même. Dante comprit les secrets de l'amour encore plus que Pétrarque. La Vita tiuova est une fontaine inépuisable de pureté de sentiment et de langage ; c'est l'histoire idéalisée de la période et des intervalles de sa vie qui furent dédiés à l'amour. Son apothéose de Béatrice dans le Paradis, et les degrés de son propre amour et de la beauté de Béatrice par lesquels, comme par des échelons, il feint dctre monté lui-même jusqu'au trône de la cause suprême, sont la plus glorieuse imagination de la poésie moderne. Les plus judicieux critiques ont, avec justice, renversé le jugemcnl du vulgaire, et Tordre des grands actes de \a Divine Comédie, dans la mesure d'admiralion qu'ils accordent à l'Enfer, au Purgatoire et au Paradis. Le Paradis est un hymne perpétuel de l'éternel amour. L'amour, qui a trouvé dans Platon seul parmi les anciens un poète digne de lui, a été céléi)ré par le chœur des plus grands écrivairs du monde renouvelé, et la musique a pénétré les cavernes de la société, et ses échos dominent encore la dissonance des armes et de la supci'stition. A des intervalles successifs, l'Arioste, le Tasse,

388 tJKUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

Shakespeare, Spenser, Calderon, Rousseau et les grands écrivains de notre siècle ont célébré le règne de l'amour , plantant dans l'esprit humain comme les trophées de sa sublime victoire sur la sensualité et la force. La vraie relation entre les deux sexes qui se partagent l'espèce humaine a été mieux comprise ; et si l'erreur qui confondait la diversité avec l'inégalité de facultés dos deux sexes a été en partie reconnue dans les opinions et les institutions de l'Europe moderne , nous devons ce grand bienfait au culte dont la chevalerie fut la loi, et les poètes les prophètes. La poésie de Dante peut être considérée comme le pont jeté sur le courant du temps entre le monde ancien et le monde moderne. Les notions défigurées des choses invisibles, que Dante et son rival Millon ont idéalisées, ne sont que le masque et le manteau dont ces grands poètes s'enveloppent pour se déguiser en se promenant à travers l'éternité. Il est difficile de déterminer jusqu'à quel poin t ils ont eu la conscience de la distinction qui doit avoir existé dans leurs esprits entre leurs propres croyances et celles du peuple. Dante semble au moins avoir voulu en marquer les limites, en plaçant Hipiiée, que Virgile appelle jtistissimiis umis, dans le Paradis, et en suivant un caprice fort hérétiqjie dans sa dislril)ntion des récompenses et des cliàlinienls. Le poème de Milton contient une réfutation pliilosoi)hique du système même, dont, par une étrange et naturelle antithèse, il a été le principal et le plus populaire soutien. Rien ne peut dépasser l'énergie cl la magnificence du caractère de Satan tel (juil est exprimé dans le Paradis Perdu. Ce serait se tromper que de supposerqu'il ail jamais songé à en faire la pcrsonnilication populaire

du mal. L'implacable haine, la ruse patiente, un raffinement de stratagèmes toujours en éveil pour réduire un ennemi à la dernière angoisse, ces choses sont le mal, et, si elles sont vénielles dans un esclave, elles ne peuvent se pardonner dans un tyran ; si dans un sujet elles sont rachetées par ce qui ennoblit sa défaite, dans le vainqueur elles sont empreintes de tout ce qui déshonore sa conquête. Le Démon de Milton, comme être moral, est aussi supérieur à son Dieu qu'un homme qui persévère dans son dessein d'être excellent en dépit de l'adversité et de la torture est supérieur à celui qui, dans la froide sécurité d'un triomphe assuré, inflige à son ennemi la plus horrible vengeance, non par suite de quelque désir illusoire de l'amener à se repentir de sa persévérance dans son inimitié, mais avec le dessein prémédite de l'exaspérer au point de mériter de nouveaux tourments. MiUon a violé la croyance populaire (si toutefois on peut estimer cela une violence), au point de n'avoir donné aucune supériorité de vertu morale à son Dieu sur son Démon. Et ce hardi dédain dun dessein moral direct est la preuve la plus décisive de la supériorité du génie de Milton. Il a mêlé pour ainsi dire les éléments de la nature humaine comme des couleurs sur une palette, et les a disposés dans la composition de sa grande peinture selon les lois de la vérité épique, c'est-à-dire selon les lois de ce principe en vertu duquel une série d'actions de l'univers extérieur et des êtres intelligents et moraux est calculée pour exciter la sympathie des générations à venir de l'espèce humaine. Lu Divine Comédie et le Paradis Perdu ont donné une forme systématique à la mythologie moderne, et quand le changement et le temps auront ajouté une superstition de plus

390 (OUVRES POÉTIQUES DE SlIELLEY

à la niasse de celles qui ont paru et disparu sur la terre, les commentateurs s'emploieront savamment à élucider la religion de l'Europe de leurs ancêtres, qui ne sera pas entièrement oubliée uniquement parce quelle aura été marquée au coin de l'éternité du génie.

Homère fut le premier et Dante le second poète épi(iue, c'est-à-dire le second poêle dont les créations aient présenté une relation définie et intelligible avec la science, les sentiments et la religion de l'époque dans laquelle il vivait, et en même temps des époques qui l'ont suivi ; cette relation correspondant elle-même avec leur propi'e développement. Luci'èce a englué les ailes de son rapide esprit dans la lie du monde sensible ; et Virgile^, avec une modestie qui niallieurcusement est devenue son génie, a adeclé le rôle dimilateur, alors même qu'il créait à nouveau tout ce qu'il copiait; et parp.ii le troupeau des oiseaux moqueurs, quoiqu'il y ait de ia douceur dans leurs notes, aucuns, ni Apollonius (le lUiodes, ni QuinUis Calaber de Sniyi-ne, ni Nonnus, ni Lucain, ni Stace ni Glaudien uonl cherché à remplir une seule! condition de; la vérité épi(pu'. Milton a été le li'oisiènic poète épique. Car si le litre dKpicpie dans son sens le plus élevé est refusé à VEnôide, à plus forte raison faudra-t-11 le refuse!" au liolnnil Furieux, à la Jérusalem délivrée, aux Lusiades, et à la Heine des Fées.

Dante et Milton lurent tous deux profomh'nienl pénétrés de lancienne religion du monde civilisé ; et son Gsprit existe dans leu!" poésie |(r«)bal)leinent dans la même proportion oil ses fo!*messinvivai( ni dans le culte Uoii rddniie (le lljiiKpe moileiiie. l/im précéda et l'aull'e suivit la Uelol'me à iiilervalles prescpie ("gaux.

DÉFENSE DE LA l'OÉSIE 391

Dante fut le premier réformateur religieux, et Luther le surpassa plutôt par la rudesse et l'acrimonie que par la hardiesse de ses censures de l'usurpation papale. Dante fut le premier qui réveilla l'Europe endormie : il créa un langage tout de musique et de persuasion, du sein dun chaos dinharmonieuses barbaries. C'est lui qui donna le signal à ces grands esprits qui présidèrent à la résurrection du savoir; le Lucifer de ce troupeau d'étoiles qui au xiii*^ siècle rayonna du sein de la républicaine Italie, comme d'un ciel au milieu des ténèbres du inonde obscui'ci. Les mots mêmes sont empi-eintsdesprit ; chacun d'eux est une étincelle, un atome enflammé d'inexlinguible pensée; et beaucoup gisent encore ensevelissons les cendres de leur naissance, et gros d'un éclair qui n'a point encore trouvé de fd conducteur. Toute haute poésie est infinie ; elle est comme le premier gland qui contenait en puisance tous les chênes. On peut tirer voile sur voile, sans jamais découvrir l'intime beauté nue de sa pensée. Un grand poème est une source à jamais débordante des eaux de la sagesse et de l'enchantement ; et quand un homme et une époque ont puisé à ce divin courant tout ce que leurs relations particulières les rendent capables de sapproprier, d'autres, puis d'autres se succèdent et de nouvelles relations ne cessent de se développer, éternelle source de délices imprévues et inconcevables.

L'âge qui succéda immédiatement à celui de Dante, de Pétrarque et de Boccace fut caractérisé par la renaissance de la peinture, de la sculpture et de l'architecture. Chaucer profita de l'inspiration sacrée et l'édifice de la littérature anglaise est ])asé sur des matériaux d invention italienne.

- iMais ne nous laissons pas cutrainer de la défense de

la poésie à une histoire critique de la poésie et de son influence sur la société. Qu'il suffise d'avoir indiqué les effets produits par les poètes, dans le large et vrai sens du mot, sur leur propre époque, et sur les époques postérieures.

On a fait un autre procès aux poètes : on les a sommés de résigner leur couronne civique aux raisonneurs et aux mécaniciens. 11 est admis que l'exercice de l'imagination est très agréable, mais on soutient que celui de la raison est plus utile. Examinons donc en partant de cette distinction ce que l'on entend par utilité. Plaisir ou bien, dans un sens général, c'est ce que recherche la conscience dun être sensible et intelligent, et ce dans quoi elle se complaît quand elle l'a trouvé. Il y a deux sortes de plaisir : l'un durable, universel et permanent ; l'autre transitoire et particulier. Par utilité on peut entendre les moyens de produire le premier ou le second de ces plaisirs. Dans le premier sens, tout ce qui fortifie ou purifie les affections, élargit limagination, ajoute l'esprit au sens, est utile. xMais on peut donner au mot utile un sens plus étroit, en le bornant à expiimer ce qui bannit limportunité des besoins de notre nature animale, assure à l'homme la sécurité de la vie, dissipe les plus grossières illusions de la superstition, et établit entre les honunes un degré de nuituelle indulgence compatible avec la considération des avantages personnels.

Sans aucun doute les promoteurs de l'utilité, dans ce sens restreint, ont leur rôle indicpié dans la sociét(\ Ils suivent les pas des poêles, et copient rescjuisse de leurs créations dans le livre de la vie connnune. Ils disposent de l'espace et du lenips. Leur action es! de la plus haute valeur, aussi longtemps (juils restreignent l'exer-

cice des pouvoirs inférieurs de notre nature dans les limites qui leur sont propres et n'empiètent pas sur le champ des facultés supérieures. 3Iais pendant que le sceptique démolit les grossières superstitions, quil n'aille pas défigurer, comme l'ont fait quelques écrivains français, les vérités éternelles empreintes dans l'imagination des hommes. Pendant que le mécanicien abrège, et que l'économiste politique organise le travail, qu'ils prennent bien garde que leurs spéculations, par défaut de correspondance avec les premiers principes qui appartiennent à l'imagination, ne tendent, comme elles le font dans l'Angleterre moderne, à pousser à leurs dernières limites le luxe et le besoin. Ils ont réalisé la maxime : « A celui qui a, il sera donné davantage, et à celui qui n'a pas, le peu qu'il possède sera enlevé. » Le riche est devenu plus riche, et le pauvre est devenu plus pauvre: et le vaisseau de l'Etat dérive entre Scylla et Charybde, entre l'anarchie et le despotisme. Tels sont les efléts qui doivent toujours résulter de l'exercice exagéré de la faculté calculatrice.

Il est difficile de définir le plaisir dans son sens le plus élevé, celte définition impliquant un certain nombre de paradoxes apparents. Car, par suite d'un inexplicable défaut d'harmonie dans la consthution de la nature humaine, la soufl'rance des parties inférieures de notre être est souvent liée aux plaisirs de ses parties supérieures. Le chagrin, la terreui", l'angoisse, le désespoir même sont souvent les expressions voulues du sentiment que nous éprouvons en approchant du bien le plus élevé. Notre sympathie dans les fictions tragiques dépend de ce principe; la tragédie nous charme, eu nous apportant une ombre de ce plaisir qui se trouve

394 œuvRES poétiques de shelley

dans la souffrance. C'est aussi la source de cette mélancolie qui est inséparable de la plus suave mélodie. Le plaisir qui se trouve dans le chagrin est plus doux que le plaisir du plaisir même. De là ce dicton : « Il est meilleur d'aller à la maison du chagrin qu'à la maison de l'allégresse. » Non que cette espèce très élevée déplaisir soit nécessairement liée à la soullrance. Le plaisir de l'amour et de l'amitié, l'extase où nous jette l'admiration de la nature, la joie de la perception et plus encore de la création de la poésie, sont souvent sans le moindre mélange.

La production et la jouissance assurée du plaisir dans ce sens très élevé sont ce qu'on peut appeler la vraie utilité. Ceux qui la produisent ou la conservent sont les poètes ou les philosophes poètes.

Les travaux de Locke, Hume, Gibbon, Voltaii-e, Rousseau (1), et de leurs disciples en faveur de l'humanité opprimée et dupée, ont droit à la gratitude du geni-e humain. Cependant il est facile de calculei- le degii' de perfectionnement moral et intellectuel (|ue le monde aurait alteint, s'ils n'avaieni jauKiisvécu. On aurait proféré un peu plus d'absuidili-s pendant un siècle ou deux, et peut-être brûlé un peu plus d'hommes, de femmes, et denfaïUs comme héréli(jues. Nous ne pourrions pas nous féliciter en ce moment de l'abolition d(> l'Imiuisilion en Kspague. Mais une cliose (\\n (h'-passe toute imagination, c'est de concevoir ce (|u eût r\v la condition morale du uioude, si ni Dante, ni Pétrarcjue, ni l{()cca<'e, ni Chaucer, ni Shakespeare, ni Calderon, ni lord Hacon, ni Milton n'avaient existé ; si iJanhacl et Michel-Ange

(1) yii(>ii|ii»' iKiiis cliissidiis i( i |{((iisvt';iii. il lui (•sscnticileini'nl iKtrtc. Les aiUres. inrinc \ nllaiic. sont de |>iiis liiisiuineurs.

n'étaient jamais nés ; si la poésie hébraïque n'avait jamais été traduite ; si la renaissance de l'étude de la liiH'ralnre grecque n'avait jamais eu lieu ; si aucun monument de la sculpture ancienne n'était parvenu entre nos mains ; et si la poésie de la religion de l'ancien monde était morte en même temps que la foi de ses croyants. Ce n'est que grâce à lintervention de ces excitations que l'esprit humain a pu s'éveiller à l'invention des sciences plus grossières, à cette application du raisonnement analytique aux observations sociales , qu'on essaie aujourd'hui d'exalter au-dessus de l'expression directe de la faculté inventive et créatrice.

Nous avons plus de sagesse morale, politique et historique que nous ne savons en mettre en pratique ; nous avons plus de connaissances scientifiques et écomiques que nous ne pouvons en appliquer à la juste distribution du produit qu'elles multiplient. La poésie, dans cet ordre de pensée, est étouffée sous l'accumulation des faits et des calculs. Nous savons parfaitement ce qui est le plus sage et le meilleur en morale, en gouvernement et en économie politique, ou au moins nous connaissons fort bien ce qui serait plus sage et meilleur que ce que les hommes pratiquent et endurent. iMais nous laissons le « je n'ose pas » attendre le « je voudrais », comme le pauvre chat de l'adage. Ce qui nous manque, c'est la faculté créatrice pour imaginer ce que nous connaissons ; ce qui nous manque, c'est l'impulsion généreuse à réaliser ce que nous imaginons ; ce qui nous manque, c'est la poésie de la vie ; nos calculs ont dépassé la conception ; nous avons mangé plus que nous ne pouvons digérer. La culture des sciences qui ont élargi les limites de l'empire de l'homme siu- le

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monde extérieur a, par suite de l'absence de la faculté poétique, restreint en proportion celles du monde intérieur ; et l'homme, après avoir réduit les éléments en esclavage, reste lui-même un esclave. A quoi, sinon à une culture des arts mécaniques disproportionnée à la présence de la faculté créatrice, qui est la base de toute connaissance, faut-il attribuer labus de toutes les inventions destinées à abréger ou à organiser le travail, au plus grand profit de l'inégalité humaine ? A quelle autre cause attribuer ce fait, que les découvertes qui auraient pu l'alléger n'ont fait que rendre plus lourd le fardeau de la malédiction imposée à Adam ? La Poésie d'un côté et de l'autre le principe de lEgoïsme dont l'argent est l'incarnation visible, voilà le Dieu et le Mammon du monde.

Les fonctions de la faculté poétique sont de deux espèces ; par l'une, elle crée de nouveaux matériaux de connaissance, d'énergie et de plaisir ; par l'autre, elle engendre dans l'esprit le désir de les reproduire et de les arranger selon uncertain rythme ou un certain ordre que 1 on peut appeler le beau et le bien. La culture de la poésie n'est jamais plus désirable qu'aux éjioques où, par suite d'un excès d'égoïsme et de calcul, laccumnlalion des matériaux de la vie extérieure dépasse le pouvoir que nous avons de les assimiler aux lois intérieures de la nature humaine. Alors le corps est devenu trop pesant pour le principe qui laninie.

La poésie est donc quelque chose de divin. Elle est à la fois le centre et la circonférence de la connaissance ; elle comprend toute science, et toute science doit s'y rapporter. Elle est tout à la fois la racine et la fleur de tout système de pensée; tout y a sa source, et tout y trouve

son embellissement ; si elle est flétrie, c'en est fait du fruit et de la semence, et le monde dépouillé voit s'ar^ rêter la sève qui nourrit et propage les rameaux de l'arbre de vie. Elle est l'achèvement et le couronnement de toute forme, la fleur de toutes choses: elle est ce que l'odeur et la couleur de la rose sont à la texture des éléments qui la composent, ce que la forme et la splendeur de la beauté pure sont aux secrets de l'anatomie et de la corruption. Que seraient la vertu , l'amour, le patriotisme, l'amitié ; que serait le spectacle de ce bel univers que nous habitons ; que seraient nos consolations en deçà du tombeau ; que seraient nos aspirations au delà, si la poésie ne montait pas, pour nous en apporter lumière et feu , jusqu'à ces éternelles régions où le calcul aux ailes de hibou n'osa jamais planer ? La poésie n'est pas , comme le raisonnement, une faculté qui ne s'exerce que selon la détermination de la volonté. Un homme ne peut pas dire : « Je vais faire de la poésie. » Le plus grand poète même ne peut le dire ; car l'esprit, dans l'acte de la création , est comme un charbon évanoui , en qui quelque invisible influence, semblable à un vent inconstant, éveille une lueur transitoire ; cette influence vient du dedans, comme la couleur de la fleur qui se flétrit et change aussitôt qu'elle est développée, et les parties conscientes de notre nature ne peuvent prophétiser ni son approche ni son départ. Si cette influence pouvait durer dans sa pureté et sa force originelles, il serait impossible de prédire la grandeur de ses résultats ; mais quand commence la composition, l'inspiration est déjà sur son déclin, et la plus glorieuse poésie qui ait jamais été communiquée au monde n'est probablement Uvniii.. 111.-^23

qu'une ombre alFaiblie des conceptions originelles du poète. J'en appelle aux plus grands poètes du temps présent, n'est-ce pas une erreur de prétendre que les plus beaux morceaux de poésie sont le fruit du travail et de l'étude ? Le travail et la lenteur recommandés par les critiques doivent s'interpréter dans le sens d'une observation attentive des moments d'inspiration, et d'une liaison artiiicielle des intervalles de leurs suggestions, qu'il faut remplir par des expressions conventionnelles. Mais ce n'est là qu'une nécessité imposée par la limitation de la faculté poétique elle-même ; Milton avait con^u son Paradis perdu comme un tout avant de l'exécuter par parties. Nous avons ici sa propre autorité, quand il nous dit que la Muse lui a dicté « son chant non prémédité ». Que ceci serve de réponse à ceux qui allégueraient les cinquante-six variations de la première ligne du Roland furieux. Des compositions faites par ce procédé sont à la poésie ce qu'une mosaïque est à la peinture. Le caractère instinctif de la faculté poétique est encore plus observable dans les arts plastiques et les arts de la peinture ; une grande statue ou ime grande peinture éclôt sous l'incubation de l'artiste comme un enfant dans la matrice de sa mère, et l'esprit lui-même qui dirige la main dans sa formation est incapable de se rendre conqite de l'origine, des gradations, ou des moyens de son procédé.

La poésie est le souvenir des meilleurs et des plus heureux moments des meilleurs et des plus heureux esprits. Ces visites fugitives de la poésie et du sentiment s'annoncent à nous en s'associant (juehjuefois au lieu ou à la personne, quelquefois en ne s'adressant qu'à notre propre esprit seul, mais loujou's aiiivant sans être

prévues, et partout sans y être invitées, et toujours élevant l'Ame et la charmant au delà de toute expression, de sorte que, même dans le désir et le regret qu'elles laissent, il ne peut y avoir que plaisir, et un plaisir participant de la nature de son objet. On dirait qu'une nature plus divine s'insinue et pénètre à travers la nôtre ; mais ses pas ressemblent à ceux du vent sur la mer, que le calme du matin efface, et dont les traces ne restent que sur le sable ridé qui la pave. Ces conditions d'être ou autres correspondantes sont surtout éprouvées par ceux qui jouissent de la plus délicate sensibilité et de l'imagination la plus étendue ; et l'état d'esprit qu'elles produisent est un état de guerre avec tous les désirs inférieurs. L'enthousiasme de la vertu, l'amour, le patriotisme, et l'amitié sont essentiellement liés avec de telles émotions ; et tant qu'elles durent, le moi apparaît ce qu'il est, un atome dans l'univers. Non seulement les poètes sont sujets à ces expériences en tant qu'esprits de l'organisation la plus raffinée ; mais ils peuvent colorer toutes leurs combinaisons des teintes fugitives de ce monde éthéré ; un mot, un trait dans la représentation d'une scène ou d'une passion, touchera la corde enchantée, et fera revivre, dans ceux qui ont déjà éprouvé ces émotions, l'image endormie, froide, ensevelie du passé. Ainsi la poésie rend immortel tout ce qu'il y a de meilleur et de plus beau dans le monde ; elle fixe les apparitions fugitives qui hantent les visions de la vie, et, les couvrant du voile du langage ou de la forme, les envoie à travers l'humanité, portant de douces nouvelles d'une joie amie à ceux avec qui leurs sœurs demeurent sans quitter le logis, parce qu'elles ne trouvent pas la porte de l'expression pour s'échapper

400 (JliUVKES POÉTIQUES DE SHELLEY

des cavernes de l'esprit qu'elles habitent dans l'universalité des choses. La poésie sauve de la mort les visites de la divinité dans l'homme.

La poésie change toutes choses en beauté ; elle exalte la beauté de ce quil y a de plus beau, donne de la beauté à ce quil y a de plus dilVorme ; elle marie l'en- Ihousiasme et Ihonneur, la douleur et le plaisir, l'éternité et le changement ; elle unit sous son joug léger toutes les choses irréconciliables. Elle transforme tout ce qu'elle louche ; et toute forme qui se meut dans le rayonnement de sa présence devient, en vertu d'une merveilleuse sympathie, une incarnation de l'esprit qu'elle exhale ; sa mystérieuse alchimie change en eaux potables les eaux empoisonnées que la mort roule à travers la vie ; elle airache de la face du monde le voile de la familiarité, et découvre la beau!»' nue et endormie, qui est res])rit de ses formes.

Toutes choses existent en tant quelles sont perçues, au moins par rapport à celui qui les perçoit.

" L'esprit est son i>roitro lieu ol peut se faire En lui-ni("me un f.iel de l'iuifer, un Enfer du Ciel (1). ■>

Mais la poé'sie réduit à nc-aul la mah'diction (|ui nous condamne à être soumis aux accidents (l(\s impressions (|ui nous entourent. Soit qu'elle étende son propre rideau ligure, soit qu'elle tire le sombre voile de la vie (|ui nous cache la scène des choses, elle crée également pour nous un être dans notre èlre. Elle nous fail habiter un monde en comparaison du(|uel le monde ordinaire est un chaos. Elle reproduit l'univers g«'néra] dont nous ne sonunes que des parties ou (pie nous ne faisons que

(1 Paradis jwrtluA, v, 251-5.

percevoir ; et elle débarrasse notre vue intérieure de la pellicule de l'habitude qui obscurcit à nos yeux les merveilles de notre être. Elle nous force à sentir ce que nous percevons, et à imaginer ce que nous connaissons. Elle crée à nouveau l'univers, anéanti dans nos esprits par le retour d'impressions émoussées par l'habitude. Elle justifie le mot hardi et vrai du Tasse : « 11 n'y a que Dieu et le Poète qui méritent le nom de créateur (l). » Le poète, en même temps qu'il est pour les autres l'auteur de la sagesse, du plaisir, de la vertu et de la gloire la plus élevée, doit être aussi personnellement le plus heureux, le meilleur, le plus sage et le plus illustre des hommes. Quant à sa gloire, c'est au temps à déclarer si la renommée dun aulre maître de la vie humaine est comparable à celle du poète. Qu'il soit le plus sage, le plus heureux et le meilleur, en tant que poète, on ne saurait en douter ; les plus grands poètes ont été des hommes de la plus intègre vertu, de la prudence la plus consommée, et, si nous voulons considérer le fond de leurs vies, les plus fortunés des hommes, et les exceptions, à l'égard de ceux qui possédèrent la faculté poétique à un haut degré, mais cependant à un degré inférieur, confirmeront la règle au lieu de la détruire. Prêtons l'oreille un moment à l'opinion populaire, réunissons en nous pour un instant les caractères incompatibles d'accusateur, de témoin, de juge et d'exécuteur ; décidons sans jugement, sans témoins et sans formes, que ceux qui « siègent où nous nosons porter notre vol » ont obéi à des motifs répréhensibles. Supposons qu'Homère était un ivrogne, Virgile un flatteur, Horace un lâche, le

(1) « Xuu luerita nome di crealore, se non Iikiio ed il Poelu. »

402 œLVRES POÉTIQUES DE SHELLEV

Tasse un fou , lord Bacon , un péculaleur , Raphaël un libertin, Spenser, un poète lauréat. Le plan de notre sujet ne nous permet pas de citer des poètes vivants ; mais la postérité a rendu ample justice aux noms que nous venons de rappeler. Leurs erreurs ont été pesées, et elles ont paru comme de la poussière dans la balance; si leurs péchés « ont été comme lecarlate, ils sont maintenant blancs comme neige » ; ils ont été lavés dans le sang du médiateur et rédempteur, le temps. Considérez dans quel ridicule chaos les imputations de crimes réels ou imaginaires se sont confondues dans les calomnies contemporaines conti'e la poésie et les poètes ; considérez combien peu de choses sont réellement ce qu'elles paraissent, ou paraissent ce qu'elles sont ; regardez nos véritables motifs, et ne jugez pas, si vous ne voulez pas être jugés.

La poésie, ainsi qu'il a élé dit, dillèrc en ceci de la logique, qu'elle n'est pas soumise au contrôle des facultés actives de l'esprit, et que sa naissance et ses retours n'ont pas une connexion nécessaire avec la conscience ou la volonté. 11 serait présomptueux de prétendre que ces facultés sont les conditions nécessaires do loule causalité mentale, quiuid l'expérience prouve (pie certains eilels de laclivilé mentale ne sauraient y être rapportés. Le fréquent retour de la facult»' poétique, on le supposeia aisément, peut produire dans l'esprit une habitude d'ordre et aharmonie corri'lativc à sa propre nature et à ses ellets sur les autres esprits. Mais dans les intervalles de l'inspiralion, cl ils pcuvcnl être frc-ciiicnls sans être durables, un ptièle redevient un liumnic, cl csl à la merci tlu soudain rellu\ des iniluences sous les(|uelles les autres ont Ihabilude de vivre. Mais, connue il

DÉFENSE DE LA l'OÉSlK 403

est plus délicatement organisé que les autres hommes, et sensible à la peine et au plaisir, tant aux siens propres qu'à ceux des autres, à un degré qui leur est inconnu , il évitera l'une et poursuivra l'autre avec une ardeur proportionnée à cette dilïérencc. Et il s'exposera à la calomnie, s'il néglige de tenir compte des circonstances sous lesquelles ces objets de l'universelle poursuite et de l'universelle répugnance se sont déguisés eux-mêmes en empruntant les vêtements l'un de l'autre.

Mais il n'y a rien de nécessairement mauvais dans cette erreur, et jamais la cruauté, l'envie, la vengeance, l'avarice, ni les autres passions essentiellement mauvaises n'ont fait partie des imputations populaires contre la vie des poètes.

J'ai pensé qu'il était plus favorable à la cause de la vérité d'exposer ces remarques dans l'ordre où elles étaient suggérées à mon esprit par la considération du sujet lui-même que de leur donner la forme d'une réplique polémique ; mais si les vues qu'elles contiennent sont justes , elles impliquent par cela même une réfutation des attaques contre la poésie, au moins en ce qui regarde la première division du sujet. Je conjecture sans peine ce qui a pu émouvoir le fiel de quelques savants et intelligents écrivains quand ils s'en prennent à certains versificateurs ; moi, comme eux, je m'avoue peu disposé à me laisser étourdir par les Théséides des Codrus enroués de notre temps. Les Bavins et les Mevius sont sans doute, comme ils l'ont toujours été, d'insupportables personnages. Mais il appartient à une critique philosophique de distinguer plu lot que de confondie.

La première partie de ces remarques se rai>r)ortc à la

poésie dans ses éiéraents et ses principes , et l'on a montré, aussi bien que pouvaient le permettre les limites étroites assignées à l'auteur, que ce qui est appelé poésie dans un sens restreint a une source commune avec toutes les autres formes d'ordre et de beauté, selon lesquelles les matériaux de la vie humaine peuvent être disposés, et qui sont aussi de la poésie dans un sens universel.

La seconde partie aura pour objet l'application de ces principes à l'état présent de la culture poc'tique, et sera une défense du dessein qu'elle doit se proposer didéaliser les formes modernes des mœurs et des opinions, et de les forcer de se subordonner à la faculté imaginative et créatrice. Car la littérature anglaise, dont un énergique développement a toujours précédé ou accompagné un grand et libre développement de la volonté nationale, a repris, poui* ainsi dire, une nouvelle naissance. En dépit de la basse envie, qui voudrait rabaisser le mérite contemporain, notre époque sera un temps mémorable par les œuvres intellectuelles qu'elle aura produites, et nous vivons au milieu de philosophes et de poètes qui surpassent sans compaiaison tout ce qui a paru depuis le dernier ell'ort national en faveur de la iberté civile et l'eligieuse. Le plus infailliitle ln'raul, compagnon el séide du réveil dun grand peuple jaloux de travailler à une bienfaisante révolution dans l'opinion ou les institutions, c'est la poésie. A de telles époques, on voit s'accunnder le j)Ouvoir de commimiquer et de recevoir des conceptions intenses et sereines louchant I homme et la nature. Ceux en qui réside ce pouvoii- |»('uv('iil souvent, sons le rapport de (piek|ues pailies de leur nature, olfrir |»«'u de correspondance apparente

avec cet esprit du bien dont ils sont les ministres. Mais, alors même qu'ils le renient et l'abjurent, ils sont forcés de servir ce pouvoir qui réside sur le trône de leur propre âme. 11 est impossible de lire les compositions des plus célèbres écrivains du jour sans tressaillir au contact de la vie électrique qui jaillit de leurs écrits. Ils mesurent la circonférence et sondent les profondeurs de la nature humaine avec un esprit compréhensif et pénétrant, et ils sont peut-être eux-mêmes les plus sincèrement étonnés de ses manifestations ; car cest moins leur esprit que l'esprit de leur temps. Les poètes sont les hiérophantes d'une inspiration instinctive ; les miroirs des ombres gigantesques que l'avenir jette sur le présent ; les trompettes qui sonnent la bataille et ne sentent pas ce qu'elles inspirent ; l'influence qui n'est pas émue, mais qui émeut. Les poètes sont les législateurs non reconnus du monde.

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