‹ Œuvres poétiques de André Chénier (volume 2)Chapitre 8 sur 118 · MA MUSE · texte numérisé non relu

MA MUSE

Ma muse fuit les champs abreuvés de carnage.

Et ses pieds innocents ne se poseront pas

Où la cendre des morts gémirait sous ses pas.

Elle pâlit d'entendre et le cri des batailles,

Et les assauts tonnants qui frappent les murailles ;

Et le sang qui jaillit sous les pointes d'airain

Souillerait la blancheur de sa robe de lin.

Un berger poète dira :

Mes chants savent tout peindre. Accours, viens les entendre.

Ma voix plaît, Astérie, elle est flexible et tendre.

Philomèle, les bois, les eaux, les pampres verts,

Les Muses, le printemps habitent dans mes vers.

Le baiser dans mes vers étincelle et respire.

La source aux pieds d'argent qui m'arrête et m'inspire

y roule en murmurant son flot léger et pur ;

Souvent avec les cieux il se pare d'azur.

Le souffle insinuant, qui frémit sous l'ombrage.

Voltige dans mes vers comme dans le feuillage.

Mes vers sont parfmnés et de myrte et de fleurs :

Soit les fleurs dont l'été ranime les couleurs.

Soit celles que seize ans, été plus doux encore.

Sur une belle joue ont l'art de faire éclore.

Un jeune berger dira :

Ma Muse échevelée, amante des Naïades, Suit leurs pas sous l'abri des obscures Dryades ; Et, sa flûte à la main, va, de ses doux concerts. De vallons en vallons, réjouissant les airs. Tout à coup les vallons, les airs, la grotte sombre. De joie, à ses concerts, poussent des cris sans nombre. Car de ses doux accents, de ses vives chansons, Faunes, Nymphes, pasteurs, ont reconnu les sons. Soudain, de toute part, volent à son passage Les Nymphes au front blanc couronné de feuillage. Le Satyre au pied double, et Faunes et Sylvains,

Et vierges et pasteurs, et tous frappant leurs mains : K La voilà », disent -Ds ; en tumulte ils accourent ; Ils s'appellent l'im l'autre ; ils la fêtent, l'entourent ; Se plaignent qu'elle ait pu si longtemps les quitter. Elle rit ; on la suit pour l'entendre chanter.

En commencer une autre ainsi :

Allons, Muse rustique, enfant de la nature, Détache ces cheveux, ceins ton front de verdure. Va de mon cher de Pange égayer les loisirs. Rassemble autour de toi tes champêtres plaisirs ; Ton cortège dansant de légères Dryades, De Nymphes au sein blanc, de folâtres Ménades. Entrez dans son asile aux Muses consacré. Où de sphères, d'écrits, de beaux-arts entouré. Sur les doctes feuillets sa jeunesse prudente PâUt au sein des nuits près d'une lampe ardente. Hélas ! de tous les Dieux il n'eut point les faveurs. Souvent son corps débile est en proie aux douleurs. Muse, implore pour lui la Santé secourable, Cette reine des Dieux sans qui rien n'est aimable. Qui partout fait briller le sourire, les jeux. Les grâces, le printemps. Qu'indulgente à tes vœux Le dictame à la main, près de lui descendue. Elle vienne avec toi présenter à sa vue Cette jeunesse en fleur, et ce teint pur et frais, Et le baume et la vie épars dans tous ses traits. Dis lui : « Belle Santé, Déesse des Déesses, Toi sans qui rien ne plaît, ni grandeurs, ni richesses, Ni chansons, ni festins, ni caresses d'amoun.

Viens, d'un mortel aimé viens embellir les jours. Touche-le de ta main qui répand l'ambroisie. Ainsi tu nous verras, troupe agreste et choisie. Les hymnes à la bouche, entourer tes autels. Santé, reine des Dieux, nourrice des mortels.

(Ce morceau sur la Santé est légèrement imité de la belle hymne à la Santé, d'Ariphon le Sicyonien, que beaucoup d'anciens ont citée et qui reste dans Athénée. Tous les monuments qui me sont connus mettent dans les mains de cette Déesse un serpent qui était le symbole de la vie, mais cette image n'eût pas été agréable.)

Ma muse pastorale aux regards des Français

Ose ne point rougir d'habiter les forêts ;

Elle veut présenter aux belles de nos villes

La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles ;

Et, ramenant Paies des climats étrangers,

Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers.

Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques.

Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques.

Ses pas de l'Arcadie ont visité les bois.

Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois

Vit à ses doux accents incliner leur feuillage.

Et d'Hermus aux flots d'or l'harmonieux rivage,

Où Bion, de Vénus répétant les douleurs.

Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs.

Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine

Théocrite et Moschus firent la souveraine ;

Et les bords montueux de ce lac enchanté.

Des vallons de Zurich pure divinité.

Qui du sa^e Gessner à ses Nymphes avides

Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux, Et partout sur leurs bords a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oubUer leur cours. Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amoui De ces roseaux liés par des nœuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère.

Qui, sous ses doigts légers, exhalant de doux sons. Chantait Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons. Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes» Et de l'âge d'amour les chaleurs inquiètes,

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