‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 58 sur 58 · CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVERSATION

« Les prairies ne serassasicnl pas de frais courants, ni les abeilles de ihyni, ni les chèvres des feuilles vertes du Printemps bourgeonnant, ni rAmour de larmes. »

iVmoiLE, Gallus.)

Le comte Maddalo (1) est un noble Vénitien d'ancienne famille et de grande fortune, qui, sans se mêler beaucoup à la société de ses concitoyens, réside principalement dans le magn,ifique palais qu'il a dans cette cité. C'est un homme du génie le plus achevé, et capable, s'il le voulait, d'employer ses forces à devenir le sauveur de son pays dégradé. Mais son faible est la fierté; la comparaison de son génie extraordinaire avee les esprits mesquins qui l'entourent lui donne une conception intense du néant de la vie humaine. Ses passions et ses facultés sont sans comparaison plusgrandes que celles des autres hommes, et au lieu que les dernières aient été employées à réprimer les premières, elles se sont prêté les unes aux autres une mutuelle force. Son ambition se dévore elle-même, faute d'objets qu'elle puisse considérer comme dignes de l'exercer. Je dis que Maddalo est fier, parce que je ne peux trouver d'autre mot pour exprimer les sentiments concentrés et impatients qui le consument; mais ce n'est que ses propres allections et ses pro-, près espérances qu'il semble fouler aux pieds ; car dans la vie sociale aucun être humain n'est plus aimable, plus patient, plus exempt de prétentions que Maddalo. Il est gai, franc et

(l)Le lecteur reconnaîtra facilement, sous ces noms de Maddalo et de Jidien, Byron et Shelley. — Voir, au sujet de ce poème, notre Ilisloire

de la fie el des œuvres de Shelleij.

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plein d'esprit. Sa plus sérieuse conversation est une sorte d'eni- ATeraent ; ceux qui l'entendent subissent un véritable enchantement. Il a beaucoup voyagé, et il sait mettre dans le récit de ses aventures un charme inexprimable.

Julien est un Anglais de bonne famille, passionnément attaché à ces idées philosophiques qui alTirment le pouvoir de l'homme sur son propre esprit, et les immenses améliorations que l'extinction de certaines superstilutions morales pourrait réaliser dans la société humaine. Sans se dissimuler le mal qui existe dans le monde, il ne cesse de spéculer sur les moyens de faire triompher le bien. C'est un parfait inlidèle, un l'ailleur déterminé de tout ce qui est réputé saint ; et Maddalo prend un malicieux plaisir à provoquer ses railleries contre la religion. On ne sait pas au juste ce que Maddalo pense sur ces matièfes. Julien, en dépit de ses opinious hétérodoxes, a, aux yeux de ses amis, quelques bonnes qualités. Le pieux lecteur déterminera jusqu'à quel point cela est possible. Julien est plutôt sérieux.

Quant au fou dont il est question dans le poème, je n'ai aucune information à donner sur son compte. Son propre récit laisserait supposer qu'il a éprouvé quelque désenchantement en amour. C'était évidemment un homme cultivé et aimable, quand il était dans son bon sens. Son histoire, dans son ensemble, pourrait bien ressembler à d'autres histoires du même genre ; les exclamations décousues de son agonie pourront sembler un commentaire suf usant pour le texte de chaque cœur.

Je me promenais à cheval un soir avec le comte Maddalo sur cette levée qui brise le courant de l'Adriatique, du côté de Venise. C'est un chemin nu, formé de monticules de sables toujours mouvants, parsemé de chardonset d'herbes amphibies, telles qu'en engendre le suintement salé de l'embrassement de la terre ; un rivage inhabité, que le pêcheur solitaire, quand il a séché ses filets, abandonne. Aucun autre objet ne rompt la monotonie du désert, qu'un arbre nain, et quelques rares piquets brisés qu'on ne répare jamais; et la marée y forme un étroit espace de sable uni, où nous avions l'habitude d'aller à cheval à la tombée du jour. Cette promenade h cheval faisait mes délices. J'aime les lieux incultes et solitaires: là nous goûtons le plaisir de croire que ce que nous voyons est sans limites, comme nous désirons que soient nos âmes; et tel était cet immense océan et ce rivage plus stérile que ses vagues. Et par dessus tout, avec un ami cher au souvenir, j'aime à aller à cheval comme nous fîmes alors: car les vents chassaient le vivant embrun à travers l'air ensoleillé jusque sur notre face; les cieux bleus étaient nus, dépouillés jusque dans leurs profondeurs par le nord qui s'éveillait; et des vagues, comme un charme, un

sonjaillissaU,s'haniionisant avec la solitude, et envoyait dans nos cœurs une aérienne allégresse.

Tout en chevauchant nous causions, et la pensée rapide, volant elle-même en riant, ne se posait pas, mais courait de cervelle à cervelle. Telle était notre joie, chargée des légers souvenirs des heures rappelées, aucun ne nous laissant le temps d'être tristes, jusqu'au moment du retour au foyer, qui toujours calme l'esprit subjugué.

La journée avait été gaie, mais froide; et maintenant le soleil tombait et le vent aussi. Notre conversation devint quelque peu sérieuse, comme peut l'être une conversation interrompue par unerailleriequi se moque d'elle-même, parce qu'elle ne peut mépriser les pensées qu'elle voudrait éteindre; elle était désespérée, cepen dant plaisante : telle qu'autrefois, comme le disent les poètes, les démons en tenaient dans les vallées de l'enfer, sur Dieu, le libre arbitre, et la destinée. Nous discourions de tout ce que la terre a été, ou peut être encore, de tout ce que les hommes vains imaginent ou croient, de tout ce que peut peindre l'espérance, ou la patience accomplir; et moi (car n'est-il pas toujours sage de tirer le meilleur du mal?) j'arguais contre le découragement; mais l'orgueil faisait prendre à mon compagnon le plus sombre côté des choses. Le sentiment qu'il avait d'être plus grand que son espèce avait, ce me semble, aveuglé son esprit d'aigle, par la contemplation de l'excès de sa propre lumière.

Cependant le soleil s'arrêtait avant de descendre sur l'horizon des montagnes. Oh 1 qu'il est beau le coucher dusoleil, quand l'incandescence du ciel descend sur une terre comme la tienne, ô toi, le paradis des exilés,

Italie!.., sur tes montagnes, les mers, les vignobles et les tours des cités qu'ils environnent ! Nous n'avions qu'à rester immobiles devant toi, contemplant ce spectacle, quand, juste à l'endroit où nous descendions de «lieval, les hommes du comte nous attendaient avec la gondole. Comme ceux qui s'arrêtent sur quelque délicieux chemin, qnoique entraînés par la perspective d'un attrayanlpèlerinage, nousrestàmeslà debout, regardant le soir et le courant qui s'étend entre la cité et le rivage, pavé de limage du ciel. Les Alpes blanches et aériennes, vers le nord, apparaissaient à travers la brume, — un rempart soutenant le ciel élevé entre l'est et l'ouest: et la moitié du ciel était voûtée de nuages richement armoriés, pourpre sombre au zénith, qui, en descendant vers les escarpements de l'ouest, se fondait insensiblement en une merveilleuse teinte plus éclatante que l'or enflammé, jusqu'à la déchirure où le rapide soleil s'arrêtait encore dans sa descente au milieu des montagnes aux mille replis. C'étaient ces fameux sommets Euganéens, qui, vus du Lido à travers les piles du port, ressemblent à un bouquet d'îles pointues. Et alors, €omme si la terre et la mer s'étaient dissoutes en un lac de feu, on vit, de ces vagues de ilamme, ces montagnes sortir comme des tours, autour du soleil vaporeux, dont la plus profonde émanation de lumière pourpre vintles frapper et rendre leurs pics mêmes transparents.

« Avant que le soleil disparaisse », me dit mon compagnon, « je veux vous montrer bientôt un site encore plus merveilleux. »

Nous glissâmes sur la lagune; et me penchant hors de la barque funèbre, je vis la cit/5, et pus remar- «jner comment de leurs nombreuses îles, dans la lueur

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du soir, ses^ temples et ses palais semblaient autant d'édifices enchantés entassés vers le ciel. J'allais i>arler, quand Maddalo me dit :

H Nous voici arrivés au point que j'avais en vue », — et il ordonna aux gondoliers de cesser de ramer. « Regardez. Julien, vers l'ouest, et écoutez bien si vous n'entendez pas une cloche lourde et profonde. »

Je regardai, et je vis entre le soleil et nous une construction sur une île, telle que celles que peuvent accumuler âges sur âges pour de vils usages; une masse sans fenêtres, informe et lugubre; et au sommet une tour à jour, où pendait une cloche qui, dans l'irradiation, se balançait et vibrait; nous pouvions justement entendre sa rauque langue de fer. Le large soleil s'enfonça derrière elle, et elle tinta en se découpant dans un violent et noir relief.

« Ce que vous voyez, c'est la maison des fous et son beffroi », dit Maddalo; « et c'est l'heure où ceux qui peuvent traverser l'eau entendent cette cloche, qui appelle les fous de leurs cellules à la prière du soir. »

u Ils ont autant de motifs que de besoin d'adresser à leur rigoureux Créateur des prières de remerciement ou d'espérance pour le sombre lot de leur destinée », répliquai-je.

« Oh ! oh ! Vous parlez comme aux années passées », dit Maddalo. « Chose étrange! les hommes ne changent pas. Vous avez toujours été, au milieu du troupeau du Christ, un dangereux infidèle, un loup pour les doux agneaux. Si vous ne savez pas nager, défiez-vous de la Providence I » Je le regardai ; mais le gai sourire s'était évanoui dans ses yeux. « Et telle est, s"écria-t-il, notre mortelle humanité ! Voilà l'emblôme et le signe de ce

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qui devrait être éternel et divin ; et comme cette cloche noire et lugubre, l'âme, pendue dans une tour illuminée * du ciel, doit tinter en appelant nos pensées et nos désirs à se rencontrer au fond du cœur déchiré et à prier.... comme font les fous, pourquoi? Ils ne le savent pas, jusqu'à ce que la nuit de la mort, comme le coucher du soleil, cette étrange vision, sépare notre mémoire d'ellemême, et nous-mêmes de tout ce que nous avons cherché, pour ne trouver que la déception ! »

Ce fut bien le sens de ce qu il dit, quoique j'aflaiblisse la force de ses expressions. Cependant, l'astre élargi dujour s'était enfoncé derrière la montagne, et la<cloche noire devint invisible; la tour rouge parut grise, et tout alentour, églises, bateaux et palais semblèrent se confondre dans le crépuscule; au sein de la mer pourpre les nuances orangées du ciel tombèrent silencieusement. Nous parlâmes à peine, et bientôt en chemin la gondole me déposa à mon logis.

Le matin suivant fut pluvieux, froid et sombre. Avant que Maddalo fût levé, j'allai chez lui, et, tout en l'attendant, je jouai avec son enfant. La douce nature n'a jamais fait de plus aimable jouet; un être sérieux, subtil, capricieux et cependant charmant, gracieux sans dessein et imprévoyant; avec des yeux... Oh ! ne parlons pas de ses yeux 1 qui semblent des miroirs jumeaux du ciel de l'Italie, et cependant étincellent de cette expression profonde que nous ne voyons que dans la physionomie humaine. Avec moi elle était comme une favorite privilégiée ; j'avais dorloté ses fins et faibles membres, quand pour la première fois elle vint dans ce glacial monde; elle sembla reconnaître à la seconde vue son ancien compagnon de jeux, moins changé qu'elle ne l'était par six

mois de séparation. Car, après que sa première sauvagerie sie fût dissipée, nous nous assîmes, faisant rouler des boules de billard, quand le comte entra.

Les salutations faites : « Les paroles que vous m'avez dites hier soir ont laissé dans mon esprit une sombre impression. Sirhommeélailla chose passive que vous dites, je ne verrais pas grand mal dans la religion et les vieux dictons (quoique je ne puisse jamais reconnaître de pareilles lois de plomb) qui ploient sous le joug une nature ignorante; j'ai une autre foi. » Ainsi je parlai, et comme il ne répliquait rien, j'ajoutai : « Voyez cette charmante enfant, gaie, innocente et libre; elle passe d'heureux instants avec peu de souci; tandis que nous, nous sommes sujets à des pensées aussi jualadives que celles qui nous sont venues hier soir. C'est notre volonté qui nous enchaîne ainsi au mal consenti. Nous pourrions être tout autrement; nous pourrions être tout ce que nous rêvons d'être, heureux, élevés, vraiment grands. Où est la beauté, l'amour, la vérité que nous cherchons, sinon dans nos propres esprits ? Et, si nous n'étions pas faibles,. serions-nous moindres en actions qu'en désirs ? »

« Oui, si nous n'étions pas faibles, et si nous n'aspirions pas, combien vainement ! à être forts, » ditMaddalo; « vous parlez Utopie. »

«Il reste à savoir, repris-je alors, et Ton peut le trouver en l'essayant, jusqu'à quel point sont fortes les chaînes qui lient nos esprits; peut-être sont-elles cassantes comme du verre. Nous sommes assurés que, parmi les choses qui nous dégradent et nous écrasent, beaucoup peuvent être vaincuesetbeaucoupendurées.Nous savons quenous avons sur nous-mêmes un certain pouvoir pour

faire ou supporter... quoi? Nous l'ignorons, jusqu'à ce que nous l'ayons essayé; mais à coup sûr quelque chose de plus noble que de vivre et de mourir. Ainsi l'ont enseigné les princes de l'antique philosophie, qui régnèrent avant que la religion eût aveuglé les hommes; et ceux qui souffrent avec leurs frères souffrants sentent bien que leur foi est une Religion. »

« Mon cher ami, dit Maddalo, mon jugement ne peut se plier à votre opinion, quoique je pense que vous puissiez appuyer sur ce système une réfutation serrée, et la pousser aussi loin que peuvent aller les paroles. J'aiconnuquelqu'uncomme vous,quivintilya quelques mois dans cette ville, avec qui j'ai eu cette même discussion, — et maintenant il est devenu fou, — et il me répondait comme vous, le pauvre garçon I — Mais, si vous le désirez, nous irons le visiter, et son étrange conversation vous montrera combien soutvaines ces ambitieuses théories. »

« J'espère pouvoir prouver autrement mon induction, en constatant que c'est précisément le défaut de cette vraie théorie, cherchan t toujours une âme de bonté dans les choses mauvaises ou en soi-mêrrie ou dans les autres, qui a ainsi déformé son être. Il y a des gens ûers de nature, qui, patients pour tout le reste, ne demandent qu'à aimer et à être aimés avec douceur; s'ils sont méprisés, qu'y a-t-il d'étonnant s'ils meurent de quelque mort vivante ? Ce n'est pas l'effet de la destinée, mais un mal dépendant de la propre volonté de l'homme. »

Et comme je parlais ainsi, les serviteurs annoncèrent la gondole, et à travers la pluie battante et la mer profondément secouée, nous voguâmes vers l'ile oùse trouve la maison des fous. Nous descendîmes. Desbrittements

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de mains torlurées, de féroces Imrlenienls, des gémissements et des lamentations déchirantes, des éclats de rire qui eussent été une plainte s'ils avaient été plus gais, des pleurs, des cris, des imprécations, et des prières pleines de blasphèmes nous accueillirent. Nous tiravîmes des escaliers fangeux dans une vieille cour. J'entendis en haut des fragments de la plus touchante mélodie; mais en levant les yeux, je ne vis pas le chanteur. A travers les noii's barreaux, dans l'air orageux, j'aperçus, semblables à des herbes poussant sur un palais en ruines, capricieusement emportées au dehors et flottantes, les longues boucles entremêlées de la chevelure des fous, qui soudainement charmés gardaient un étrange silence, regardaient au dehors et souriaient en entendant de doux sons. Et alors :

« Il me semble, dis-je, qu'on pourrait les guérir à force de patience et de bons soins, si la musique peut ainsi les émouvoir. Mais quel est celui qae nous cherchons ?

« De sa triste histoire, je ne sais que ceci », dit Maddalo. « 11 arriva à Venise déjà dans l'abattement; et le bruit public disait qu'il était riche, ou qu'il l'avait été. Quelques-uns pensaient que la perte de sa fortune lui avait causé un violent chagrin . Il tenait toujours des discours semblables à ceux que vous tenez, mais bien plus tristes; il semblait blessé, en homme qui souffre de son propre mal, de nentendre parler que de l'oppression du fort on de ces absurdes fourberies (je pense avec vous sous certains rapports, vous le savez) qui font triompher les éminents imposteurs de ce monde, en bravant l'impunité. Il avait du mérite, le pauvre garçon, mais c'était un humoriste à sa façon. »

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« Hélas ! qu'est-ce qui Ta rendu fou ? »

« Je ne saurais le dire; une dame vint avec lui de France; et quand elle le laissa et s'en retourna, il erra alors à travers les îles solitaires du sable désert jusqu'à ce qu'il devînt sauvage. Il n'avait ni feu ni lieu. La police l'avait amené ici; une fantaisie le prit, et il ne voulut pas qu'on le transportât ailleurs. Alors je louai pour lui ces chambres du côté de la mer, pour satisfaire son caprice; je lui envoyai des bustes, deslivres, des urnes à fleurs, tout ce qui avait embelli sa vie en desheuresheureuses,etdes instruments de musique. Je fis pour lui, vous le devinez, tout ce qu'un étranger pouvait faire pour un homme si intéressant et si malheureux ; c'est lui qui fait entendre ces doux accords qui charment le poids des chaînes de ces fous, et changent cet enfer en un ciel de silence sacré, qui se tait pour écouter. »

« C'était en effet pure bonté de votre part — il n'y avait aucun droit, comme dit le monde. »

« Aucun, si ce n'est celui que je pourrais revendiquer de toute lespèce humaine, si j'étais, comme lui, tombé dans une profonde infortune. — Sa mélodie est maintenant interrompue, et nous entendons recommencer le vacarme des fous et leur concert de cris. Allons maintenant le voir; quand il a fini ses accords, il rentre toujours en conversation avec lui-même; il ne voit et n'entend plus rien. »

Cet entretien terminé, nous appelâmes le gardien, qui nous conduisit à un appartement donnant sur la mer. Là le pauvre malheureux était lugubrement assis près d'un piano, ses pâles doigts entrelacés l'un dans l'autre. Le suintement et le vent s'engouffraient à travers un châssis ouvert, soulevaient sa chevelure, et l'étoilaient d'un

embrun saumâtre. Sa tête était penchée sur un livre de musique; il marniotlait quelque chose et ses membres maigres tremblaient. Ses lèvres, d'une nuance trop belle pour indiquer la santé, étaient pressées contre une feuille pliée, et quand elles la quittaient, le chagrin souriait dans leurs mouvements. Comme quelqu'un qui a soulevé du fond de son propre cœur brûlant l'éloquence de la passion, bientôt il leva sa douce et triste face, et ses yeux brillants et vitreux, il se mit à parler — tantôt semblable A un homme qui a écrit, et s'est imaginé que ses paroles, envoyées à des terres lointaines, pourraient émouvoir un cœur qui n'y pensait pas; tantôt, comme s'il s'adressait à quelqu'un, pour lui reprocher des actions à jamais irréparables, avec une étonnante pitié de lui-même. Alors son discours se perdait dans le chagrin, et les mots arrivaient séparément, sans modulation, froids, sans expression; seulement à un accent discordant vous pouviez deviner que c'était le désespoir qui les rendait si uniformes. Et tout le temps que l'ouragan furieux et retentissant siffla à travers la fenêtre, nous restâmes debout derrière lui, dérobant ses accents au vent jaloux sans être vus. Je me souviens cependant des paroles qu'il prononça distinctement, tant elles firent d'impression sur moi.

« Mois après mois, criait-il, porter ce fardeau! fit comme une haridelle harcelée par le fouet et l'aiguillon, traîner la vie, qui, comme une pesante chaîne, s'allonge par derrière de mille chaînons de douleurs ! Et ne pas parler de mon chagrin! Oh! ne pas oser donner une voix humaine à mon désespoir ! Mais vivre, me mouvoir, et, chose misérable ! sourire, comme si jamais je ne m'étais mis à l'écart pour gémir !... et porter ce masque

378 OEl'VRtCS POÉTIOUES DE SHELLEY

<le fausseté même pour ceux qui me sont le plus chers, sansy trouver mon propre repos! — Hélas 1 aucun mépris, aucune peine, aucune haine ne pourrait être aussi pesante quece mensonge Festpourmoi: — maiscequeje puis moins supporter encore, ce sont des visages trop altérés, des embrassements trop artificiels et trop froids, trop de misère, de désappointement et de méfiance, pour que je puisse m'en reconnaître le père... Oh ! pourquoi la poussière maintenant ne recouvre-t-elle pas mon corps ! Pourquoi la vie n'a-t-elle pas cessé de travailler dansmon cerveau 1 Caralorscespensées seseraient enfin enfuies; il n'est pas à craindre qu'une telle angoisse puisse tourmenter les morts.

« Quel Pouvoir se complaît à nous torturer? .le sais que je ne dois pas entièrement à moi-même ce que je souffre maintenant, quoique je puisse me l'attribuer en partie. Hélas ! personne n'a semé de douces fleurs sur le chemin, où, errant étourdiment, j'ai rencontré la pâle Peine, mon ombre, qui nemelâchera plus. — Si j'ai erré, je n'ai pas trouvé la joie dans l'erreur, mais la peine, l'insulte, l'inquiétude et la terreur. Je n'ai pas, comme quelques-uns, acheté la pénitence avec le plaisir et une offense noire et cependant douce; car alors, si lamoar, la tendresse et la vérité avaient survécu à la jeunesse momentanée de l'espérance, ma croyance m'aurait racheté du repentir. Mais un détestable mépris et un ouvrage implacable rencontrèrent Famoar, excité par de bien autres semblants, jusqu'à ce que le dénouement s'accomplît... Comme d'un rêve de très douce paix, je nie suis réveillé, et j'ai vu mon état tel qu'il est!...

« 0 toi, compagne de mon âme I toi qui, compatissante et sage comme tu l'es, aurais pitié de moi de tes

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Irès doux yeux, si tu pouvais lire ces tristes lignes ; mes seci'ets gémissements ne doivent jamais être entendus de toi; tu pleurerais des larmes amères comme du sang, si tu connaissais le malheur incommunicable de l'ami que tu as perdu.

« Vous, rares amis, dont l'amitié a paré ma vie, je ne veux point dégrader ce nom, en imposant à vos cœurs le secret fardeau qui écrase le mien et le réduit en poussière. 11 y a un chemin qui mène à la paix, et ce chemin est la vérité que vous suivez ! l'amour quelquefois en égarant mène à la misère. — N'allez pas penser cependant que tout subjugué que je suis (et je puis bien dire que je suis subjugué) le plein enfer puisse infecter en moi de son inquiétude le sein sans tache de la sainte Nature: comme des êtres pervertis songent à trouver dans le mépris ou la haine un remède pour l'esprit que le mépris ou la haine a blessé. Vain espoir! Le poignard ne cicatrise pas; mais il peuf déchirer de nouveau. Soyez bien persuadés que je suis toujours le même encroyancecommeenfermeté, etcequipeutdompter mon cœur doit laisser l'entendement libre, ou tout disparaîtraità la fois dans cette cuisante agonie. — N'allez pas rêver que je veux joindre ma voix à celle du vulgaire, ou de mon silence sanctionner la tyrannie; ou chercher contre ma douleur un refuge d'un moment dans quelque folie que le monde appelle gain, dans l'ambition, la revanche, ou des pensées aussi cruelles que celles qui m'ont fait ce que je suis : ou me tourner du côté de l'avarice, de la misnnlhropie ou de la débauche... Entasse bientôt sur moi, ô tombe, ta poussière bienvenue ! En altendant, le cachot peut demander saproie; la Pauvreté et la Honte peuvent se rencontrer et dire, en s'arrôtant

près de moi sur la voie publique : ce jeune homme dévoué à l'amour nous appartient ; asseyons-nous près de lui; il peut vivre encore six mois. Ou bien le rouge échafaud, tel que l'élève notre pays, peut demander une victime volontaire; ou bien, vous, mes amis, vous pouvez tomber sous le coup de quelque chagrin, que ce cœur ou cette main peut partager, ou vaincre, ou détourner. Je suis prêt, et en vérité sans orgueilleuse joie, à faire ou à soulTrir quelque chose; comme au temps où, enfant, je dévouais à la justice et à l'amour ma nature, maintenant flétrie.

K Je dois tirer un voile de devant mon esprit offusqué. Le voilà tiré ! 0 toi qui es pâle comme la fiancée prédestinée de la Mort, toi, moquerie, assise à mon côté, ne suis-je pas livide comme toi? A Tappel du tombeau je me hâte, invité à ton bal nuptial, pour saluer l'amant spectral pour lequel tu m'as abandonné, et fait de la tombe ton lit nuptial. Mais moi, près de vos pieds je m'étendrai, et vous veillerai de mon suaire... tout à tait éveillé bien que mort!... Reste encore, oh reste ! Ne t'en vas pas si tôt !... Je ne sais ce que je dis... Ecoute seulement mes raisons !... Je suis fou, j'en ai peur, mon imagination est excédée !... Tu n'es pas ici ! Tues pâle, c'est très vrai... Mais tu es partie... Ton œuvre est terminée; me voilà seul, abandonné !...

« N'était-ce pas moi qui te réchauffais sur ce sein, que, semblable à un serpent, tu as empoisonné en paiement de la chaleur qu'il te prêtait? Ne m'as-tu pas cherché pour ta propre satisfaction ? Ton amour n'a-t-il pas éveillé le mien ? Je pensais que tu étais véritablement celle qui disait : Vous ne me donnez pas toujours des baisers; j'ai peur que maintenant vous ne m'aimiez

plus... En vérité, j'aimais jusqu'à ma propre destruction celle qui voudrait bien oublier ces paroles... iMais elles s'attachent à mon esprit et ne peuvent s'en aller...

« Vous dites que je suis orgueilleux ; que, quand je parle, ma lèvre est torturée des maux qui brisent l'esprit qu'elle interprète... Personne jamais ne s'est publiquement humilié comme je l'ai fait. Môme le ver sur lequel nous marchons instinctivement se retourne, quoiquil n'ait pas blessé... puis la tête [)rosternée il tombe dans la poussière, se tord comme moi, et meurt ! Non, il subit une mort vivante d'agonies ! Pendant que les ombres lentes de l'herbe qui pointe marquent les périodes éternelles, ses tortures passent, lentes, toujours mobiles, faisant de chaque moment, comme me semblent les miens, une immortalité !...

« Vous dites que vous ne m'avez jamais vu 1 que vous n'avez jamais entendu ma voix 1 Et bien plus, que vous n'avez jamais enduré la profonde souillure de mon embrassement détesté :... que vos yeux n'ont jamais menti l'amour à ma face !... que, comme un moine maniaque, j'ai arraché les nerfs de l'humanité de leur racine saignante avec mes propres doigts tremblants, si bien que jamais nos cœurs ne se sont un instant confondus pour se désunirdansl'horreur !... Etcesmalédictions ne furent pas pour toi comme ces pensées réprouvées et hideuses qui voltigent à travers nos rêveries, mais qui ne peuvent s'arrêter dans un pur et noble esprit; tu les a scellées de bien des paroles nues et grossières, et tu as cautérisé ma mémoire sur elles — car je les ai entendues, je ne puis les oublier, — ces malédictions ont été articulées l'une après l'autre ! Mélange-les dans une coupe comme des poisons qui se

détruisent eux-mêmes, et elles feront une bénédiction que tu n'as jamais prononcée sur moi.... la Mort!...

« C'eût été un cruel châtiment pour un homme très cruel, si un tel homme peut aimer, de faire de cet amour le combustible de Teiifer de l'esprit : haine, mépris, remords, désespoir ! Mais moi, dont une larme d'étranger pourrait user le cœur comme les gouttes d'eau la pierre de la fontaine sablonneuse; moi, qui aimais et prenais en pitié toutes choses, qui pouvais gémir sur des malheurs que d'autres ne soupçonnent pas, qui pouvais voir l'absent avec le regard de l'imagination, m'asseoir et pleurer avec le pauvre et l'opprimé, suivant le prisonnier à son cachot profond ; moi, qui suis comme un nerf que font vibrer les oppressions de cette terre que les autres ne ressentent pas ; moi, qui étais pour toi la flamme sur ton foyer, quand autour de toi tout était froid ; c'est sur moi que tu devais faire pleuvoir ces tourments d'une agonie desséchante! De telles malédictions devaient sortir de lèvres assez éloquentes naguère pour faire un éloge tix)p partial de l'amour? Qu'il ne se laisse pas décourager, celui qui rêve pour l'avenir des actions trop terribles pour être nommées, s'il cherche un exemple qui les autorise! Car lu me regardais ainsi et ainsi... tu me parlais ainsi et ainsi... Je vis pour montrer ce qu'un homme peut supporter, sans mourir I...

<• Tu diras, avec la grimace de la haine, combien ce fut chose horrible pour toi de rencontrer mon amour, quand le tien s'affaiblit ; tu t'étonneras que j'aie jamais pu songer à faire servir de pareils traits à l'œuvre de Famour... Ce reproche, quoique vrai (et en vérité la ature ne m'a pas trop gâté pour le teint ouïes formes

JLLIKN ET .MADDALO 383-

iie [jeul tf servir de défense; car depuis que ta lèvre a rencontré pour la première fois la mienne, il y a déjà de longues années, depuis que ton œil a allumé un doux feu dans le mien, je n'ai pas démérité: ni mon esprit, ni mon corps, rien n'a changé en moi, seulement Tamour change ce qu'il n'aime plus, après de longues années €t de nombreuses expériences.. .

« Que s'aines sont les paroles 1 .Je ne songeais jamais à parler encoie, pas même en secret, pas môme à mon propre cœurl... mais de mes lèvres des accents involontaires s'échappent, et demaplumeles mots coulent.. . pendant que j'écris, mes yeux éblouis par des larmes brûlantes. Ma vue sobscurcit de voir ces vains carac tères sur cette feuille insensible qui hrûle la cervelle et la ronge intérieurement, barbouillant toutes les choses belles et sages et bonnes que le temps y a écrites.

« Ceux qui infligent doivent souffrir; car ils voient l'œuvre de leurs propres cœurs, et c'est ce qui doit être notre châtiment ou notre récompense. — 0 enfant! je voudrais que la tienne pût être plus clémente pour l'amour de nos deux êtres infortunés, pour l'amour de toi surtout, qui sens déjà tout ce que tu as perdu, sans pouvoir désirer de le recouvrer encore. Et, pendant que les lentes années passent, funèbre cortège, chacune accompagnée du fantôme de quelque espérance ou de quelque ami perdu qui la suit comme son ombre, n'agenouîlleras-lu aucune pensée sur ma mémoire morte?...

« Hélas, mon amour! n'aie pas peur de moi, contre toi je ne voudrais pas remuer un doigt de dépit. Si je vis, n'est ce pas pour l'épargner une cause plus amère de pleurs? Je te donne des larmes pour du mépris, et de Tamour pour de la haine ; et pour que ton sort soit

'àHA OEUVRES POÉTIQUES DE SHELLEV

moins désolé que celai que tu foules aux pieds, j'écarte ce doux sommeil qui guérit toute peine. Alors, quand tu parleras de moi, ne dis jamais : il ne pourrait pardonner. . . Ici, j'ai dépouillé toute passion humaine, toute vengeance, tout orgueil; je ne pense, ne dis, ne fais rien de mal; je ne veux que cacher sous ces paroles, comme sous des cendres, la dernière étincelle du feu qui m'a consumé. — Brusque et sombre, le tombeau s'ouvre béant devant moi ! ... de même que sa voûte doit recouvrir mes membres par-dessus et par-dessous de poussière et de vers, qu'ainsi l'Oubli ensevelisse ce chagrin... L'air étoufîe mes accents, comme le désespoir étoufTe mon cœur... que la mort étoufl'e le désespoir! ^>

Il se tut et resta penché quelque temps; puis, se levant avec un mélancolique sourire, il s'approcha d'un sofa, s'y coucha, et dormit un lourd sommeil; et dans ses rêves il pleurait et murmurait quelque nom familier, et nous pleurâmes sans honte avec lui. Je crois que je n'ai jamais été si fortement impressionné; l'homme qui ne l'eût pas été, il lui eût manqué uue fibre de l'humaine nature.

Nous ne restâmes pas plus longtemps, notre discussion était tout à fait oubliée. Nous appelâmes les serviteurs, et allâmes dîner chez Maddalo. Ni chère ni vin ne purent exciter nos esprits; nous causâmes de lui, sans pouvoir parler d'autr^ chose, jusqu'à ce que la lumière du jour obscurcît les étoiles. Nous tombâmes d'accord que son mal était un mal terrible, inexprimable, audacieusementtramé contre lui parun ami bien cher; quelque mortelle déception d'amour de la part d'une personne engagée par les plus profonds serments déception qu'il n'avait pas rêvée) ; pour l'amour de

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celle femme, il semblait qu'il eût imposé la flétrissure du meusonge à son esprit, qui ne fleurissait que clans la lumière de la vérité qui voit tout ; et après avoir imprimé ce chancre sur sa jeunesse, elle l'avait abandonné. Nous ne pouvions imaginer un malheur plus grand que le sien... Il avait eu autrefois amis et fortune en abondance, autant que nous pouvions le conjecturer à sa tenue soignée et à ses manières de gentillhomme. Tout cela maintenant était perdu; c'était encore, à vrai dire, un chagrin d'avoir échangé contre un faible roseau tout ce qui pouvait embellir la vie d'un tel homme.

Cependant les couleurs de son esprit ne semblaient nullement altérées ; le bizarre langage de son chagrin était élevé, et tel qu'il ne lui manquait que la mesure pour être de la poésie. Je me souviens d'une remarque que fit alors Maddalo, il dit : « Les plus misérables des hommes sont comme bercés dans la poésie par le malheur ; ils apprennent en souffrant ce qu'ils enseignent en chantant. »

Si j'avais été un homme inconstant, à partir de cette heure, j'aurais formé quelque plan pour ne plus quitter la douce Venise. Car pour moi c'était une volupté d'aller à cheval le long de la mer solitaire. Et puis la ville est silencieuse;... on peut écrire ou lire en gondole, de jour ou de nuit, avec sa petite lampe de cuivre allumée, sans être vu ni interrompu. Il y a là des livres, des peintures, et puis ces belles statues qui sont les sœurs jumelles de la poésie, tout ce que nous cherchons dans les villes, au risque d'oublier la verte campagne. .Je pouvais m'installer dans le grand palais de Maddalo; son esprit et son ingénieuse conversation auraient enchanté les nuits d'hiver, et m'auraient révélé à moi-

3Sr> OEUVRES POKTIOUES DE SHELLEY

même ; et la lumière du foyer aurait illuminé nos visages, jusqu'à ce que le jour parût et me surprît tout étonné d'être encore là. Mais j'avais aussi des amis à Londres. Ce qui m'attachait surtout à Venise, c'était le désir de trouver un soulagement à cette profonde tendresse que le fou avait excitée en moi. C'était peut-être une vaine pensée, mais je m'imaginais que si jour par jour je l'obsei'vais assidûment sans le perdre de vue, si j'étudiais tous les battements de son cœur avec ce zèle que mettent les hommes à étudier quelque art obstiné pour leur propre bien, et si je parvenais, à force de patience, à trouver une issue dans les cavernes de son esprit, je pourrais peut-être le tirer de son état ténébreux. En fait d'amitiés fj'avais été très heureux; et cependant je ne vis jamais personne que j'aurais plus volontiers aimé à appeler mon ami. Cette pensée n'eut aucune suite. De tels rêves de bien sans fondement vont et viennent, dans la foule ou la solitude, et ne laissent aucune trace; mais ce dessein laissa pendant de longues années son impression dans mon esprit. Le lendemain matin, pressé par mes affaires, je quittai la brillaute Venise.

Api'ès bien des années et bien des changements j'y retournai. Le nom de Venise et son aspect étaient les mômes. Mais Maddalo voyageait au loin, dans les montagnes de l'Arménie. Son chien était mort ; sa fille était maintenant devenue une femme, telle que mon destin a été d'en rencontrer peu; une merveille de celte terre où il y a si peu de mérite transcendant, une vraie femme de Shakespeare. Elle reçut l'ami de son père avec bonté et une grâce plus que courtoise ; et quand je lui demandai des nouvelles du maniaque abandonné, elle interrogea

JULlliN KT MADDALO ',]H1

sa mémoire et me raconta, telle qu'elle lavait enlendiie, cette lugubre histoire : « la santé de ce pauvre malheureux avait commencé à faiblir deux ans après mon départ; alors, la dame qui l'avait laissé revint. Elle avait eu l'air impérieux; mais maintenant ses regards s'étaient adoucis ; peut-être le remords l'avait abattue. A son arrivée il se trouva mieux; et ils restèrent ensemble chez mon père (je jouais, il m'en souvient, avec le chàle de la dame; je pouvais avoir six ans); mais enlin, elle le laissa. »

— « Quoi ! son cœur a pu être si dur 1 Comment €ela tinit-il? »

— « N'était-ce pas assez? Ils se rencontrèrent, ils se séparèrent. »

— « Enfant, est-ce tout? »

— « Dans cet intervalle, on sut à peu près par la presse comment ils s'étaient rencontrés et pourquoi ils s'étaient séparés. Mais si tes yeux vieillis ne veulent pas mouiller ces joues ridées des larmes que fait couler le souvenir de la jeunesse, ne m'en demande pas davantage ; laissons les années silencieuses se fermer et se sceller sur leur mémoire, comme le marbre muet où gisent leurs cadavres. »

Je la pressai et la questionnai encore. Elle me dit comment tout était arrivé... Mais le monde froid ne le saura pas.

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